Le Bois-de-Coulonge, là où le pouvoir a été forcé

Le manoir du Bois-de-Coulonge était entouré de serres, d’une érablière, d’un verger et d’une vingtaine d’arpents de terres en culture. En 1880, le lieutenant-gouverneur Théodore Robitaille y a tenu la première audition de l’Ô Canada, qu’il avait commandé à l’occasion du Congrès national des Canadiens français.<br />
 
Photo: BANQ Le manoir du Bois-de-Coulonge était entouré de serres, d’une érablière, d’un verger et d’une vingtaine d’arpents de terres en culture. En 1880, le lieutenant-gouverneur Théodore Robitaille y a tenu la première audition de l’Ô Canada, qu’il avait commandé à l’occasion du Congrès national des Canadiens français.
 

De la « soucoupe volante » du « bunker » jusqu’au lac à l’Épaule, en passant par l’« aquarium », Le Devoir a parcouru cet été quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne a été construit. Cinquième de six textes.

Février 1966, le manoir du Bois-de-Coulonge, la résidence officielle du lieutenant-gouverneur du Québec, est la proie des flammes. Le lieutenant-gouverneur Paul Comtois fait des pieds et des mains pour sauver les reliques sacrées conservées dans la chapelle. Il échoue à s’extirper de l’énorme brasier. La monarchie québécoise vacille.

Par une chaleur accablante, Le Devoir a parcouru les 75 arpents de l’ancien domaine vice-royal. Les écuries, la maison du gardien, la fontaine et quelques canons rappellent le lustre d’antan de ce parc champêtre situé à l’extrémité ouest de la Grande Allée.

« Il s’agissait d’un haut lieu de tractations politiques, indique l’historien de l’Assemblée nationale Frédéric Lemieux. C’est vraiment l’un des endroits les plus fameux pour ça. » Pour cause, le lieutenant-gouverneur Luc Letellier de Saint-Just y commet ni plus ni moins un « coup d’État ».

Luc 1er

À la fin du XIXe siècle, les officiers de l’Assemblée législative font régulièrement la navette en calèche entre le parlement et le Bois-de-Coulonge, où le lieutenant-gouverneur sanctionne les projets de loi. Les tapisseries de la villa offrent un cadre somptueux à cette ultime étape du processus législatif, et ce, à des années-lumière du stationnement du Walmart où Lise Thibault a déjà procédé à la sanction vice-royale de projets de loi au tournant des années 2000.

Luc Letellier de Saint-Just est le premier résident permanent de Spencer Wood — l’ancienne appellation de Bois-de-Coulonge. Il a été désigné lieutenant-gouverneur par le premier ministre libéral fédéral Alexander Mackenzie en 1876. Ce colosse, bientôt surnommé « Luc 1er », « aime par-dessus tout la vie politique active, les luttes partisanes. La tranquillité de Spencer Wood ne lui sied pas », selon son biographe Robert Rumilly.

Le troisième vice-roi du Québec « n’a pas été là très longtemps, mais il s’est fait remarquer, comme on dit », souligne de son côté Frédéric Lemieux. Le représentant québécois de la reine Victoria s’oppose notamment au tracé du chemin de fer Québec-Montréal préconisé par le gouvernement. « Letellier de Saint-Just s’offusque que [le premier ministre conservateur] Boucher de Boucherville ne vienne pas le voir pour discuter de la politique générale de son gouvernement », précise-t-il.

Le 2 mars 1878, le lieutenant-gouverneur éjecte du pouvoir les conservateurs et appelle en renfort les libéraux d’Henri-Gustave Joly de Lotbinière, qui forment un gouvernement minoritaire. Le « très honorable » quitte le Bois-de-Coulonge pour le Parlement le 9 mars précédé par une fanfare militaire. Il proroge la session, qui sera bientôt dissoute. Les élections générales anticipées permettent à Joly de Lotbinière de se maintenir de justesse à la tête du Québec.

Alphonse Desjardins est aux premières loges du coup de force du lieutenant-gouverneur. « La province est en proie à une vive agitation », note le responsable de la publication des échanges tenus dans le Salon vert. Pour le futur fondateur du Mouvement des caisses Desjardins, « ces événements ont une gravité exceptionnelle ».

Ottawa condamne fermement le comportement de Letellier de Saint-Just. Les conservateurs de John A. Macdonald, qui ont repris le pouvoir, recommandent sa destitution. Nouvellement élu à Québec, le député libéral Honoré Mercier revendique quant à lui l’autonomie provinciale. « C’est au peuple de notre province à l’approuver ou à le désapprouver », dit-il, tout en reconnaissant que le « coup d’État » du vice-roi était « vigoureux » et « violent ». Plongé dans la controverse, Letellier de Saint-Just fait ses boîtes et quitte la châtellenie de la Grande Allée le 25 juillet 1879.

Downton Abbey

Avec ses domestiques et ses valets, le lieutenant-gouverneur du Québec menait une vie agréable pouvant s’apparenter à celle des occupants de Downton Abbey. En plus de la vingtaine d’arpents de terre en culture, on y retrouvait des animaux de ferme côtoyant des chevreuils importés de l’île d’Anticosti. Le manoir érigé en 1862 était entouré d’une érablière, d’un verger et de serres immenses attirant la curiosité de tout l’Empire britannique parce qu’on réussissait à y cultiver des bananiers.

