L’industrie de la construction craint le transfert de travaux aux municipalités québécoises

Les syndicats représentant les ouvriers doutent que ce transfert se traduise véritablement en des économies pour les villes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les syndicats représentant les ouvriers doutent que ce transfert se traduise véritablement en des économies pour les villes.

Une lutte est engagée entre l’industrie de la construction et le milieu municipal, à cause d’un article d’un projet de loi qui prévoit le transfert de centaines de millions de dollars de travaux de construction aux villes. Et cette clause est inspirée d’une recommandation de la commission Charbonneau.

Selon un rapport de la Commission de la construction, c’est un potentiel de 7500 travailleurs de la construction qui pourraient ainsi être touchés si ce transfert de travaux de construction aux villes se réalisait.

La clause en question permettra aux municipalités de faire réaliser par leurs employés permanents des travaux de rénovation et de modification de leurs bâtiments — des travaux qui sont actuellement effectués par des entreprises de construction.

Il pourra s’agir de « déconstruction-reconstruction », comme changer les cloisons à l’intérieur d’un bâtiment, changer la fenestration, faire de grands travaux de peinture ou de tirage de joints, par exemple, a confirmé au cours d’une entrevue Bernard Sévigny, le nouveau président de l’Union des municipalités du Québec et maire de Sherbrooke. « Il y a longtemps qu’on le demande ; ça fait plusieurs années », a justifié M. Sévigny. Pour les municipalités, dit-il, c’est d’abord une question d’autonomie, d’être plus indépendantes face aux entreprises de construction.

M. Sévigny cite d’autres avantages pour les villes : développer une expertise interne et encourir moins de délais dus aux processus d’appel d’offres. La Ville de Sherbrooke à elle seule gère 259 bâtiments municipaux, souligne-t-il.

La Commission de la construction a évalué que ce transfert de travaux de construction aux villes aurait représenté 6,9 millions d’heures en 2015, soit 5 % des heures totales de l’industrie de la construction. Et le manque à gagner en matière de salaire est estimé à 269 millions de dollars pour 7500 salariés touchés.

Des économies ?

M. Sévigny cite des données voulant que ce transfert d’activités puisse ultimement entraîner une économie de 6,6 millions, mais pour l’ensemble des villes du Québec.

Les syndicats représentant les ouvriers, eux, doutent que ce transfert se traduise véritablement en des économies pour les villes. « Moi, je ne la vois pas, l’économie », s’exclame le directeur général de la FTQ-Construction, Yves Ouellet.

Il prédit même des problèmes de relations de trop grande proximité dans certaines villes. « Si le but est de rendre plus limpides les heures et les travaux effectués par les villes, moi je peux vous dire que le cousin de la cousine, le mononcle ou la matante du maire va être un employé de la Ville de temps en temps ; il va exécuter des travaux », lance le dirigeant syndical.

M. Ouellet note aussi que lorsque les travaux sont donnés sous contrat à une entreprise privée, les citoyens peuvent poser des questions aux élus municipaux et voir les dépassements de coûts, par exemple — une chose qu’il ne sera plus possible de faire, selon lui, lorsque ces heures et ces coûts seront fondus dans l’ensemble des tâches accomplies par des employés des villes.

Le rapport de la Commission Charbonneau recommandait en fait d’« étendre à tous les donneurs d’ouvrage publics les exclusions pertinentes à l’article 19 de la loi R-20 [qui encadre l’industrie de la construction] afin de soutenir le développement d’une plus grande expertise interne en construction ».

L’article en question fait partie d’un projet de loi d’ordre plus général, qui porte notamment sur le financement politique et diverses dispositions en matière municipale.

Lorsqu’il l’a défendu en commission parlementaire, le ministre des Affaires municipales, Martin Coiteux, a pourtant affirmé : « Honnêtement, c’est pas loin de faire consensus. »