Québec 2004 - «Modèle québécois»: Dénonciation du discours néolibéral

La société québécoise est en ébullition. C'est le moins que l'on puisse dire après dix mois de gouvernement libéral à Québec. Le fait que ce gouvernement veuille «changer» la société québécoise en remettant en question les «acquis» de la Révolution tranquille provoque de profonds bouleversements tant sur le plan des valeurs fondamentales que, très concrètement sur le terrain, dans le monde du travail.

«La notion de "modèle québécois" est, je pense, au coeur de l'affrontement entre, d'une part, la société civile et le mouvement syndical et, d'autre part, le gouvernement du Québec», indique d'ailleurs Claudette Carbonneau, présidente de la CSN.

Pourquoi chercher à briser le modèle québécois ?

Pour elle, le fameux «modèle québécois» n'est pas dépassé puisque, contrairement au discours véhiculé ces temps-ci par Jean Charest, il n'a pas cessé d'évoluer depuis les années 1960. C'est même, selon elle, ce qui distingue notre société du reste de l'Amérique du Nord.

«Je pense qu'à la base, il faut reconnaître que nous sommes un peuple distinct qui a donc droit à sa différence, explique la présidente de la Confédération des syndicats nationaux. Nous sommes un peuple qui s'est posé au fil de son histoire des questions du genre: d'où sommes-nous partis, ou veut-on aller collectivement, quelles sont nos valeurs et comment pouvons-nous organiser nos moyens et nos ressources pour les mettre au service de notre plan de développement?» Nous sommes d'autant plus différents, ajoute-t-elle, que nous sommes «archi-minoritaires» en Amérique du Nord.

En particulier, notre société en est une où la solidarité occupe une place de choix «probablement parce qu'on était une société fragile», souligne Mme Carbonneau. Elle rappelle ainsi que le Québec a le taux de syndicalisation le plus élevé en Amérique du Nord et que le mouvement coopératif et l'«entrepreneuriat» collectif y sont plus présents que dans les autres sociétés. «Ce sont là de belles constantes de notre société québécoise qui existent depuis longtemps et qui ont reçu un nouveau souffle vers la fin des années 1990... preuve d'un modèle qui continue d'évoluer!»

«Je ne vois donc pas pourquoi on ferait une rupture, ajoute la représentante syndicale. Remarquez que jamais je ne reprocherai à un gouvernement d'être élu pour faire évoluer la société québécoise et pour changer des choses, mais ce qu'on nous propose, c'est une rupture sans aucune démonstration de la raison d'être d'un tel changement.»

Claudette Carbonneau admet toutefois sans peine la nécessité de modifier le fameux «modèle québécois», notamment dans le domaine du travail où la composition de la main-d'oeuvre et les statuts d'emploi se sont énormément diversifiés depuis les années 1960. «Que ce soit, par exemple, l'accès aux règles de santé et de sécurité ou aux congés parentaux, voilà deux exemples de choses qui doivent être ajustées.»

Les faussetés

du discours politique

Mme Carbonneau dénonce par contre le discours libéral fréquemment entendu ces temps-ci à l'effet que, collectivement, nous serions des «pas-bons». «On entend un véritable discours catastrophiste, dit-elle, on est les plus pauvres, les plus taxés, les plus endettés, les services publics coûtent les yeux de la tête...»

«Or, ce n'est pas du tout ma perception de la société, enchaîne-t-elle. Je considère que, bien sûr, il y a des points pour lesquels il y a place à l'amélioration, mais on a quand même fait des gains spectaculaires au chapitre de l'éducation, on s'est donné un certain nombre de services tout à fait originaux alors qu'en matière d'emploi, il y a eu un rattrapage très marqué, particulièrement depuis 1995. Il faut donc plutôt se demander: on compare quoi avec quoi?, on compare pourquoi? et quelles sont les tendances? Autrement dit: est-on en train de régler un certain nombre de problèmes ou pas?»

