Daoust, prisonnier de ces paroles qui restent

«J’ai toujours dit la vérité», a écrit l’ex-ministre Jacques Daoust dans sa déclaration diffusée lors de sa démission la semaine dernière.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne «J’ai toujours dit la vérité», a écrit l’ex-ministre Jacques Daoust dans sa déclaration diffusée lors de sa démission la semaine dernière.

À force de jouer sur les mots, on finit par se brûler les ailes. Jacques Daoust l’a appris à ses dépens : il a dû démissionner dans l’opprobre. Mais à la suite du témoignage du chef de cabinet, Pierre Ouellet, qui n’a pas hésité à enfoncer son ancien patron en commission parlementaire, on comprend que l’ex-ministre n’aurait pu traverser cette audition, à laquelle il devait participer, sans perdre la face. C’est ce qu’il avait compris.

Devant la Commission de l’économie et du travail (CET), Pierre Ouellet, le directeur de cabinet de Jacques Daoust au moment où il était ministre de l’Économie, de l’Innovation et des Exportations, a révélé que celui-ci n’était pas favorable à la vente par Investissement Québec (IQ) de son bloc d’actions de Rona d’une valeur de 156 millions. Or le conseil d’administration d’IQ, qui avait sollicité l’avis du ministre, n’en a rien su : il s’est satisfait d’un « OK » dans un courriel signé par le chef de cabinet.

On a appris que le conseil avait pris la décision, le 17 novembre 2014, de vendre la totalité des actions Rona sans que le sujet soit à l’ordre du jour de sa réunion, sans qu’un dossier étoffé soit remis préalablement à ses membres. Quelqu’un a soulevé l’enjeu et hop ! on a adopté une résolution pour se débarrasser d’un bloc d’actions qu’un décret gouvernemental lui avait fait acheter. Certains y verront un esprit de décision hors du commun, d’autres, une précipitation inopportune.

Devant la CET, Jean-Claude Scraire, l’ancien président de la Caisse de dépôt et placement et président du conseil d’IQ de juillet 2013 au printemps 2014, s’est étonné que le CA de la société d’État adopte cette résolution sans en parler au préalable avec le ministre. « J’aurais d’abord consulté avant d’en arriver à une résolution », a-t-il fait observer. Qu’arrive-t-il, une fois la résolution adoptée, si le ministre dit non ? Le conseil a l’air fou.

Photo: Clément Allard La Presse canadienne Le témoignage livré par Pierre Ouellet a suscité l’incrédulité des députés de l’opposition.

Louis Roquet, qui présidait le CA d’IQ quand la décision a été prise, a eu une réponse singulière à ce sujet. Il s’est dit d’accord avec Jean-Claude Scraire. « Logiquement, c’est ce que j’aurais fait, mais ce n’était pas à l’ordre du jour. Ç’a atterri comme ça », a-t-il dit. Comme un cheveu sur la soupe, pour ainsi dire.

Pourtant, tous les dirigeants d’IQ qui ont défilé devant les parlementaires étaient unanimes, que ce soit Louis Roquet et Jean-Claude Scraire ou deux anciens p.-d.g., Mario Albert et Yves Lafrance : ils ont affirmé que le CA devait obtenir l’avis du ministre pour prendre une décision d’une pareille ampleur, même en l’absence d’une obligation légale. Tous ont dit que, si le ministre exprimait son désaccord, le CA devrait se réunir à nouveau pour réévaluer son intention ou sa décision.

Il est bon de rappeler qu’IQ jouit d’une certaine autonomie mais qu’en vertu de l’article 4 de sa loi constitutive, la société financière doit agir en conformité avec la politique économique du gouvernement. Et pour s’en assurer, il lui faut consulter le ministre quand l’enjeu est important, ce qui était manifestement le cas ici.

Le cabinet du PM au parfum ?

Pierre Ouellet a suscité l’incrédulité des députés de l’opposition, particulièrement chez les péquistes, à qui les rouages du gouvernement sont familiers, en affirmant qu’il n’avait pas informé le chef de cabinet du premier ministre, Jean-Louis Dufresne, qu’IQ avait décidé de se débarrasser d’un bloc d’actions de Rona d’une valeur de 156 millions.

C’est d’autant plus « abracadabrant », pour reprendre le qualificatif employé par Amir Khadir, que les chefs de cabinet sont choisis par le cabinet du premier ministre et servent à encadrer les ministres.

« Je n’avais pas beaucoup de discussions avec le chef de cabinet du premier ministre, le ministre ayant plus d’occasions que moi de le croiser, que ce soit au Comité des priorités, que ce soit au Conseil des ministres, les caucus le matin », a relaté Pierre Ouellet.

Or, selon nos informations, le cabinet de Philippe Couillard n’a pas été informé par Jacques Daoust, ni par son chef de cabinet, de la décision d’IQ de se départir de ses actions de Rona.