Le site est intégré au premier « circuit touristique » de la capitale. Il constitue un passage obligé pour les têtes couronnées ainsi que les chefs d’État et de gouvernement étranger. Winston Churchill, Franklin Delano Roosevelt et Charles de Gaulle passent successivement entre les colonnes de fonte de son entrée monumentale. C’est l’âge d’or du Bois-de-Coulonge.

Brasier

Le coeur du domaine cesse abruptement de battre dans la nuit glaciale du 21 février 1966. « La magnifique résidence en bois a flambé comme une boîte d’allumettes », rapporte Le Devoir. Un court-circuit électrique provoque l’explosion des chaudières du sous-sol. Le lieutenant-gouverneur Paul Comtois ordonne à sa fille de sauter par une fenêtre tandis qu’il se précipite dans la chapelle du manoir.

Habitant tout près, le premier ministre Jean Lesage accourt sur les lieux. La dépouille carbonisée de M. Comtois gît à côté de deux reliquaires renfermant entre autres les restes d’un saint français du XIXe siècle, Pierre-Julien Eymard. Selon le journaliste spécialisé en information religieuse, Yves Casgrain, le vice-roi a péri en essayant de sauver les reliques aujourd’hui conservées par l’archidiocèse de Québec. « Je m’attendais à ce que ce soit sous scellé quelque part, mais pas du tout. Ce n’était pas gardé d’une façon cérémonieuse ou précieuse, c’était classé parmi d’autres archives dans une boîte », explique-t-il.

M. Lesage fait « hâter la signature du certificat de décès sans lequel il était impossible de désigner un successeur aux fonctions vice-royales », fait remarquer Le Devoir à sa une. Le délégué du Québec à Londres, Hugues Lapointe, est rappelé au pays. Il atterrit quelques heures plus tard dans la capitale à bord du « réacté du gouvernement ». « J’espère que ce sera le dernier lieutenant-gouverneur », lance le chef de l’Union nationale Daniel Johnson, même s’il se dit convaincu que « M. et Mme Lapointe seront des châtelains très distingués et des hôtes très charmants. »

Déchéance

Jean Lesage, lui, veut rapidement reconstruire une villa au coeur du domaine dévasté. Le projet est repoussé aux calendes grecques au lendemain du scrutin de juin 1966. « [Le nouveau premier ministre] Daniel Johnson estime que le gouvernement Lesage dépensait trop. À partir de cette époque-là, le budget du lieutenant-gouverneur a toujours été un enjeu politique », rappelle M. Lemieux.

Le gouvernement unioniste installe le successeur de Paul Comtois dans la maison Dunn sur la Grande Allée. Les vice-rois y résideront jusqu’à la fin des années 1990, moment où le gouvernement québécois décide de leur verser une allocation de logement.

Le brasier de février 1966 aura fait table rase du manoir du Bois-de-Coulonge, mais également de bien des règles et des activités protocolaires. Par exemple, Hugues Lapointe abandonne l’uniforme chamarré d’or et le bicorne empanaché de plumes blanches. Le décapage de la fonction vice-royale était toutefois déjà bien amorcé. « Dès les années 1930, c’est le lieutenant-gouverneur Henry George Carroll qui écrit dans son journal intime qu’il doit encore une fois mettre son habit de singe pour aller au Parlement », conclut Frédéric Lemieux.

1 commentaire
  • Marc Drouin - Abonné 29 août 2016 14 h 55

    Un Hôtel École ???

    Le domaine devrait renaître de sa gloire passé et retrouver son lustre d'antant en y établissant une "succursale" de l'Institut de Tourisme et d'Hôtellerie du Québec. La future Hôtel-école (avec exactement le bâtiment d'origine) de la Capitale en partenariat avec la société des "Relais et Châteaux" aurait l'avantage d'un projet unique en son genre répondant ainsi aux critères de cette bannière. Le coté opérationnel du futur institut (comme celui de Montréal) aurait aussi l'avantage de mettre en pratique l'enseignement qui y est promulgué.

    Les Jardins ainsi que les serres pourraient êtres supervisés par la facultée d'horticulture et d'agronomie de l'Université Laval juste à coté.

    l'Érablière tout en étant ouverte au public pourrait devenir un exellent laboratoire en recherche culinaire autour de l'érable, du bio et bio-dynamie. Même chose avec le potager et la ferme. Les écuries (en chambres appartements pour les longs séjours)

    Comme il s'agirait d'une institution d'enseignement pouvant acceuillir des clients elle pourrait s'autofinancer à même ses recettes d'exploitations tout en demeurant dans le domaine public. On y viendrait du monde entier. Imaginer une telle vitrine pour la ville de Québec pour le tourisme nordique en plus d'être un véhicule économique et de transmission du savoir. La culture ne serait pas en reste puisque le coté historique du futur établissement pourrait servir un marketing de prestige.

    Du coté symbolique: Belle revanche en recyclant à la québécoise francophone un héritage britannique. Je peux même vous aidez si vous voulez...