Les firmes de génie-conseil ont un accès privilégié

La juge France Charbonneau avait entre autres recommandé de reconstruire l’expertise interne du ministère.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La juge France Charbonneau avait entre autres recommandé de reconstruire l’expertise interne du ministère.

Six mois après la publication du rapport de la commission Charbonneau, les firmes de génie-conseil ont encore leurs entrées au ministère des Transports du Québec (MTQ).

Les six entreprises qui ont le plus de contrats avec le MTQ ont accès « aux locaux et aux informations » du ministère, en plus d’avoir un courriel portant la signature du MTQ. L’ex-ministre des Transports, Robert Poëti, fait cette révélation dans une lettre transmise le 27 avril dernier à son successeur, Jacques Daoust. Cette lettre a été rendue publique par le gouvernement mercredi à l’Assemblée nationale.

La porte-parole du ministère a confirmé mercredi que les entreprises de génie-conseil ont encore des « espaces » qui leur sont « dédiés » dans les bureaux du MTQ. L’ex-ministre Poëti a beau être préoccupé par cette apparente proximité entre le gouvernement et les firmes de génie, le MTQ fait valoir que ces espaces servent tout simplement à mieux planifier et suivre le déroulement des travaux.

Recommandations en cours d’implantation

Montré du doigt pour sa proximité avec les firmes de génie-conseil, le ministère des Transports du Québec (MTQ) a cependant entrepris d’implanter les recommandations de la commission Charbonneau. Le but : réduire l’influence de la politique et du milieu des affaires sur l’attribution et la gestion des contrats.

Le MTQ a augmenté de façon importante l’embauche d’ingénieurs et de techniciens en travaux publics dans l’espoir de regagner l’expertise perdue au fil de la dernière décennie.

Le nombre d’ingénieurs a bondi de 57 % en cinq ans, passant de 557 à 872 entre octobre 2011 et février 2016, selon les chiffres du MTQ. Le nombre de techniciens a augmenté de 21 %, passant de 802 à 971 durant la même période.

Le MTQ a aussi réclamé de nouveaux fonds au Conseil du trésor pour faire des embauches supplémentaires, a indiqué au Devoir Sarah Bensadoun, porte-parole et coordonnatrice des relations médias au MTQ.

La perte d’expertise au MTQ explique en bonne partie la dérive ayant mené à la corruption, à la collusion et à l’explosion des coûts des infrastructures au cours des dernières années, selon la commission Charbonneau. Le rapport final de la Commission, déposé il y a six mois, a recommandé l’embauche d’ingénieurs supplémentaires pour permettre au ministère des Transports d’évaluer lui-même les besoins en infrastructures et de superviser correctement les travaux.

Pour réduire l’influence des firmes de génie-conseil et des élus — qui peuvent faire pression en faveur de travaux dans leur circonscription —, la commission Charbonneau a aussi recommandé de dépolitiser l’attribution de contrats. Le rapport final suggère « d’instaurer un comité d’experts indépendants chargé d’approuver la programmation du ministère des Transports du Québec pour les projets de conservation des chaussées, des structures et d’amélioration du réseau routier en fonction d’un budget décidé par le Conseil du trésor et par le ministre des Transports ».

Le MTQ a donné suite à cette recommandation : un comité de trois experts indépendants, des domaines du génie, des finances et de la gouvernance, a été créé dans les dernières semaines, indique la porte-parole du ministère. En fin de journée mercredi, elle ne pouvait préciser qui sont ces experts indépendants.

Perte d’expertise

Avant même la mise sur pied de la commission Charbonneau, une enquête de Jacques Duchesneau, alors responsable de l’Unité anticollusion du MTQ, avait soulevé les dangers de la perte d’expertise au MTQ. Il avait mis en garde le ministère contre d’importantes hausses de coûts. « Ce rapport […] déplore que les ingénieurs du MTQ soient devenus “ des gestionnaires de projet cantonnés dans des tâches administratives ” alors que les firmes de génie-conseil préparent “ 100 % des estimations relatives aux contrats d’infrastructure routière à Montréal et 95 % dans les autres régions  », indique le rapport final de la commission Charbonneau.

4 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 19 mai 2016 04 h 36

    Toutes ces affaires....Commission Charbonneau...

    ...enquête de Jacques Duchesneau, sortie publique de monsieur Poëti, MTQ, firmes de génie-conseil et als ne tournent-elles pas autour d'une seule vertu ? La propreté ? Celle de la conscience non corrompue par l'argent et/ou le pouvoir ?
    Une dame journaliste à Radio-Canada diffusait hier, dans le cadre de l'émission «Midi Info», les résultats de son travail sur les incidences et relations entre caisses électorales et politiques gouvernementales. À mon humble avis, un bijou de tableaux de réactions!
    L'argent en soi est propre. Ce que l'Homme peut en faire ? Une autre paire de manches.
    Que dire aussi du statut si élastique que l'Homme peut donner à sa conscience !
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 19 mai 2016 09 h 50

    Devons-nous être surpris ?

    Abruptement s'est terminée la commission Charbonneau.
    Le dépôt du rapport s'est fait dans la controverse. Assez d'évidences, pas assez d'évidences selon le commissaire Renaud Lachance.
    Une chose certaine est que personne du MTQ ne fût interrogé concernant les opérations du MTQ.
    Mme Charbonneau, nommer juge à la cour supérieure en 2004 par le gouvernement Charest savait qui du chou ou de la chèvre il fallait épargner.

  • Jean-Pierre Grisé - Abonné 19 mai 2016 12 h 35

    Je me répete:

    La magouille fait partie des genes du PLQ qui visiblement ne peuvent pas nettoyer les écuries d Augias.Héracles ne fait parti des partis libéraux surtout pas Renaud Lachance de la Commission Charbonneau.L UPAQ se traine les pieds...et le fumier s accumule. J-P.Grise

  • Pierre Bernier - Abonné 19 mai 2016 13 h 04

    Les vraies questions à l'administration du MTQ ??

    "Le MTQ a augmenté de façon importante l’embauche d’ingénieurs et de techniciens..."

    Intéressant. Le ministère dispose donc d’une meilleure expertise technique pour « parler béton ». La même que celle de ses interlocuteurs dans l’entreprise privée.

    Membres de la même corporation, dont le code de déontologie est étroit et remarquablement lacunaire sur le plan de l’éthique du service public, ces agents ont donc fréquenté les mêmes bancs d’école pour apprendre à construire, de façon efficace, afin de rendre l’entreprise rentable pour les investisseurs.

    Mais, surprise ! Le travail dans la fonction publique n’est pas de construire un pont ou une route !... Ni d’enrichir l’entreprise privée retenue à titre de maître d’œuvre ou opérateur.

    La charge est d’administrer un « marché public » qui a pour objet la construction d’une infrastructure publique au meilleur coût, dans le respect des lois et de l’éthique publique.

    Et ça, aucune faculté de génie ne l’enseigne. Qui plus est, certaines activités valorisées du curriculum (ex. séminaires, conférences ?) portent plutôt sur « l’art de tirer le « maximum » de bénéfices d’un marché public, quel que soit l’institution publique ou le pays !

    Bref, le MTQ, et autres institutions publiques qui recourent à ce type de spécialistes du génie (souvent reconnaissables à la bague) ne doivent pas considérer que les diplômés en génie sont prêts à l’emploi pour les tâches qui relèvent de l’administration publique.

    Quels sont les activités de formation et les entraînements déployés pour agir sur la culture et les compétences de ces nouveaux agents du service public ? Quel est l’encadrement de ces mesures ? Quelle est l’évaluation des résultats ?