Québec 2004 - La voie, quelle voie?

Comme si le Québec, une fois de plus, se retrouvait en plein coeur d'une campagne référendaire: une telle phrase pourrait conclure une analyse voulant décrire les discours entendus depuis la prise de pouvoir par l'actuel gouvernement. Suite à la «réingénierie», à l'adoption en vitesse de lois impopulaires en décembre dernier, le ton des opposants monte et le gouvernement a dans les derniers jours fait sien un discours plus conciliant.

Tout compte rendu du débat actuel montre qu'il y a au départ des points de vue inconciliables. Les dirigeants de la classe politique au pouvoir et la majorité des ministres du gouvernement insistent sur un nécessaire changement: il faut tout simplement repenser l'action gouvernementale. Les mandataires des divers organismes de représentation, qu'ils proviennent des milieux syndicaux ou qu'ils soient les porte-parole de groupes populaires ou de secteurs d'activité, y vont d'un autre discours: il faut poursuivre dans cette voie qui a permis au Québec actuel de prendre forme, du «Québec inc.» aux divers programmes de mesures sociales, dans un cadre où l'État est un partenaire du développement, quand celui-ci touche tous les secteurs d'activité.

D'une part, l'équipe Charest propose des mesures, des lois qui s'inscrivent dans la tendance néolibérale que semble avoir fait sienne l'Occident au cours de la dernière décennie. Sous couvert d'un mieux-être économique, il serait nécessaire de promouvoir un désengagement de l'État, celui-ci devenant d'abord un législateur, toute mesure interventionniste étant le lot des intervenants autres, qu'ils soient individus ou corporations publiques.

Pendant ce temps, les tenants de la social-démocratie, qu'ils proviennent des milieux syndicaux, culturels, populaires ou humanitaires, prêchent les vertus du système mis en place au Québec depuis plus de 40 ans, après la nationalisation de l'électricité et les diverses réformes qui ont façonné, entre autres, les systèmes scolaires ou de santé.

Double vision

C'est l'impasse. Face aux lois qui régissent la sous-traitance, qui permettent ailleurs de défusionner ou de fusionner (c'est selon, que l'on soit dans le monde municipal ou du milieu de la santé), il en est pour rappeler que le «modèle québécois» a toujours des vertus. Alors, comme le dit Claudette Carbonneau, la présidente de la Confédération des syndicats nationaux, la CSN, «nous sommes confrontés à deux visions de la société québécoise, celle qui, d'une part, veut plus de partage, une société plus égalitaire, le maintien de mécanismes de solidarité et la reconnaissance de l'"entrepreneuriat" collectif, et celle, d'autre part, d'un gouvernement qui a établi son programme et qui considère que la reddition de comptes ne se fera que dans quatre ans!»

Dans un tel contexte, quand les syndicats laissent planer la possibilité d'une grève générale (il ne faut pas oublier que le Québec est le coin d'Amérique ayant le plus haut taux de syndicalisation, avec plus de 40 % des travailleurs syndiqués), la confrontation pourra-t-elle être évitée? Un autre premier ministre libéral aura-t-il à recourir, comme cela fut le cas en 1972, à des mesures aussi radicales que celles qui ont mené à l'emprisonnement des chefs syndicaux d'alors, les Pépin, Laberge et Charbonneau?

Temporisation

Il semblerait que oui. Quand on voit le gouvernement mettre sur pied, dans un effort d'ouverture vers la population, des forums publics (geste qui semble tenir plus jusqu'ici d'une activité de relations publiques que d'une volonté de consultation), quand le ministre des Finances crée un précédent lorsqu'il se rend dans les locaux du FRAPRU pour discuter de logement social, quand les projets d'Hydro-Québec perdent l'appui de l'appareil gouvernemental suite à des pressions publiques, il faut admettre qu'il y a là volonté de temporiser, de modifier ou d'atténuer un plan de mesures qui semblait jusque-là incontournable.

L'opposition fait de même. Les syndicats n'annoncent pas des actions immédiates (il y aura bien sûr une marche vers Québec le 19 mars prochain) mais informent le gouvernement qu'il en sont toujours à l'étape d'obtenir des «mandats» d'action, au cas où le gouvernement voudrait toujours considérer que le voeu exprimé par la population d'un changement de gouvernement ne signifiait cependant pas une volonté de mettre au ban tous les acquis d'une «société distincte».

D'ici l'été, les options se préciseront. Avant, il faudra aussi voir comment la société américaine réagit au train de mesures mis en place par l'administration républicaine (car la prochaine élection présidentielle impose un débat politique qui remet en question la pensée conservatrice) et, plus près de nous — chez nous en fait —, ce qu'entend faire concrètement le cabinet du nouveau premier ministre canadien, que ce soit dans la gestion de ses budgets ou par des politiques d'intervention directe dans les secteurs de la santé, de l'éducation ou des affaires municipales.

Dans tous les cas, il est difficile de prévoir les options qui seront offertes à la société civile: dans quelle direction va le Québec, en fait?