Il faut redéfinir le bien commun

Martine Letarte Collaboration spéciale
Depuis les années 1980, Louis Bernard plaide pour que la fonction publique adopte davantage une gestion axée sur les résultats.
Photo: iStock Depuis les années 1980, Louis Bernard plaide pour que la fonction publique adopte davantage une gestion axée sur les résultats.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Venue au monde au milieu des années 1960, la fonction publique a grandement évolué depuis, que ce soit par rapport à la définition de son rôle ou de ses enjeux, comme celui des finances publiques.

Louis Bernard a été l’un des premiers à entrer dans la fonction publique au Québec, en 1964, alors que Jean Lesage était premier ministre. Il a aussi été l’un des premiers à avoir été véritablement formé pour ce travail avec, en poche, un doctorat de la London School of Economics. Tout était à bâtir avec la grande réorganisation mise en branle par la Révolution tranquille. On partait de loin.

« Auparavant, avec l’Union nationale, il n’y avait pas de classifications des postes, ni concours ni mécanismes pour la progression de carrière ; les employés étaient des connaissances avec la bonne couleur politique », raconte Louis Bernard.

Du travail avait toutefois déjà été fait pour améliorer les salaires, déterminés personnellement par Maurice Duplessis.

« Les salaires des fonctionnaires étaient si bas que les ministres Jean-Jacques Bertrand et Daniel Johnson trouvaient la situation épouvantable », raconte M. Bernard. Ils avaient finalement décidé d’amener Maurice Duplessis magasiner. « Lui, qui vivait au Château Frontenac et n’achetait jamais rien, était revenu à son bureau en traitant tous les commerçants de voleurs. Les prix avaient augmenté avec le début de l’inflation après la guerre. La stratégie avait fonctionné : Duplessis avait accepté d’augmenter les salaires. »

Puis, quelques années plus tard, le premier ministre Jean Lesage a accepté que les fonctionnaires soient syndiqués.

Bâtir

Dès son arrivée dans la fonction publique, Louis Bernard travaille directement avec le premier ministre.

« Ce serait impensable aujourd’hui, dit-il. Nous étions peu nombreux et utilisés à toutes les sauces avant qu’on embauche des gens capables de faire face à la réalité. Tout devenait plus compliqué avec la Révolution tranquille. Le gouvernement devenait un acteur important en santé, en éducation, en économie et il devait y avoir une structure de coordination entre les ministères pour éviter les silos. On n’a pas réinventé la roue. On a regardé ce qui se faisait en Ontario, au Canada et ailleurs pour bâtir une fonction publique moderne. »

Cette phase de développement des programmes sociaux se déroulait alors qu’on était en grande expansion économique.

« On était en plein dans les Trente Glorieuses, avec une économie d’après-guerre florissante », explique Nelson Michaud, historien, politicologue et directeur général de l’École nationale d’administration publique (ÉNAP).

Le choc des années 1980

Au début des années 1980, nous avons connu une grosse récession qui a eu un impact sur les finances publiques, au Québec et ailleurs.

À peu près en même temps, Margaret Thatcher a pris le pouvoir au Royaume-Uni.

« Elle a eu un impact majeur sur les administrations publiques partout en Amérique du Nord, affirme M. Michaud. Particulièrement, par rapport à la place du privé. Fille d’épicier, elle disait que le public devait s’inspirer du privé pour être efficace. Comme elle a réussi à sortir la Grande-Bretagne du marasme, plusieurs l’ont vue comme un modèle à suivre. »

Pour limiter la diminution de la croissance économique, le gouvernement québécois s’est mis à investir dans les infrastructures.

« C’est normal que le gouvernement fasse des déficits par la suite et ce fut le cas au Québec, mais à un moment donné, l’économie doit revenir à des surplus et on doit rembourser ces déficits », explique Marie-Soleil Tremblay, professeure en finances publiques à l’ÉNAP.

Par contre, politiquement, il peut être plus tentant d’arriver avec de nouveaux programmes que de simplement rembourser la dette.

Dans les 18 dernières années, le Québec a été en déficit 11 fois.

« Le gouvernement n’est pas si différent de ses citoyens : il a tendance à se surendetter », constate Mme Tremblay.

