En «bras de chemise» au lac à l’Épaule

Fréquenté par les politiciens qui en ont fait leur «Camp David» québécois, le lac à l’Épaule est devenu si iconique qu’il a fini par en donner son nom aux réunions de planification stratégique.
Photo: Dave Noël Le Devoir Fréquenté par les politiciens qui en ont fait leur «Camp David» québécois, le lac à l’Épaule est devenu si iconique qu’il a fini par en donner son nom aux réunions de planification stratégique.

De la « soucoupe volante » du « bunker » au lac à l’Épaule, en passant par l’« aquarium », Le Devoir a parcouru quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne a été construit. Troisième de six textes.

Winston Churchill et Franklin Delano Roosevelt y ont taquiné la truite québécoise au plus fort de la Seconde Guerre mondiale. L’« équipe du tonnerre » de Jean Lesage y a décidé la nationalisation de l’électricité. Avant de se dématérialiser dans la langue des gourous du management, le lac à l’Épaule du parc national de la Jacques-Cartier était en quelque sorte le « Camp David » du Québec.  

« J’ai un grand regret, je ne suis jamais allé au lac à l’Épaule pour faire un lac-à-l’épaule », lance Jean-François Lisée. Le plan d’eau n’est pourtant situé qu’à une soixantaine de kilomètres au nord de l’Assemblée nationale.

Le lac à l’Épaule est d’accès facile. On le découvre au bout d’un chemin de terre où la caravane de Mario Dumont s’était embourbée en 2008. Au premier jour de sa campagne électorale, le chef adéquiste avait choisi ce symbole pour promettre une seconde Révolution tranquille, tout en précisant que le « modèle québécois » avait « donné ce qu’il avait à donner ». Il s’agirait de la dernière virée politique sur les rives du bassin de 111 hectares.

Érigé par le gouvernement du Québec en 1922, le pavillon de pêche du lac à l’Épaule est ouvert au public seulement depuis le début des années 1990. Aucune plaque ne rappelle le prestigieux passé du chalet en bois rond, dont la réfection coûterait quelque 750 000 $, selon un rapport de la Société des établissements de plein air du Québec (SEPAQ), dont Le Devoir a obtenu une copie lourdement caviardée.

Nationalisation

Le chalet peut accueillir une quinzaine de visiteurs à l’abri des mouches et des maringouins. « Il y a eu un gros party hier », explique Alexandre Simard, de la SEPAQ, à la vue des canettes de bière jetées de la mezzanine. Ces traces d’une soirée bien arrosée font immédiatement penser à la veillée libérale tenue dans ce même pavillon dans la nuit du 4 au 5 septembre 1962. « Plusieurs avaient pris un verre de trop, et comme [Jean] Lesage était du nombre, il fut vite évident que la soirée était foutue », relate l’ex-ministre des Richesses naturelles René Lévesque dans ses mémoires. « L’atmosphère était lourde. La plupart des collègues étaient d’humeur maussade. D’aucuns me regardaient franchement de travers, ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal. » Ce « mal » trouvait son origine dans le projet de nationaliser les compagnies d’électricité dont l’ex-journaliste faisait la promotion. « C’était déprimant au point que je me demandai s’il ne vaudrait pas mieux laisser tomber. »

La truite empaillée juchée au-dessus du portique en aurait long à dire sur la séance du lendemain matin, qui dérape lorsqu’un ministre menace de démissionner. « On se serait cru sur un navire en perdition », explique M. Lévesque en évoquant « une heure de débandade ». M. Lesage reprend toutefois le contrôle de la barque libérale en annonçant son ralliement au projet controversé. La nationalisation de l’électricité sera l’enjeu central des prochaines élections générales anticipées, précise-t-il. « Comme par enchantement, le climat s’était détendu. Dès qu’on parle d’élections, la plupart des politiciens réagissent comme des chevaux de course à la barrière. »

Le « One Lake »

Avant d’être adopté par l’« équipe du tonnerre », le lac à l’Épaule était fréquenté par le cabinet unioniste de Maurice Duplessis. Il a également accueilli les dirigeants de deux des principales puissances alliées de la Seconde Guerre mondiale.

20 août 1943. En marge de la Conférence de Québec tenue à la citadelle, le président des États-Unis, Franklin D. Roosevelt, et le premier ministre britannique, Winston Churchill, se rejoignent au lac à l’Épaule, dont on leur a vanté les eaux poissonneuses. Un avion survole le site tandis que les gardes du corps, en grand nombre, patrouillent les bois avec des walkies-talkies. Le Devoir rapporte les « statistiques officielles » à la une : « M. Roosevelt a pris 30 truites et M. et Mme Churchill en ont pris 28. »

Le chef de gouvernement britannique ne semble toutefois pas avoir conservé le même souvenir de cette pêche miraculeuse. « Nous fîmes un déjeuner très agréable, mais je ne pris qu’un petit poisson et lui [FDR] aucun », écrit-il dans ses mémoires. « C’est pourquoi on l’appela le “One Lake”. » M. Roosevelt se moquera lui aussi du lac à l’Épaule dans un télégramme transmis à son homologue demeuré à Québec : « J’espère que vous êtes allé au “One Lake”. Ne manquez pas de faire peser et vérifier vos grosses prises par Mackenzie King. » Le Devoir aurait-il été intoxiqué par la propagande de guerre alliée ?

À la fin d’août, M. Churchill ira plutôt jeter sa ligne dans le lac des Neiges, situé un peu plus au nord. Il se trouve alors à trois kilomètres seulement d’un camp de prisonniers allemands établi sur les rives boisées du lac Fradette. On y dénombre une centaine d’officiers de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine en semi-liberté, dont quelques naufragés du cuirassé Bismarck devenus bûcherons pour l’Anglo Canadian Pulp. Il subsisterait encore des vestiges de la quinzaine de baraquements, souligne le récréologue Louis Lefebvre, qui a oeuvré une quarantaine d’années dans le secteur.

Institutionnalisation

Vingt ans après la pêche interalliée du lac à l’Épaule, Jean Lesage propose « l’institutionnalisation » des lieux. Les rencontres en « bras de chemise » sont idéales, confie le premier ministre au Devoir en août 1963, puisqu’elles permettent de « précieux contacts que nous n’aurions pas autrement », dans « une atmosphère autre que celle officielle de la salle du Conseil exécutif ». La proposition est tournée en ridicule par le caricaturiste du Soleil Raoul Hunter, qui rappelle que le château de Versailles a été édifié à partir d’un pavillon de chasse.

Le rêve de M. Lesage ne s’est pas réalisé, les lacs-à-l’épaule étant désormais tenus dans de confortables auberges. La première ministre Pauline Marois lui a préféré le lac Taureau, tandis que Philippe Couillard a renoué avec une autre tradition en organisant ses plus récentes réunions à huis clos au manoir du parc de la chute Montmorency. « On voulait un lieu où ça va être le fun de se rencontrer, en jeans ou en bermudas », avait expliqué la présidente du caucus libéral, Nicole Ménard.

René Lévesque est tout de même retourné à quelques reprises dans le modeste pavillon du parc national de la Jacques-Cartier, où il a notamment préparé un remaniement ministériel dans les années 1980. « Il aimait ce lieu-là, d’abord, parce que c’était la nature », souligne son ancienne directrice de cabinet, Martine Tremblay. « C’était son côté gaspésien de gars de nature et d’eau. Puis, il y avait un salon pour jouer aux cartes », ajoute-t-elle en riant.

« Je garderai longtemps le souvenir de la truite québécoise ; on ne peut trouver un site plus beau pour une réunion » — Franklin D. Roosevelt, 25 août 1943