Réingénierie: gare au patronage, dit un éthicien

Le gouvernement du Québec doit prendre en compte les dérapages soulevés par le rapport de la vérificatrice générale dans le scandale des commandites avant de mettre en branle son plan de «réingénierie» de l'État, dont le partenariat avec le privé sera le moteur.

Pour le professeur Yves Boisvert, spécialiste en éthique à l'École nationale d'administration publique, le programme fédéral de commandites et l'idée du gouvernement de Jean Charest de «réinventer le Québec» relèvent de la même logique. Il s'agit d'un transfert de la gestion d'une activité gouvernementale entre les mains du secteur privé.

«Le rapport de Sheila Fraser, c'est un avertissement pour le gouvernement du Québec dans le dossier de la réingénierie. J'espère qu'on aura lu les recommandations et qu'on aura planifié les dispositifs nécessaires pour éviter les mêmes écueils du programme de commandites, qui était un programme de partenariat et de sous-traitance», affirme M. Boisvert.

Depuis l'automne dernier, le gouvernement Charest a mis en branle le processus de «réingénierie», qu'il appelle maintenant «modernisation». Peu d'information a filtré, sinon que par la divulgation de renseignements dans les médias. Même l'opposition officielle n'a guère talonné le gouvernement sur le dossier.

Le comité de gouvernement que le premier ministre préside a accéléré ses travaux au cours des dernières semaines et des décisions sont attendues au cours du printemps. Seulement au Conseil du trésor, 80 projets sont à l'étude. Quelles en sont les balises? Rien n'est précisé.

Avec le contexte de suspicion que vient de créer le dépôt du rapport de Mme Fraser, le gouvernement Charest doit donner des garanties selon lesquelles la reconfiguration de l'État ne sera pas l'occasion de copinage ou de patronage et que des mesures d'encadrement rigoureuses seront mises en place, estime M. Boisvert. Tout ce qu'il ne faut pas faire est dans le rapport Fraser, écrit noir sur blanc: absence de surveillance, faux sous-traitants parce qu'il s'agissait de la division d'une même boîte, surfacturation, fausse facturation.

«Le scandale des commandites le démontre: le privé laissé à lui-même ne vise qu'une chose, maximiser la rentabilité», ajoute Yves Boisvert, qui rappelle que le gouvernement Charest doit se montrer particulièrement prudent compte tenu des vieilles amitiés de l'entourage libéral.

Même l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) s'est penchée sur l'affairisme et la corruption que peut entraîner le partenariat entre le public et le privé. «L'interdépendance des sphères économique et politique favorise les relations incestueuses», affirme l'organisme international.