Séduire le pouvoir dans les clubs politiques

Les clients du Drague Cabaret Club vibrent au rythme des succès dansants interprétés par des «drag queens» toutes plus extravagantes les unes que les autres.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Les clients du Drague Cabaret Club vibrent au rythme des succès dansants interprétés par des «drag queens» toutes plus extravagantes les unes que les autres.

De la « soucoupe volante » du « bunker » jusqu’au lac à l’Épaule, en passant par l’« aquarium », Le Devoir a parcouru quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne a été construit. Dernier de six textes.

Perruques énormes, longs cils, lèvres barbouillées de rouge : les clients du Drague Cabaret Club vibrent au rythme des succès dansants interprétés par des drag queens toutes plus extravagantes les unes que les autres. De leur côté, les « bachelorettes » de passage sur la Grande Allée sont invités par le Maurice Nightclub à garder en tête la citation d’Oscar Wilde : « Les folies sont les seules choses qu’on ne devrait jamais regretter. »

Les deux bâtiments du centre-ville de Québec en ont vu d’autres. Et pour cause, car ils ont abrité respectivement le Club de réforme du Parti libéral du Québec et le Club Renaissance de l’Union nationale.

Entre deux parties de cartes, de billard ou de ping-pong, les membres du Club de réforme bavardent politique autour d’un repas parfois arrosé. Ils ont sous la main les éminences grises du PLQ — qui tiennent les commandes de l’État. Pratique. « [Ils] semaient des idées, échafaudaient des doctrines politiques, rédigeaient presque des lois […]. Le club constituait dès ses débuts une pépinière d’hommes politiques, de députés, de ministres. On y façonnait les futurs chefs de la nation », souligne le Club de réforme dans un livre publié à l’occasion de son 25e anniversaire (1942).

À l’approche des élections générales, les machines du PLQ et de l’UN tournent à plein régime grâce aux clubs politiques — et aux dons qui y ont été amassés. « Un club politique est aussi nécessaire à un parti qu’une église à une religion », souligne le premier ministre libéral Lomer Gouin en 1917.

Le Club de réforme s’inscrit dans la tradition politique anglaise. À Québec, il prend forme durant la Grande Guerre. « À cette époque, tout comme aujourd’hui, la jeunesse libérale était active, remuante et peut-être un peu gavroche. [D’ailleurs] les chefs du mouvement réalisaient la nécessité de mieux contrôler cette exubérance, de brider, par des propos plus intimes, l’ardeur communicante d’un groupement laissé jusque-là à ses propres moyens. Il fallait réchauffer ces passions civiques dans une atmosphère plus intime, plus réconfortante. »

Le Club de réforme déménage à quelques reprises. Il élit domicile de 1923 à 1933 sur le site d’une ancienne église protestante. Le « Drague » occupe aujourd’hui les lieux. De son côté, l’Union nationale inaugure le Club Renaissance un an après la première victoire électorale de l’équipe de Maurice Duplessis (1936) dans une maison néo-Tudor de la Grande Allée. « La renaissance, c’est ce que nous voulons donner à la province. Nous voulons une renaissance politique, une renaissance nationale, une renaissance sociale », lance le chef de gouvernement unioniste. Les membres du Club Renaissance ne font pas que s’y détendre. Ils lisent religieusement l’hebdomadaire du parti, Le Temps. Ils y tournent des films de propagande. Jean-Claude Labrecque y fait ses premières armes derrière la caméra.

Club sélect

N’entre pas qui veut dans les clubs politiques. La cotisation est élevée pour limiter le nombre d’adhérents. « Il faut savoir que le Club de réforme, tant à Québec qu’à Montréal, ce sont deux clubs des gens d’affaires, deux clubs élitistes du [PLQ]. Il existe d’autres clubs également : des clubs féminins, des clubs de jeunes, des clubs ethniques », fait remarquer l’historien Michel Lévesque dans un entretien avec Le Devoir.

Protégés par le « secret [de leurs] délibérations », les habitués tentent d’« influencer les dirigeants [du parti] pour qu’ils embauchent des gens de leur famille ou des gens de leur connaissance ou fassent inscrire des entreprises sur les listes de patronage », poursuit-il.

Dans ses mémoires, René Lévesque relate le changement de garde au sommet de l’État québécois après la victoire unioniste de 1966. La cohue envahit les abords du ClubRenaissance. « Je revenais sur la Grande Allée lorsqu’en arrivant devant le Parlement j’aperçus une foule qui bloquait l’avenue d’un trottoir à l’autre, mentionne l’ex-ministre libéral. Ils étaient tous là, avocats, ingénieurs, entrepreneurs, fournisseurs, tous ceux qui, un mois auparavant, nous léchaient encore les bottes avec effusion. »

D’ailleurs, plusieurs élus de l’Assemblée nationale se tiennent à l’écart des clubs politiques, redoutant d’être la « cible » des lobbyistes amateurs et professionnels armés de leur liste de « sollicitations ».

