Le premier ministre, un sans domicile fixe à Québec

Maurice Duplessis disposait d’un bureau au rez-de-chaussée du Château Frontenac, dans une pièce adjacente au restaurant Le Champlain. Il y rencontrait ses alliés, ses adversaires politiques et des dignitaires.
Photo: Fairmont Le Château Frontenac Maurice Duplessis disposait d’un bureau au rez-de-chaussée du Château Frontenac, dans une pièce adjacente au restaurant Le Champlain. Il y rencontrait ses alliés, ses adversaires politiques et des dignitaires.

De la « soucoupe volante » du « bunker » jusqu’au lac à l’Épaule, en passant par l’« aquarium », Le Devoir a parcouru quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne a été construit. Quatrième de six textes.

Avril 1970. Le Parti libéral du Québec remporte les deux tiers des sièges à l’élection générale après avoir promis « 100 000 jobs » aux Québécois. L’Union nationale de Jean-Jacques Bertrand plie l’échine. Robert Bourassa est désormais l’homme politique le plus puissant du Québec.

L’économiste de 36 ans ne reçoit pas en guise de récompense la clé d’une résidence officielle. M. Bourassa loue plutôt une chambre à 9 dollars à l’Hôtel Victoria dans le Vieux-Québec. Il y passe la nuit, parfois après avoir siroté un verre de gin-soda à la discothèque La Licorne.


« Robert Bourassa, c’était la simplicité incarnée », fait remarquer l’ex-mandarin de l’État québécois, Claude Morin. Dans la foulée de la crise d’Octobre, les responsables de sa sécurité le convainquent de déménager ses pénates dans les anciens appartements du président du Conseil législatif dans l’hôtel du Parlement, puis dans une chambrette aménagée dans le « bunker » de la Grande Allée. « Des fois, je le rencontrais le soir. Je lui disais : “Tu n’éteins pas la lumière, on s’en va ?” Il répondait : “Non, le monde passe sur la Grande Allée, puis ils voient que c’est ouvert. Il y a de la lumière ; donc je travaille” », confie M. Morin.

Un châtelain unioniste

Le premier ministre du Canada a les clés du 24, promenade Sussex à Ottawa depuis 1951. À la même époque, son homologue québécois, Maurice Duplessis, a ses aises dans la suite 1107 du Château Frontenac. « Tous les soirs, il écoutait ses nombreux disques d’opéra et de musique classique en lisant les journaux, qu’il laissait éparpillés autour de lui », souligne le biographe de M. Duplessis, Conrad Black, précisant au passage qu’« il était le premier client du coiffeur de l’hôtel ». « Le cheuf » de l’Union nationale dispose également d’un bureau — une pièce adjacente au restaurant Le Champlain. Il y convoque ses alliés, ses adversaires politiques et des « dignitaires ».

Les boiseries du bureau de M. Duplessis ont été préservées. Il ne reste toutefois plus rien du mobilier de sa suite, a constaté Le Devoir. « Dans un hôtel, il y a toujours des rénovations. Les gens aiment toujours être à la page », indique la directrice des relations publiques du Fairmont Le Château Frontenac, Marie-Claude Brousseau.

 
 

Résidence officielle

Sur l’avenue de Bougainville, l’ancienne demeure de Jean Lesage a, elle aussi, été rénovée de fond en comble à l’exception du bureau du révolutionnaire tranquille à l’étage. « J’ai eu beaucoup de réunions là, avec lui [M. Lesage], seul ou encore avec deux ou trois conseillers, se rappelle M. Morin. Je faisais les discours du budget. Il me parlait beaucoup pour me donner les orientations du gouvernement », précise celui qui a rencontré, dans leur résidence privée, les cinq premiers ministres qu’il a servis. « À l’époque, c’était beaucoup moins formel qu’aujourd’hui. C’était un peu plus à la bonne franquette. »

À quelques mois de sa défaite électorale de 1966, Jean Lesage milite publiquement pour l’octroi d’une résidence officielle au premier ministre. Pas pour lui, mais pour son successeur. « J’ai moi-même ma propriété, la propriété de ma femme, devrais-je dire, sur la rue Bougainville, qui satisfait pleinement à mes besoins », expliquait le chef de l’équipe du tonnerre. Son adversaire unioniste, Daniel Johnson, demeure toutefois au Château Frontenac, qui s’est imposé au fil des années comme le quartier général de l’Union nationale. « Il logeait là. Il passait son avant-midi à téléphoner un peu partout. Il arrivait au bureau à 11 h 15. C’était un autre genre de vie que celle de Lesage, qui arrivait à 8 h moins 10 pile. Enfin, il fallait s’adapter », dit Claude Morin à l’autre bout du fil.