Si on se fie au témoignage de Pierre Ouellet, le ministre a adopté une attitude désinvolte dans cette affaire. D’abord, il a semblé tout faire pour s’assurer qu’il n’avait aucune autorité pour invalider la décision. Puis, il n’a rien fait pour tenter de l’infirmer, ou même exprimer sa réprobation. Pour l’opposition officielle, il s’en est lavé les mains, ce que Pierre Ouellet n’a pas démenti. « C’est leur responsabilité. Ils vivront avec les conséquences », a dit Jacques Daoust à son chef de cabinet, selon ce dernier.

Vers la sortie

C’est au début de juin que l’enfer a commencé pour Jacques Daoust. La vérificatrice générale, Guylaine Leclerc, publiait un rapport qui traitait de l’intervention d’IQ, commencée à l’été de 2012, pour empêcher l’américaine Lowe’s de mettre la main sur Rona. La VG indiquait que la société d’État n’avait pas besoin de l’aval du gouvernement pour se départir de ses actions de Rona. Elle soulignait cependant que les membres du CA d’IQ « ne considéraient pas avoir toute la latitude pour autoriser la vente sans consulter le gouvernement ». Elle faisait état des procès-verbaux du conseil qui confirmaient qu’il avait obtenu « l’accord du ministre avant de vendre la totalité des actions ».

« Je ne sais pas où ils ont pris ça, c’est rigoureusement inexact », s’était insurgé Jacques Daoust. « Je n’ai non seulement jamais été informé de ça, je n’ai jamais autorisé ça, on ne m’a jamais parlé de ça », avait-il livré au Devoir.

Jacques Daoust avait même ajouté : « Je mets n’importe qui au défi de me dire quand est-ce qu’il [le CA] m’a parlé et dans quel contexte. » Pierre Ouellet aura donc relevé ce défi, tout comme Yves Lafrance, le p.-d.g. par intérim d’IQ, qui est venu témoigner devant les parlementaires.

Il faut dire que le ministre s’était enferré en février, au moment de l’annonce de l’offre publique d’achat (OPA), amicale cette fois-ci, de Lowe’s pour Rona. Il avait répété qu’il n’avait pas été au courant qu’IQ avait vendu ses actions.

On doit reconnaître à Jacques Daoust son opiniâtreté. « Une tête de cochon », résument certains. « J’ai toujours dit la vérité », écrivait-il dans sa déclaration diffusée lors de sa démission la semaine dernière. « Je n’avais pas été informé de l’intention des administrateurs de vendre la participation d’Investissement Québec », ajoutait-il. Notez bien la nuance : il parle maintenant de l’intention et non pas de la décision. C’est vrai, il n’a pas été informé de leur intention, mais bien de leur décision.

Comme ministre, Jacques Daoust avait d’indéniables qualités : il s’exprimait clairement, il possédait un esprit de synthèse, il était un excellent communicateur. Il a été remplacé par Laurent Lessard, dont les performances langagières sont à l’autre bout du spectre. Les journalistes appréciaient Jacques Daoust parce qu’il avait la langue bien pendue. Il s’est en quelque sorte pendu avec.

 

Ce texte fait partie de notre section Perspectives.

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7 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 27 août 2016 05 h 11

    Les gestes font l'histoire.

    Selon vous, monsieur Daoust n'a rien fait, sauf mentir, pour disculper les membres du CA d'IQ de leur décision de vendre leurs actions dans RONA. Soit. Monsieur Sansfaçon, dans son éditorial du jour, écrit d'ailleurs que monsieur Daoust reconnaît avoir menti et le témoignage de monsieur Ouellet va dans ce sens.

    Néanmoins des points nébuleux demeurent.

    Le 17-11-14, alors que monsieur Daoust présente un plan stratégique pour l'IQ, s'ajoute à l'ordre du jour la vente des actions de RONA et une décision est prise sous réserve.

    Vérification faite par monsieur Ouellet, l'IQ peut prendre cette décision sans l'avis du gouvernement puisque les actions proviennent de ses fonds et non d'un ajout du gouvernement. Peu après, monsieur Daoust (qui ment en disant ne pas avoir été mis au courant du dossier) dit à monsieur Ouellet que les membres du CA d'IQ vivront avec leur décision, ce qui laisse entendre qu'il n'entend les en disculper.

    En mentant, que cherchait à faire monsieur Daoust si ce n'est d'éviter que le gouvernement soit associé à cette vente et que les membres du CA d'IQ en portent l'odieux ? Cette question mérite une réponse.

    En méritent d'autres questions, plus importantes, qui concernent des gestes plutôt que des paroles.

    À la demande de qui la vente des actions de RONA a été inscrite inopinément à l'ordre du jour du CA d'IQ ? Pour quels motifs les membres du CA décident de vendre sous réserve, ce qui impliquait une révision éventuelle sans l'aval du gouvernement ? Qui a incité monsieur Ouellet à écrire le OK qui disculpe les membres du CA ?