Pistes de solution

Pour contrer la tendance au surendettement et pour envoyer le message aux citoyens et aux agences de notation que le gouvernement ne voyait pas seulement à court terme, le Fonds des générations a été créé au Québec en 2006. Il est garni principalement grâce aux redevances hydrauliques.

« L’objectif est de réduire le ratio de la dette sur le PIB, explique Mme Tremblay. On souhaitait obtenir davantage en rendement avec ce fonds que ce que l’on paye en intérêt pour la dette. Ce qui est vrai maintenant, mais lors de la crise de 2008-2009, le fonds avait perdu beaucoup de valeur et on avait remis en question sa pertinence. »

La dette continue toutefois d’augmenter, notamment avec le programme d’investissement en infrastructures d’environ 9 milliards par année pour les 10 prochaines années.

« Ce n’est pas un problème en soi, ce sont des investissements essentiels et le gouvernement a montré qu’il arrivait à mieux contrôler ses dépenses, explique la professeure Tremblay. On a arrêté de faire des déficits, on a coupé quelques services qu’on jugeait moins essentiels, mais cet exercice a des limites. »

Pour gagner en productivité à long terme, Louis Bernard est aussi convaincu qu’on ne peut pas s’en tenir à réaliser des coupes.

« Sinon, on se retrouve avec ce qui s’est passé au ministère des Transports : tellement de postes d’ingénieurs avaient été supprimés qu’on n’était plus capable d’exercer la surveillance des projets réalisés par le privé », affirme M. Bernard qui a quitté la fonction publique en 1987, avant d’effectuer un retour pour préparer le référendum de 1995 avec Jacques Parizeau.

Depuis les années 1980, il plaide pour que la fonction publique adopte davantage une gestion axée sur les résultats.

« On doit laisser plus de latitude aux gestionnaires, par exemple pour attribuer les ressources et déterminer les charges de travail, dit-il. Lorsqu’on définit clairement les objectifs à atteindre et qu’on surveille les résultats, on peut y arriver. Mais cela implique un changement important dans la façon de gérer. »

Projet de société

Le grand défi du gouvernement à long terme, d’après Marie-Soleil Tremblay, est la croissance économique.

« On en a besoin, notamment en raison de l’augmentation des coûts du système de santé, explique-t-elle. Si on n’arrive pas à augmenter le PIB et que les taux d’intérêt augmentent, on aura des problèmes sérieux. »

L’écart grandissant entre les riches et les pauvres est à ses yeux un grand enjeu négligé.

« Cela a un impact majeur sur la capacité de l’État à générer des revenus. À travers les impôts et parce que les gens aux plus faibles revenus consomment moins. »

Pour arriver à des avancées réelles, Marie-Soleil Tremblay croit que le Québec a besoin d’une vision à long terme.

« Mais, pas seulement d’une vision économique, dit-elle. Personne n’est emballé par le concept de déficit zéro. Il faut que cela fasse partie d’un projet de société. »

Nelson Michaud croit pour sa part que l’administration publique doit se recentrer sur la notion de bien commun.

« Cela devrait être au coeur des préoccupations, y compris dans les analyses de performance, dit le directeur général de l’ÉNAP. On doit redéfinir ce qu’est le bien commun au Québec, en 2016. Puis, la fonction publique aura le défi de mettre en place ces nouvelles orientations. Ce sont de beaux chantiers que nous aurons devant nous. »

1 commentaire
  • Patrick Daganaud - Abonné 25 mai 2016 07 h 06

    Le bien commun : définition

    Le bien commun, c'est la fiscalité moderne qui s'empare de 50 %, toutes taxes comprises, des gains des particuliers pour engraisser les truies de la ploutocratie.

    C'est ce qui fait que chaque travailleur ne commence à gagner véritablement quoi que ce soit qu'au septième mois de l'année.

    Le bien commun, c'est l’évasion fiscale et l'économie virtuelle qui font que les profits pharaoniques vont toujours dans les mêmes poches des pilleurs du Monde tandis que la dette abyssale s'entasse dans celles de leurs victimes.

    Le bien commun, c'est l'endettement et les crises économiques internationales.

    Ça prend bien des universitaires pour l'incorporer encore et encore et encore dans un projet de société.

    Les causes sont en amont, réfléchissons en aval!