Les dessous du système Couillard

Photo: Jacques Boissinot La Presse Canadienne L’ancien ministre des Transports Robert Poëti répondait aux questions des journalistes, le 18 mai dernier à Québec, au sujet de contrats octroyés par le ministère.

Le premier ministre Philippe Couillard n’a pas été informé que l’ancien ministre redevenu député Robert Poëti avait envoyé une lettre à son successeur. Son cabinet a jugé que ce n’était pas nécessaire : il fut convenu que ce serait le nouveau ministre des Transports, Jacques Daoust, qui se chargerait des explications.

Mais une autre lettre, dont le cabinet du premier ministre, d’une façon inexplicable, ne connaissait pas l’existence, celle de l’enquêteuse Annie Trudel, a eu l’effet d’une bombe au sein du gouvernement.

« La lettre, pour moi, a été un événement significatif », a déclaré Philippe Couillard, jeudi, usant de l’euphémisme, au moment où il annonçait que la sous-ministre des Transports, Dominique Savoie, qui avait été entendue la veille à la Commission de l’administration publique (CAP), quittait ses fonctions. Mercredi, à l’Assemblée nationale, il l’avait pourtant décrite comme « une des hauts fonctionnaires les plus respectés de l’administration publique du Québec ».

« Le problème administratif, on le voit, est pris en charge », avait alors soutenu le premier ministre. Quant aux possibles infractions criminelles, s’il y en avait, mais on en doutait, l’information contenue dans la clé USB de l’enquêteuse a été transmise à l’UPAC. Tout est en ordre, le dossier est clos, affirmait-il en substance.

Même message du côté du ministre Jacques Daoust. « Je ne suis pas en porte-à-faux avec lui [Robert Poëti]. Bien au contraire. On a le même souci de transparence. […] On est dans la continuité. La question est d’ordre administratif », a-t-il avancé.

La lettre de Robert Poëti, dont un article de L’actualité avait révélé l’existence mercredi et qui fut aussitôt rendue publique par le gouvernement, est tout de même troublante. « J’aimerais bien que mes préoccupations autant sur le plan éthique, administratif ou criminel, soient bien transmises et vérifiées », écrit-il.

Il déplore le manque de collaboration de la sous-ministre, qui ne répondait pas à ses questions et avait « étiré le temps à outrance ».

D’entrée de jeu, on aurait pu croire que Robert Poëti, cet ex-ministre aigri, avait, par dépit, fourni lui-même cette lettre au journaliste de L’actualité. Il n’en est rien. Il n’a fait que répondre à des questions insistantes du journaliste qui disposait d’autres sources. En fait, Robert Poëti a prévenu le cabinet du premier ministre de ce qui s’en venait.

Tant le chef du cabinet, Jean-Louis-Dufresne, que le secrétaire général du gouvernement, Roberto Iglesias, étaient au parfum.

 

La réponse du gouvernement, c’est celle que le ministre Daoust a livrée mercredi : la question est administrative et le suivi a été fait.

Le premier ministre n’a même pas besoin d’en être informé. La lettre est datée du 27 avril et Jean-Louis Dufresne a rencontré Robert Poëti pour en discuter le 28 avril, a indiqué Philippe Couillard à l’Assemblée nationale.

Bref, le cabinet du premier ministre n’a rien à reprocher à Robert Poëti, qui a simplement voulu ne pas passer pour un ministre complaisant qui aurait fermé les yeux sur des irrégularités. Ce n’est pas le genre de l’ancien policier.

Jeudi, à la surprise du gouvernement, surgit la lettre de démission, datée du 4 avril, de l’enquêteuse Annie Trudel à Pierre Ouellet, le chef de cabinet de Jacques Daoust.

On y apprend que non seulement la sous-ministre se fait tirer l’oreille — une résistance de la machine quant à l’intruse que représentait l’enquiquineuse enquêteuse —, mais aussi que « le nouveau cabinet ne semble pas retenir les mêmes priorités ni préoccupations que le cabinet précédent. […] J’ai espéré pendant trois semaines qu’on communique avec moi ».

Un petit coin

 

Ainsi, le chef de cabinet a rencontré Annie Trudel le 23 février pour ensuite annuler une autre rencontre prévue avec elle.

Pendant ce temps, l’enquêteuse, qui se plaint qu’on sabote son travail, apprenait qu’elle perdait son bureau au cabinet du ministre, qu’elle ne se retrouverait pas au bureau de la sous-ministre et qu’on cherchait à lui trouver « un petit coin » dans les bureaux du ministère pour répondre à des demandes qu’elle jugeait « superflues ». Elle a donc préféré démissionner.

Non seulement le chef de cabinet n’a pas réglé le problème, mais il l’a envenimé. Mais la grossière erreur qu’a commise Pierre Ouellet, celle qui lui a coûté son poste jeudi, c’est qu’il n’a pas transmis cette lettre capitale au cabinet du premier ministre, qu’il l’a gardée pour lui, espérant sans doute que le problème disparaîtrait de lui-même. Cette lettre aurait dû être portée à la connaissance du premier ministre.

Dès sa nomination, Jacques Daoust a jugé que le statut de l’enquêteuse Annie Trudel était bancal. Elle était rémunérée par le ministère — elle relevait donc techniquement de la sous-ministre —, mais elle travaillait au cabinet de Robert Poëti et pour le compte du ministre.

Elle était « la police du ministre » au sein du ministère des Transports (MTQ). Rappelons qu’Annie Trudel a travaillé aux côtés de Jacques Duchesneau au sein de l’Unité anticollusion (UAC) qui a produit un rapport dévastateur sur le MTQ en 2011.

Au moment où l’ex-ministre rédige sa lettre, le gouvernement avait décidé de créer un Bureau de l’inspecteur général (BIG) au sein du MTQ, sur le modèle de celui de Montréal, poste que l’on veut indépendant. L’annonce en a été précipitée jeudi.

On croit qu’il s’agit d’une meilleure solution que d’avoir un enquêteur qui relève du ministre et qui n’est donc pas indépendant du pouvoir politique.

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