La «soucoupe volante»: un pouvoir en apesanteur

La salle emblématique du «bunker» de la Grande-Allée est le théâtre, entre 1972 et 2002, de plusieurs décisions controversées précédées de débats animés.
Photo: Michel Brunelle, Patrimoine en devenir, Les Publications du Québec La salle emblématique du «bunker» de la Grande-Allée est le théâtre, entre 1972 et 2002, de plusieurs décisions controversées précédées de débats animés.

De la « soucoupe volante » du « bunker » jusqu’au lac à l’Épaule, en passant par l’« Aquarium », Le Devoir a parcouru quelques-uns des lieux de pouvoir où le Québec moderne a été construit. Deuxième de six textes.

L’ancienne salle du Conseil des ministres, aux allures de poste de commandement d’une « soucoupe volante », constitue un arrêt obligatoire pour toute personne qui explore les coulisses du pouvoir politique québécois. Et pour cause. Les gouvernements, de Robert Bourassa à Bernard Landry, y ont transformé le visage du Québec à coups de décrets : droits linguistiques, négociations avec les employés de l’État, fusions municipales…

La salle emblématique du « bunker » de la Grande-Allée est en effet le théâtre, entre 1972 et 2002, de plusieurs décisions controversées précédées de débats animés. Hubert Thibault, apparatchik des gouvernements péquistes, se rappelle les séances « interminables » du Conseil des ministres dans ce décor lunaire. « Ça peut finir, surtout sous le PQ, à 8 h, 9 h, 10 h le soir. M. Bourassa était un peu plus discipliné », souligne-t-il. « C’était la définition de l’éternité. On ne savait pas quand on commençait et on ne savait pas quand on allait finir », poursuit l’ex-ministre Claude Morin.

Le 19 décembre 1979, René Lévesque convoque le Conseil des ministres dans « cette salle dont l’éclairage indirect et la voûte en forme de verrue vous isolent comme dans une capsule interplanétaire ». Il couche sur le papier la question du référendum du 20 mai 1980, sur laquelle le « méticuleux trio » formé de Claude Morin, de Louis Bernard et de Daniel Latouche avait « sué sang et eau ». « [I]l va de soi qu’aucune formulation ne saurait rallier d’emblée un groupe qui s’apprête à jouer son va-tout en quelques lignes. Assumant patiemment le rôle de sténo qu’impose la présidence d’une assemblée, je notais : un mot de trop selon celui-ci, une expression qui cloche selon celui-là. On soustrait, on additionne », relate l’ancien chef du gouvernement dans ses mémoires Attendez que je me rappelle.

Ça faisait un peu centre de contrôle de la défense américaine, au troisième sous-sol

 

Le débat s’intensifie, s’envenime. La proposition de tenir un second référendum sur une éventuelle entente de souveraineté-association « fait littéralement bouillir Jacques Parizeau, pour qui même le premier n’était pas facile à avaler ». « La tension devenant excessive, j’ajournai pour une heure. À minuit, on parvenait à dégager un consensus à peu près solide », ajoute-t-il. Puis, les juristes de l’État sont appelés en renfort pour passer au crible la« fameuse question » de plus de 100 mots. M. Lévesque la dévoilera quelques heures plus tard à l’Assemblée nationale.

Bref, « c’est là que se terminent normalement les prises de décision », résume M. Morin, qui a accompagné cinq premiers ministres dans l’exercice du pouvoir.

La centrale du docteur Folamour

La salle ne comportait aucune fenêtre sur l’extérieur. Elle était plongée dans l’obscurité des néons. Au centre s’élève une grande table ovale en chêne sur laquelle semble se refermer le faux plafond situé juste au-dessus. Celui-ci est formé de lattes de bois convergeant vers un cylindre blanc braquant le sol.

Les membres du gouvernement prenaient place tout autour de l’imposante table. Leurs échanges étaient étroitement suivis notamment par le directeur de cabinet et le secrétaire général, assis derrière une table rectangulaire placée en retrait.

Il y avait un petit quelque chose de « la centrale du docteur Folamour », selon l’ex-ministre Lise Payette. La fumée des cigarettes emplissait tranquillement la salle, lui conférant une « atmosphère surréaliste » et à la longue « oppressante », se rappelle l’ex-proche conseillère de René Lévesque et de Pierre Marc Johnson Martine Tremblay. « La première fois, c’est un peu déroutant. »

« Ça faisait un peu centre de contrôle de la défense américaine, au troisième sous-sol », lance Jean-François Lisée.

Cela dit, l’aménagement de la salle créait un « esprit de corps » entre les membres d’un gouvernement. « Quand tu es assis autour de cette table ronde là, tu sais que tu formes un groupe, ça induit la solidarité, mais lorsque les moments étaient sombres dans les périodes difficiles de la politique, ça accentuait l’idée d’enfermement », explique-t-il.

Pour reprendre contact avec l’extérieur, les ministres ont des cabines téléphoniques à leur disposition à partir d’une antichambre où ils peuvent croiser des hauts fonctionnaires s’étant déplacés pour éclaircir l’aspect technique d’une situation.

Intacte ou presque

La « soucoupe volante » a été désertée à la suite du déménagement du cabinet du premier ministre et du ministère du Conseil exécutif du « bunker » vers l’édifice Honoré-Mercier.

La salle est demeurée intacte, ou presque, comme si elle s’était figée dans le temps. D’ailleurs, les noms des derniers membres du gouvernement Landry à l’avoir fréquentée apparaissent toujours sur un panneau de contrôle du système de climatisation : Rita Dionne-Marsolais, Agnès Maltais, Nicole Léger, Jean Rochon, Paul Bégin, Diane Lemieux et compagnie.

L’ancienne salle du Conseil des ministres a été envahie par les rayons de soleil seulement après qu’un mur eut été percé et des vitres pare-balles, installées. Elle est aujourd’hui accessible aux membres du gouvernement et de l’administration souhaitant y tenir des rencontres.

Aux commandes du superministère des Transports et des Affaires municipales, Sylvain Gaudreault a rassemblé à quelques reprises sa garde rapprochée dans la « soucoupe volante » pour des réunions de travail, des « lacs-à-l’épaule », indique-t-il, avant de rappeler les origines jonquiéroises de l’architecte qui a imaginé le bâtiment controversé, Évans St-Gelais. Celui-ci est aussi derrière les plans du cégep de Jonquière ainsi que de l’église Saint-Raphaël, précise l’élu de Jonquière.

Engagé dans la sauvegarde de l’architecture moderne, le chef de l’opposition officielle plaide aujourd’hui afin que la salle 3.159 soit inscrite aux sites patrimoniaux et, ainsi, protégée en vertu de la Loi sur les biens culturels.