Disparition

Le Club de réforme est encore bien vivant dans les années 1960, se rappelle le conseiller politique Jean-Claude Rivest. « M. Lesage y allait tous les jours. Il allait toujours dîner là. C’était un club social. Ç’avait l’air d’une maison privée. Il y avait un service de restauration. » À ce moment-là, le club a pignon sur l’avenue Briand, à un jet de pierre des plaines d’Abraham.

L’arrivée en force des femmes dans les instances des partis politiques sonne le glas de ces boys clubs au tournant des années 1970. « Ce n’est plus là que ça se passait. Les partis s’étaient démocratisés. C’était même mal vu de faire partie d’un club privé », soutient Michel Lévesque.

Dommages collatéraux : les interactions entre les militants et les dirigeants des formations politiques se sont faites de plus en plus rares. « [De nos jours] les congrès des partis se déroulent à peu près tous les trois ans. Pourquoi ? Parce qu’on a moins besoin de l’assentiment des membres pour fonctionner », indique M. Lévesque.

« Ç’a disparu quelques années, puis c’est reparti de ses cendres, sauf qu’il n’y avait plus de bâtiment », explique le député libéral de Montmagny, Raymond Bernier, au Devoir. Sans domicile fixe, les membres du Club de réforme se donnent aujourd’hui rendez-vous au mess des officiers de la Citadelle de Québec. « C’est plus un club social qu’autre chose. Je comparerais ça au club Rotary, au club Lion », ajoute M. Bernier. L’un de ses attachés politiques, Michel-Éric Castonguay, en est membre. « Ça rassemble des gens de tous les partis fédéralistes. Il y a souvent des invités [parmi lesquels figurent] des ministres qui expliquent un peu ce qu’est le programme du gouvernement. Donc, ça nous permet de faire des ponts tout en prenant un verre. Je n’ai cependant pas connu le bon vieux temps », conclut-il.

Le bâtiment ayant abrité l’ancien Club Renaissance de l’UN a été rebaptisé le Maurice en 1995. En guise de devoir de mémoire, les menus du restaurant du « nightclub », le Pot de vin, épousent la forme d’enveloppes brunes.



À la table du pouvoir

Quoi de mieux qu’une fondue au fromage pour discuter longuement de politique ? Dans les années 1960 et 1970, c’est au Chalet suisse que se réunissaient les politiciens de tous les partis, les hauts fonctionnaires et même des journalistes. Claude Morin était un habitué de l’établissement de la rue Sainte-Anne, où l’on retrouvait un bar nommé L’Aquarium. « J’ai eu beaucoup de conversations là avec René Lévesque. J’étais sous-ministre [dans le gouvernement Lesage] et la ligne était moins nette qu’aujourd’hui entre le politique et l’administration. »« Le pouvoir à Québec, c’était là », confirme le conseiller libéral Jean-Claude Rivest. À ses débuts dans la capitale, on lui a suggéré de frayer à L’Aquarium pour faciliter son insertion dans les milieux politiques. « J’ai demandé un taxi pour aller à L’Aquarium et il m’a amené à l’aquarium de Québec, à l’autre bout de la ville. Je m’en allais et je me disais : “Sont-ils caves ? Pourquoi aller aussi loin que ça pour faire des placotages de politique ?” »
2 commentaires
  • Pierre Boucley - Abonné 3 septembre 2016 09 h 27

    Clubs Réforme\Renaissance

    Votre article ne fait qu'allusion au Club de Réforme de Montréal, mais nous avions aussi les deux clubs, Réforme et Renaissance, ici sur la rue Sherbrooke (coins ouest de Berri) à une certaine époque (à ce qu'on m'a dit, et juste avant mon temps, donc je ne les a pas vu en activité). Les deux clubs se faisaient face, et il y eut été intéressant de savoir ce qui s'y passait, par exemple, les soirs d'élection. Un des deux édifices (un petit château bâti pour le promoteur immobilier Dandurand) est toujours là, et l'autre, une maison sur un talus sur le côté nord, je me rappelle l'avoir vue en cours de démolition, au milieu des années 70, après la fin de l'Union Nationale, remplacé par l'hôtel qui est maintenant une résidence de l'Office d'Habitation.

  • James R Godin - Inscrit 4 septembre 2016 10 h 05

    Pour la "petite histoire"

    J'ai fréquenté les deux Clubs de réforme, surout Québec. Montréal débordait d'arrogance et non accueillant.

    Québec était plus ouvert, même aux étudiants.

    Monsieur Lesage y arrêtait souvent le soir en chemin vers son domicile. Distant, il était quand même très attentif aux commentaires/opinions des membres qui voulaient bien lui en faire part.