Les forums de Jean Charest risquent de se dérouler dans un climat houleux

Pour le gouvernement Charest, la fin de 2003 fut particulièrement pénible. Peu de gens dans l'entourage du premier ministre avaient prévu que la grogne, qui devait se limiter au monde syndical et à quelques groupes communautaires, se transformerait en une véritable désaffection de la population à l'endroit du gouvernement libéral. Pour renverser la vapeur, Jean Charest a annoncé la tenue de quatre forums thématiques et d'une grand-messe sur fond de choc démographique et de finances publiques en déliquescence. Mais cette espèce d'opération «grandes oreilles», presque 20 ans après la première mouture de Pierre-Marc Johnson lors d'une fin de régime péquiste, va se dérouler dans un climat houleux et difficile.

D'abord, l'état des finances publiques ne permet guère de largesses. Certes, le ministre des Finances, Yves Séguin, promet aux Québécois un «bon budget». Au Conseil général du Parti libéral de la semaine dernière, M. Séguin a même confirmé qu'il contiendrait une baisse d'impôt de un milliard devant des journalistes incrédules.

Une bonne partie de la marge de manoeuvre, le ministre des Finances veut aller la chercher dans les crédits d'impôt aux entreprises et dans le budget du ministre du Développement économique et régional, Michel Audet. Mais il n'est pas exclu qu'il revoie aussi les budgets autres que ceux de la Santé et de l'Éducation. Y aura-t-il suffisamment d'argent pour financer le virage soins à domicile, la priorité du ministre de la Santé et des Services sociaux, Philippe Couillard, qui a pu obtenir une hausse de 7,2 % de ses budgets en 2003-04 et qui réclame une augmentation du même ordre pour l'année qui s'annonce?

Même si les baisses d'impôt sont populaires en principe, les sondages montrent que les Québécois ne veulent pas qu'elles se fassent au détriment des services publics. On peut douter que le gouvernement Charest gagnera en popularité s'il baisse les impôts en privant la Santé de ressources ou en procédant à des coupes sombres dans les autres missions de l'État.

Les forums se dérouleront en avril et en mai alors que les négociations auront cours pour le renouvellement des conventions collectives dans le secteur public. Le gouvernement doit faire part de ses offres pécuniaires en mars, indique-t-on au cabinet de M. Charest, des offres qui doivent aussi tenir compte de l'équité salariale. Mais compte tenu de l'état des finances publiques, on sait déjà que le gouvernement aura peu à offrir. «Le Conseil du trésor va faire des offres de fou, genre 0 %, 1 % et 3 %», pour les trois années du contrat, prédit une source.

Or, au sein des centrales syndicales, ce sont les employés de l'État qui sont les plus en colère contre le gouvernement. Ce sont eux qui se montrent les plus favorables à la tenue d'une grève générale illégale: plusieurs syndicats du secteur public ont donné ce mandat à leur exécutif. C'est particulièrement vrai dans le secteur de la santé. «Les gens sont en furie», signale-t-on. Adoptées en décembre, la loi 25, qui regroupe les établissements de santé en abolissant les CLSC, et la loi 30, qui impose un nouveau découpage syndical, fragmente les syndicats généraux et décentralise la négociation des clauses normatives, sont très mal reçues, c'est le moins que l'on puisse dire. Toutes sortes de manifestions et de moyens de pression sont prévus au printemps, ce que les syndiqués appellent une «campagne de résistance».

En temps normal, les négociations dans le secteur public ne sont jamais faciles. Mais si, en plus, les employés syndiqués de l'État sont en rogne contre le gouvernement, elles peuvent devenir périlleuses.

Le printemps sera aussi la saison des défusions. Les défusionnistes, qui se sentent trahis par le gouvernement Charest, vont faire campagne pour amener les citoyens à signer les registres sur l'île de Montréal et sur la Rive-Sud pour la tenue des référendums. Les partisans des grandes villes auront une autre occasion de rager contre le gouvernement qui a permis les défusions.

Le ministre de l'Éducation, Pierre Reid, tiendra sa consultation sur le financement de l'enseignement supérieur. Déjà, le Parti libéral a dépêché sa Commission jeunesse pour qu'elle prenne position en faveur de la hausse des droits de scolarité. Une débat «vigoureux», selon l'expression de M. Charest, est prévu: il est écrit dans le ciel que les fédérations étudiantes vont monter aux barricades maintenant qu'elles comprennent, sinon les intentions, du moins l'inclination du gouvernement.

L'économie de certaines régions est devenue un sujet de préoccupations. La fermeture d'une usine d'Abitibi-Consolidated et d'une aluminerie d'Alcan a lourdement hypothéqué les perspectives économiques du Saguenay. L'échec de la relance de Gaspésia à Chandler porterait un dur coup à la Gaspésie. Le gouvernement Charest devra faire la preuve qu'il est un gouvernement des régions et que sa stratégie économique, quelle qu'elle soit, fonctionne.

Les opposants au projet du Suroît continueront leur cabale. Mais le ministre des Ressources naturelles, de la Faune et des Parcs, Sam Hamad, a repoussé au 30 juin le dépôt du rapport de la Régie de l'énergie qui jugera de la nécessité de construire une centrale thermique. On ne s'attend guère à ce que l'organisme réglementaire conclue qu'Hydro-Québec ment effrontément à la population. La levée de boucliers des écologistes est donc reportée à l'été et l'opposition d'une bonne partie de la population au projet se manifestera durant les vacances plutôt qu'en pleine session parlementaire. On se demande pourquoi le gouvernement n'avait pas pensé avant à cet échéancier.

Malgré tout, «on ne s'enligne pas sur une année déprimante», indique-t-on dans l'entourage de Jean Charest. De bonnes nouvelles, il y en aura dans le budget du moment qu'elles ne coûtent pas cher. «Ce ne sera pas un portrait noir tout le printemps», assure-t-on.

Toutefois, le premier ministre a placé les quatre forums thématiques — santé, éducation, développement économique et développement social — sous le poids de la problématique suivante: la population vieillit à la vitesse grand V et les finances publiques ne pourront pas résister à ce choc démographique. À moins d'un coup de barre. Le monde court à la catastrophe, c'est pour cela qu'il faut un changement radical, voilà un raisonnement repris par les gourous de tout acabit.

Jean Charest veut rétablir les ponts avec la population. Il veut rétablir le dialogue: écouter la population mais en même temps «garder le cap» et ne rien arrêter. Le chef libéral veut avant tout qu'on l'entende lui, et son message de changement et d'urgence.

Qui voudra l'écouter? La question se pose car les forums de M. Charest doivent affronter une forte concurrence ce printemps: les élections fédérales. Paul Martin risque de faire de l'ombre à Jean Charest.