Les effets pervers d’un régime minceur

Réginald Harvey Collaboration spéciale
Christian Daigle
Photo: SFPQ Christian Daigle

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Le Syndicat de la fonction publique et parapublique du Québec (SFPQ) a vu le jour en 1962, deux ans avant que ne soit adoptée la Loi sur la fonction publique sous le gouvernement libéral de Jean Lesage. Au cours de la dernière décennie, ce regroupement de travailleurs de l’État a vécu des changements majeurs commandés par ses patrons politiques. Christian Daigle, le nouveau président du SFPQ qui a été élu en avril dernier, en livre les contours.

Chez les Daigle, on est syndicaliste de père en fils. Le paternel, arpenteur au ministère des Transports, est devenu membre de l’exécutif syndical pour la première fois en 1977 ; il en fera partie durant 20 ans, ce qui colorera l’existence du jeune Christian : « Dès mes jeunes années, je voyais mon père qui partait en début de semaine pour revenir à la fin de celle-ci. Parfois, je l’accompagnais dans ses tournées. »

Issu du ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, Christian Daigle est devenu membre de l’exécutif du SFPQ en 2005. Il connaît bien « sa fonction publique » et relate ainsi les changements qu’elle a subi depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui : « Au milieu des années 1980 au moment où mon père était là, on avait au-dessus de 12 000 ouvriers au ministère des Transports ; des gens étaient sur les routes et s’occupaient de tout l’entretien du réseau routier. Depuis, il s’est produit beaucoup d’externalisation des services publics dans ce secteur ; on a embauché le privé pour le déneigement, pour la construction et l’entretien des routes, voire même pour l’inspection et l’évaluation des travaux dont se chargent les compagnies elles-mêmes. »

Remue-ménage

Les effectifs continuent de fondre à la fin des années 1990 et au début des années 2000, comme le rapporte le président du SFPQ : « Le même principe s’est appliqué à l’arrivée du gouvernement Charest en 2003 quand s’est produit le remplacement d’un effectif sur deux. Plusieurs postes permanents ont aussi été abolis et il y a des transformations qui se sont effectuées au profit d’agences. »

L’État subit alors une cure minceur : « On a assisté à beaucoup de délestage de l’appareil public, ce qui, dans certains cas, était raisonnable, comme quand on regarde du côté du mont Sainte-Anne qui était un organisme sous le giron de la fonction publique. Mais, dans d’autres cas, comme celui de la Société des établissements de plein air du Québec [Sépaq], c’est le contraire qui aurait dû se produire ; elle a été externalisée alors qu’il s’agissait là de terres publiques devenues des parcs nationaux rendus accessibles aux gens pour bénéficier de la nature. Aujourd’hui, on augmente de plus en plus les tarifs de ces services-là qui sont invités à s’autogérer. »

Depuis les années 2000, les coupes frappent principalement les fonctionnaires et certains ministères sont plus affectés que d’autres, ce qui réduit davantage les services de première ligne : « Ce sont surtout les gros ministères qui sont touchés. Il y a des coupes sur le plan de l’aide sociale et on ferme beaucoup de centres locaux d’emploi (CLE). On a mis la clé dans la porte de plusieurs points de service de la Société d’assurance automobile (SAAQ) pour les remplacer par des mandataires. »

Pour Christian Daigle, il se dégage un aspect majeur des changements en cours : « Il apparaît sur le plan des services directs envers les citoyens. Chez nous, entre 2004 et 2016, ce sont 5000 personnes de moins qui travaillent. Ces personnes-là étaient là pour vous répondre directement et pour vous guider quand vous appeliez à la Régie des rentes, à la SAAQ, au Curateur public ou à la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST). » M. Daigle remarque que, durant la même période, le nombre de professionnels et de cadres a augmenté.

Le président du SFPQ s’interroge : « Vers quoi se dirige-t-on ? On s’en va vers plus de dirigeants et de moins en moins de personnel pour aider les gens dont les besoins sont les plus pressants, comme les accidentés de la route ou du travail et les sans-emploi qui reçoivent de l’assistance sociale. Ces plus démunis de la population ont besoin d’une aide directe qui soit autre que celle d’un ordinateur. »

Il y va de cette description du service nouveau genre offert : « Vous appelez le 1-800 et les gens qui vous répondent sont gérés comme dans le privé : 3 minutes pour faire un appel, 3 minutes pour une réponse, défense de répondre à telles questions, répétition du mot “monsieur” ou “madame” trois fois durant l’appel, et autres règles du même genre. »

Christian Daigle s’insurge contre la notion de clientélisme qui a gagné la fonction publique : « Au gouvernement du Québec, on appelle maintenant les citoyens des clients et je déteste une telle appellation : ce ne sont pas des clients mais des citoyens. Tu fais partie d’une clientèle quand tu as le choix d’aller dans un endroit ou un autre pour te procurer quelque chose.  »

Comme le signale le président du syndicat, mine de rien, l’opération chambardement de la fonction publique se poursuit : « Ça s’est fait avec la création de l’Agence du revenu du Québec et on a passé bien près de mettre sur pied une agence des transports pour remplacer le ministère. On voit qu’il existe de la fusion de ministères. La Commission des normes du travail s’est fondue avec la CSST et l’équité salariale. On assiste à la création de super ministères pendant que M. Coiteux s’apprête à nous arriver avec une fusion entre le ministère des Affaires municipales et de la Sécurité publique. »

Selon Christian Daigle, le but demeure toujours le même : il consiste à réduire les structures. « Auparavant, on coupait les mêmes effectifs dans un même bureau. Au ministère des Transports, on est passé de 12000 ouvriers dans les années 1980, comme je le disais au début, à environ 4000 aujourd’hui. » Une telle diminution des emplois demeurait verticale.

Il en va tout autrement maintenant : « Parce qu’il n’y a plus assez de monde dans les ministères, on procède différemment, soit à l’horizontale ; on fusionne deux ministères pour être en mesure de couper par la suite. Il est devenu impossible de le faire à la verticale parce qu’il n’y a pas suffisamment d’effectifs à la base même. »

1 commentaire
  • Patrick Daganaud - Abonné 25 mai 2016 06 h 28

    Les illusionnistes néoconservateurs et néolibéraux

    Les effets des régimes minceur imposés à l'appareil de l'État par le néolibéralisme pervers ont des communs dénominateurs :

    Ils remplacent du vrai par du faire semblant, par du « donner l'illusion que »...

    Ils remplacent l'action par le dire.

    Ils remplacent le faire par le faire croire.

    C'est notre « qui perd gagne » quotidien.

    Nous sommes floués, mal gouvernés, mal servis dans tous les domaines.

    Ce qui est désolant, c'est de voir le paquet de masos qui en redemandent...