Quant à l'allégation voulant que le mouvement syndical soit corporatiste en ne se préoccupant que de l'intérêt de ses membres, elle lance, amusée: «Je pense que si je mettais sur le bureau de Jean Charest strictement les revendications sociales que nous portons, il y en aurait plus que celui-ci pourrait en supporter!» Du même souffle, elle dénonce le discours gouvernemental voulant que ce ne soient que «les syndicats» qui s'opposent aux nouvelles politiques... «comme si nous n'étions que des appareils désincarnés, lance-t-elle, et comme si le monde qu'on représente n'était pas la classe moyenne!».

La présidente de la CSN s'inquiète également beaucoup du nouveau premier ministre canadien. «S'il y a des différences entre Paul Martin et Jean Chrétien — notamment dans le ton et dans l'approche —, je ne suis pas sûre que ce ne soit pas plus pernicieux.» Ainsi, aux yeux de la CSN, M. Martin démontre une volonté de centralisation sans précédent. «Le premier ministre Martin va plus loin encore que Jean Chrétien dans la volonté d'intrusion, résume Mme Carbonneau. Je le définis comme étant une main de fer dans un gant de velours», avance-t-elle. Or, la situation serait d'autant plus périlleuse que le gouvernement Charest n'est pas très offensif à bien des égards. «Ce sont là deux dynamiques qui se renforcent et qui s'en vont, dans mon esprit, dans une direction qui n'est pas souhaitable.»

«Continuons le combat...»

Pour Mme Carbonneau, il n'y a d'ailleurs aucun doute que la CSN, par-delà le fait qu'elle défende ses membres, se bat pour les droits fondamentaux de la société. «Quand je parle de droits fondamentaux, relate-t-elle, je parle du droit de se syndiquer, du droit à la libre négociation, du droit à une législation du travail qui ne fragilise pas les emplois. Et malgré que les lois ont été passées à toute vapeur, il va falloir s'employer à tenter de freiner les effets pervers qui en découlent.»

La CSN vient donc de lancer un plan d'action très concret. «Notre première préoccupation est de nous occuper des dégâts qui découlent des lois actuelles, indique Mme Carbonneau. Pour chacune des lois qu'on conteste, on s'est donné un plan de travail, on a cerné des objectifs et on fait des recommandations à nos syndicats en leur suggérant des gestes de revendication, des actions à poser et des activités de mobilisation.»

La CSN lance ainsi trois mots d'ordre: participation massive aux activités de la Journée internationale des femmes (les 7 et 8 mars), une «journée nationale d'avertissement» au gouvernement Charest le 19 mars et des manifestations massives (de plus de 100 000 personnes) à l'occasion de la fête du 1er mai. Enfin, la centrale syndicale envisage le déclenchement d'une grève générale — «au moment jugé opportun» — d'ici la fin de 2004.

Parallèlement, la centrale syndicale vient de déposer une contestation juridique visant à faire déclarer inconstitutionnelles les dispositions de la loi 30 qui sont incompatibles avec les chartes de droit, ainsi qu'une autre concernant les modifications à l'article 45 du Code du travail. (Des recours juridiques visant à faire invalider les lois 7 et 8 ont déjà été déposés.)

«Avec le plan d'action que nous mettons en branle, on entend intensifier l'action, indique Mme Carbonneau. La première étape, c'est le retour vers les assemblés générales pour partager avec nos membres de la base la lecture qu'on fait de la conjoncture. D'autre part, on va être très attentif aux alliances avec le monde communautaire, avec des groupes de citoyens et avec les autres organisations syndicales. Nous allons donc vers une intensification et un élargissement des moyens de pression.»

Pour Mme Carbonneau, il ne fait d'ailleurs aucun doute que plusieurs couches de la société sont en train de se lever et qu'il y a une véritable mobilisation sociale. «Nous sommes confrontés à deux visions de la société québécoise, dit-elle, celle qui, d'une part, veut plus de partage, une société plus égalitaire, le maintien de mécanismes de solidarité et la reconnaissance de l'"entrepreneuriat" collectif, et celle, d'autre part, d'un gouvernement qui a établi son programme et qui considère que la reddition de comptes ne se fera que dans quatre ans!»