Sauvons le soldat Lessard

Philippe Couillard et Laurent Lessard lors du remaniement du 20 août dernier. M. Couillard a réitéré sa confiance en son ministre à plusieurs reprises au cours des derniers jours.
Photo: Clément Allard La Presse canadienne Philippe Couillard et Laurent Lessard lors du remaniement du 20 août dernier. M. Couillard a réitéré sa confiance en son ministre à plusieurs reprises au cours des derniers jours.

Pendant que le commissaire à l’éthique et à la déontologie des membres de l’Assemblée nationale enquêtait sur lui au printemps dernier, Sam Hamad, à la demande du premier ministre, avait abandonné de mauvaise grâce son poste de président du Conseil du trésor. Or Laurent Lessard, qui fait l’objet d’une enquête du même commissaire, reste aux commandes du ministère des Transports. La consigne vient d’en haut : il faut sauver le soldat Lessard.

Depuis trois semaines, Laurent Lessard subit les foudres de l’opposition : elle sent l’odeur du sang. Dans le ciel politique, le ministre des Transports fait figure de pigeon d’argile. Mais jusqu’ici, les tirs ennemis ne l’ont pas abattu.

Philippe Couillard n’a pas l’intention de lâcher Laurent Lessard comme il l’a fait avec Sam Hamad et Jacques Daoust. À moins que le rapport du commissaire à l’éthique, Jacques Saint-Laurent, n’adresse des reproches sérieux au ministre et député de Lotbinière-Frontenac.

C’est l’accumulation des faits qui accablent Laurent Lessard, des situations saugrenues dans lesquelles son ami et ex-conseiller politique Yvon Nadeau est un protagoniste et qu’ont exposées des enquêtes menées par les journaux de Québecor. Sa femme, une employée d’une entreprise d’économie sociale qui prépare des demandes de subventions auprès de la Société d’habitation du Québec (SHQ) pour la construction d’habitations à loyer modique ou coopératives, a aussi fait la une du Journal de Montréal. Des subventions ont été versées alors que Laurent Lessard était titulaire du ministère des Affaires municipales duquel relève la SHQ.

Cette accumulation a rendu Laurent Lessard quelque peu paranoïaque. Jeudi, il y voyait des tirs groupés qui le visaient alors qu’il avait entrepris de faire le ménage au ministère des Transports. Une coïncidence, a-t-il dit.

Dans le petit milieu de Thetford Mines, Yvon Nadeau est connu comme Barabbas dans la Passion et il a des antennes partout. Le bras droit du ministre dans sa circonscription en menait large. Et dans le contexte d’avant 2012, à l’époque du gouvernement Charest, il était un atout pour Laurent Lessard qui, comme tout ministre libéral, devait récolter bon an, mal an 100 000 $ en dons politiques, une commande plus ardue à remplir à Thetford Mines qu’à Outremont ou à Mont-Royal, on en conviendra.

À ce chapitre, Yvon Nadeau sait se montrer convaincant puisqu’il a réussi en 2008 à persuader Mario Côté de contribuer, pour la première fois de sa vie, au Parti libéral du Québec. Le maximum permis, d’ailleurs : 3000 $ en son nom et 3000 $ au nom de sa conjointe. Cela semble tenir de l’exploit compte tenu de la réputation de pingrerie de cet important intégrateur porcin et propriétaire aussi des Canards du Lac Brome.

Yvon Nadeau a également manifesté une efficacité certaine dans l’obtention de subventions. Il a appuyé son député pour l’octroi de subventions visant la construction de logements sociaux dans la circonscription. Il s’est démené pour la Coopérative de solidarité du mont Adstock dont il était président ou membre du conseil d’administration, selon les époques. La coopérative a reçu une subvention de 1,1 million. Il a réussi à convaincre Mario Côté d’ouvrir grands ses goussets — environ un million — pour participer à la relance du mont Adstock avec la construction de cinq chalets au pied des pentes. Depuis cinq ans, c’est Yvon Nadeau qui empoche des revenus de location.

Entre le moment où Yvon Nadeau a quitté le bureau de Laurent Lessard en juillet 2013 et son retour en mai 2014 pour un an, son entreprise, Pyrobiom Énergies, a présenté une demande de subvention de 3 millions au ministère des Ressources naturelles, subvention que la société a reçue quand Laurent Lessard était ministre des Forêts. Celui-ci affirme avoir demandé un avis au commissaire à l’éthique, qui lui aurait donné des directives. Mais, manque de pot, il n’a pas demandé d’avis écrit. On ne saura de quoi il en retourne qu’au moment de la publication du rapport d’enquête du commissaire.

En outre, Yvon Nadeau, tandis qu’il était au service du ministre, est devenu administrateur d’Innoltek, une société qui a sollicité une aide gouvernementale. Il est aussi administrateur d’Oleotek, une entreprise à but non lucratif qui émane du Centre collégial de transfert de technologies du cégep de Thetford et qui a reçu au fil des ans plus de 6,5 millions en subventions. Laurent Lessard trouve « normal » que son employé ait mené toutes ces activités en parallèle. Il faut bien qu’il s’arrondisse ses fins de mois, semble croire Laurent Lessard.

Commissaire peu sévère

Ce sera au commissaire à l’éthique de démêler tout cela. D’aucuns ont critiqué Jacques Saint-Laurent parce que, depuis la création de l’institution — ses activités ont débuté en 2011 —, il a mené neuf enquêtes et rendu autant de décisions sans jamais imposer de sanctions. Il n’a formulé aucune réprimande — la moins sévère des sanctions — après avoir constaté des manquements au code d’éthique.

Le cas le plus flagrant est celui de Sam Hamad et de ses tractations avec Marc-Yvan Côté pour gonfler une subvention accordée à Premier Tech. « La conduite de M. Hamad me semble contraire aux valeurs de convenance, de sagesse et de justice de l’Assemblée nationale, écrivait-il dans son rapport de juin dernier. Le comportement de M. Hamad n’est pas seulement une imprudence mais constitue un manquement qui nuit au maintien de la confiance de la population envers les membres de l’Assemblée nationale », poursuivait-il.

Le jugement était sévère. Mais comme il n’y avait aucune réprimande, aucun blâme, tant Sam Hamad que Philippe Couillard ont pu affirmer que l’ex-ministre était blanchi par le commissaire, une conclusion dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle était nettement exagérée. Dans le cas de Laurent Lessard, le commissaire devra déterminer non seulement s’il a respecté les règles déontologiques, mais si la conduite du ministre, avec son employé, était empreinte « de convenance, de sagesse » et se conformait aux « valeurs » de l’Assemblée nationale. Le ministre Pierre Paradis a dit de son collègue qu’il était un « honnête homme ». Mais un honnête homme peut être bonasse, un honnête homme peut être imprudent.

Le commissaire ne précise jamais quand il rendra une décision. Or, dans le cas de Sam Hamad, le rapport a été publié plus de deux mois après la connaissance des faits. Devenu simple député, Sam Hamad a pu ronger son frein à l’abri des projecteurs et sans subir les attaques quotidiennes de l’opposition. Laurent Lessard risque d’être au supplice pendant plusieurs semaines encore.

Mais voilà, il n’y a pas que le ministre qu’il faut sauver. Il faut aussi que Philippe Couillard sauve la face, lui qui en est à son troisième ministre des Transports.

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