    Sans réponses à ces questions, ce dossier demeurera nébuleux, ce qui est peut-être l'objectif recherché par le PLQ en refusant d'entendre des joueurs clés pour comprendre les gestes posés.

    Il y en a d'autres. Savait-on que Lowe's s'apprêtait à faire une nouvelle offre et qui furent les acheteurs des actions ?

    Ces questions renvoient aux gestes plutôt qu'aux paroles, car ils font l'histoire.

    • Diane Gélinas - Abonnée 27 août 2016 14 h 37

      ...« qui furent les acheteurs des actions ? »

      Monsieur Bariteau, cette même question a été soulevée à la Période de Question sur RDI vendredi et l'expert invité n'a pas répondu puisque ce «détail» est inconnu... pour le moment.

      Le Devoir - après l'édito de M. Sansfaçon et cet article de M. Dutrisac - doit mandater un journaliste d'enquête sur cette question qui ne peut plus, dorénavant, demeurer sans réponse.

      C'est l'information essentielle pour enfin comprendre cette obscure transaction.

  • Raymond Chalifoux - Inscrit 27 août 2016 06 h 07

    C'est comme ça que les Libéraux fonctionnent?

    TERRIFIANT!

    C'est comme ça que Couillard assume son rôle de PM?
    C'est comme ça que sa gang mène NOS affaires?

    Y a toujours bien une maudite limite! C'est encore pire si Couillard l'a ignoré tout ce temps-là!

    Savait ou savait pas, ne change strictement rien à l'affaire, c'est Totalement Irrecevable! Et même pire si pour vrai il n'a rien su.

    On est où, là?

    "J'savais-tu, moé, qui restait pu de Windex?!" dit le gérant des miroirs chez Walmart...

    Ahurissant!

    Out! T'es striké!

    • François Dugal - Inscrit 27 août 2016 10 h 22

      "Nos affaires", ce sont "leurs" affaires, qui sont les "vraies affaires", tel qu'ils nous l'ont promis, monsieur Chalifoux.

  • François Dugal - Inscrit 27 août 2016 07 h 41

    Proverbe chinois

    "Quand le mensonge dirige nos vies, on fini par frapper le mur de la vérité."
    -Lao-Tseu

  • Donald Bordeleau - Abonné 28 août 2016 15 h 21

    Tout un parcours.

    Daoust est de tous les malversations dans son parcours comme un prêt de 6 millions dans BCIA par l’intermédiaire de FIER avec l’influence de Perino et du programme Renfort grâce à des états financiers bidons.

    Aussi la loge du centre Bell qui a couté jusqu'à 2 millions. L'achat d'une loge du Centre Bell pour 5 ans était une façon pour une entreprise d'obtenir des contrats de construction. Une autre façon de diriger les contrats comme une odeur de collusion.

    Son rôle à Investissement Québec qui a deux occasions ou son fils Sébastien a obtenu des emplois suite à une subvention de 1.8 millions pour Industries Lassonde et pour 3.6 millions Fempro I inc.

    Sébastien Daoust réclamait une indemnité de départ et d’autres dommages totalisant 50 700 $ auprès du fabricant Fempro I inc de produits hygiéniques féminins vendus sous la marque Incognito suite à son congédiement du 19 juin 2013.

    http://www.journaldemontreal.com/2014/12/03/une-au



    Monsieur Daoust navigue en eau trouble avec les camouflages de Jean-Louis Dufresne ancien de BCP (le bras droit de Couillard ) et de Monsieur Juan Roberto Iglesias en charge du Conseil Exécutif du gouvernement. Après le lynchage de Poéti, l’entourage de Couillard, ont pris les moyens pour faire de petites modifications en faisant des modifications pour extraire les éléments compromettants.

    Avec les commandites BCP, gagne des profits 15,000%.
    http://www.infopresse.com/archive/index/32549

  • Claude Ferland - Abonné 29 août 2016 14 h 24

    Un CA fort étrange

    M. Roquet a accepté que soit traité un sujet qui n'était pas à l'ordre du jour du CA. On comprend qu'un des dirigeants a soumis l'affaire à la dernière minute, et de là l'item passe dans les varia. Ni ce dirigeant d'IQ, ni le président du CA, personne à IQ ne se soucie de prévenir le ministre d'une façon convenable. Quand ce dernier reçoit l'information, sa réaction semble celle d'un individu outré, qui ne reçoit pas une information officielle, tout en sachant que celà est tout à fait réel. De là, l'interprétation de son chef de cabinet, à savoir que celà équivaut à un OK, est une réaction de bonze politique qui révèle les façons cavalières prévalant dans ces milieux. Que le CA de IQ prenne celà comme une sorte d'approbation est encore de l'ordre de l'amateurisme. En somme, tous gens puissants et tous amateurs à la solde des payeurs de taxes. Ça, c'est plus navrant que la vente de Rona en elle-même.