 

Élysette

Seul Jacques Parizeau aura habité une véritable résidence officielle… prêtée par la Chambre de commerce et d’industrie du Québec métropolitain. La maison de style Tudor est entrée dans la légende sous son surnom d’« Élysette » : contraction du siège du chef d’État français l’« Élysée » et du prénom de la conjointe de M. Parizeau, « Lisette » Lapointe. À l’approche du rendez-vous référendaire du 30 octobre 1995, la demeure de l’avenue des Braves devient le théâtre de « discussions cruciales » et de réceptions où l’alcool coule à flots. Le quartier Montcalm prend alors l’allure d’un Whitehall québécois.

« On allait très souvent voir M. Parizeau là », souligne son ancien conseiller Jean-François Lisée. À l’époque, le premier ministre péquiste accueille ses proches conseillers dans la salle à manger au rez-de-chaussée et dans un « petit bureau » à l’étage — où l’on retrouve toujours les Lois du Québec, des recueils des débats de la Chambre et même les statuts de la Nouvelle-Zélande laissés sur place par M. Parizeau.

M. Lisée se rappelle un « vendredi soir » où le premier ministre devait décider s’il acceptait les conditions posées par le chef de l’Action démocratique du Québec, Mario Dumont, afin de prendre part aux travaux des Commissions sur l’avenir du Québec. « Il fallait démontrer qu’on pouvait rassembler. » Le « succès de l’opération » en dépendait, résume l’ex-conseiller. La soirée se prolonge. « [Puis,] M. Parizeau, qui, dans un premier temps, avait un peu résisté, s’était rendu à cet argument-là. Je me souviens de le voir en robe de chambre verte avec la feuille dans les mains en disant : “Oui, vous avez raison, ça vaut de l’or.” »

 Édifice Price

L’âge d’or de l’avenue des Braves n’aura duré qu’un peu plus d’un an. En 1996, le successeur de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard, établit ses quartiers dans le « bunker ». Le contraste est saisissant entre les 17 000 pieds carrés de l’Élysette recouverts d’acajou et l’austère « cellule » de l’édifice J. « Nous pensons que ce genre de résidence n’est pas un endroit pour élever des enfants normalement. Et nous voulons élever nos enfants normalement », déclare M. Bouchard, fonçant tête baissée vers le déficit zéro.

Pour recevoir les dignitaires, le premier ministre « amadoue » l’édifice Price, le seul gratte-ciel du Vieux-Québec. En 2001, les deux derniers étages de la tour Art déco sont transformés par la Caisse de dépôt et placement en « appartement de fonction » pour le chef de gouvernement. Bernard Landry est le premier occupant de cette « garçonnière », où logent toujours les premiers ministres de passage dans la capitale.

La question d’octroyer une résidence officielle est toutefois loin d’être réglée. Que se passera-t-il si un jeune premier ministre devait être élu ? À l’approche des élections de 2003, Mario Dumont annonçait qu’il ne dormirait pas dans les draps de M. Landry. « Je vous mets au défi d’aller voir si la résidence de l’édifice Price convient à une grosse famille de trois enfants. Un gouvernement de l’ADQ va gouverner à Québec, mais les décisions familiales de ma femme et de mes trois enfants sont prises dans un contexte non politique. »

1 commentaire
  • Alexandre Kampouris - Abonné 20 août 2016 09 h 26

    1943

    Il me semble avoir lu que Duplessis occupait déjà le château Frontenac lors de son premier mandat, et avait continué d'y habiter après avoir était défait par Adélard Godbout.

    On l'en aurait toutefois évincé lors de la tenue de la première conférence de Québec en 1943 entre Churchill et Roosevelt (et Mackenzie-King pour la photo), l'ensemble de l'hôtel étant occupé par des politiciens, militaires, barbouzes et conseillers de tout poil.