Claude Ryan 1925-2004 - Homme de devoir

Claude Ryan
Photo: Jacques Grenier Claude Ryan

Jusqu'aux derniers moments de sa vie, Claude Ryan, ancien directeur du Devoir, aura appliqué la célèbre devise du quotidien: «Fais ce que dois». Tout juste après avoir reçu des médecins un diagnostic confirmant la gravité de sa maladie, l'homme de communication rédigeait lui-même le communiqué de presse traitant de son bulletin de santé. Plus encore, l'histoire veut qu'une fois passé sous la lorgnette des scribes de la permanence du Parti libéral, le document lui ait été remis pour approbation finale, et l'homme, de son lit d'hôpital, corrigea quelques petits égarements dans la ponctuation...

Homme de devoir, dans tous les sens du terme, son passage à la direction du Devoir, de 1964 à 1978, reste incrusté dans la mémoire du journal. Entré par la grande porte de l'éditorial en 1962, M. Ryan est vite passé à la direction du quotidien, succédant à celui qui était venu le chercher à l'Action catholique, Gérard Filion.

Au printemps 1962, le nouveau venu signe un Premier contact, tel qu'il intitula l'éditorial où il fait connaissance avec ses lecteurs. «Le mystérieux privilège de ce journal, ce qui fait son originalité et en même temps sa faiblesse, c'est d'être un titre spécial, aujourd'hui comme hier, un guide de notre conscience collective», écrivait-il ce 5 juin 1962, dans le premier de ce qui allait devenir une longue série d'éditoriaux au style dense et parfois austère.

Soucieux d'étoffer une équipe éditoriale un peu déplumée, le directeur Filion s'était laissé convaincre par le Père Ambroise d'inviter la réflexion d'un certain Claude Ryan, connu pour ses engagements à l'Action catholique. Collégien, il avoue ne pas aimer «ce journal que lisaient presque obligatoirement tous les bons esprits de l'époque». «J'ai appris à aimer Le Devoir, précisément à cause de cette attitude de disponibilité qui l'a caractérisé de plus en plus», affirme-t-il plus tard, soulignant la raison qui lui a fait tenter l'aventure du Devoir: pour «collaborer à l'éclairage de notre conscience collective.»

Impossible de dissocier ensuite l'histoire du quotidien d'Henri Bourassa de cet homme, dont on dit qu'il a été à ses heures de patron du Devoir une autorité d'esprit telle que certains hommes politiques — Robert Bourassa le premier — en ont fait un conseiller. Convaincu que cette action de libre penseur s'inscrit dans le prolongement de ses actions catholiques et sociales, il prend ce rôle de scribe-conseil très au sérieux, et élabore ses positions après avoir longuement soupesé les «pour» et les «contre», pour ensuite vider d'un trait sur le papier le fruit de ses réflexions.

Son entrée au journal s'effectue dans un certain remous: comme on ne s'entend pas sur la succession de Filion, c'est une direction à trois têtes — Claude Ryan, André Laurendeau et Paul Sauriol — qui tient les rênes de l'entreprise, sans grand succès. On songe vite à choisir un seul personnage, mais deux candidatures s'affrontent, de même que les idéologies auxquelles on les associe. Dans le coin droit, le nationaliste Jean-Marc Léger; au coin gauche, Claude Ryan, auquel on prête une étiquette catholique et des qualités de fin gestionnaire.

«Je suis assez réaliste pour savoir douter de moi-même et j'aurais préféré, l'échéance se produisant, fuir à l'autre bout du monde», écrit Ryan au lendemain de sa nomination, en 1964. «D'autre part, j'ai un respect tel pour cette fonction unique que je ne l'aurais jamais acceptée sous une forme diluée.»

Depuis la création du Devoir, huit directeurs ont guidé la destinée du quotidien, dont Claude Ryan, qui quittera cette fonction en 1978 pour enfiler une peau de politicien. Mais les deux parcours n'auront jamais été complètement distincts: son rôle d'éditorialiste, qu'il remplit à fond, s'engageant souvent quatre fois par semaine dans la page consacrée à ses pensées, n'est pas pour lui entièrement dissocié du pouvoir en place.

L'éditorial sert sa cause de conseiller, et c'est à plus d'une reprise que le contexte social bouillonnant de l'époque a commandé qu'il trempe la plume pour donner son avis. «Tout le monde a son opinion sur Ryan», écrit Benoît Aubin, dans un portrait publié par L'actualité en 1978. «Mais qui donc le lit? Qui donc a le courage de se payer, quatre matins par semaine, 1500 mots de sa prose aride et dense qui serpente dans un morne paysage socio-politique parsemé de "cependant" et de "néanmoins" jusqu'à une inévitable conclusion, rarement spectaculaire, rarement emballante, mais toujours cruellement évidente?»

Certains des papiers de Ryan sont passés à l'histoire, comme d'ailleurs l'ensemble de son parcours au Devoir. En 14 années de règne, où on lui reconnaît une poigne de fer et des talents de «frère économe» qui permettront au Devoir d'accumuler un sérieux petit coussin, il réussit à modeler le quotidien tout à son image, ce que certains nationalistes lui reprocheront ensuite, persuadés que le journal a perdu sa ferveur nationale pour emprunter un profil libéral...

Sur la scène publique, certains de ses éditoriaux ont force de loi, et donnent au journal, par l'entremise des positions de son directeur, l'allure d'un arbitre moral. Après avoir combattu l'imposition de l'unilinguisme à la minorité anglaise par la majorité française, lors du débat de 1969 sur le Bill 63, il laisse une marque certaine lors de la tristement célèbre Crise d'octobre.

Alors que le Québec entier vibre au rythme d'événements nouveaux et graves chaque jour, cette crise se délie sous la plume du directeur du Devoir, qui noircit sa tribune plusieurs jours d'affilée. «L'heure n'est ni aux exhortations morales, ni aux excursus politico-juridiques», écrit Claude Ryan à peine cinq jours avant que le corps de Pierre Laporte ne soit découvert. «Pour l'instant, un souci passe avant tous les autres. Deux hommes jouent leur vie pour des enjeux qui nous impliquent tous. Il reste encore des chances sérieuses de les ramener à la liberté. C'est à cet espoir, si fragile soit-il, qu'il faut s'accrocher. C'est à cette tâche qu'il faut s'atteler.»

Deux jours plus tard, il exhorte le premier ministre Bourassa à faire preuve de «souplesse» pour résoudre le conflit, lui enjoignant de pratiquer l'art de la négociation plutôt que de céder à certaines pressions sociales qui penchent pour une ligne dure. Il participe même à la rédaction d'un communiqué qui invite justement les autorités à emprunter la voie des pourparlers.

L'homme, que l'on décrit comme un bourreau de travail, aime écrire, et a le souci du détail. Arrivé tôt le matin à son pupitre pour des journées s'achevant parfois sur les coups de minuit, il s'enorgueillit d'un réseau de contacts volumineux — on lui attribue un des calepins noirs les plus impressionnants de la profession —, et affirme à tous ses détracteurs qui regardent d'un oeil critique ses fréquentations que «l'éditorialiste conscient de l'influence potentielle de ses écrits ne peut rester dans son bureau, car il se condamnerait à l'impuissance». «Comment pourra-t-il [l'éditorialiste] entrer en contact avec des situations réelles qui existent dans son champ de prédilection — la politique — sans être amené en même temps à connaître les hommes publics d'une façon intime et personnelle?»

Après avoir refusé en 1971 le droit du gouvernement Bourassa d'accepter la Charte de Victoria, il reproche l'année suivante aux syndicats de ne pas jouer un rôle de consensus et de menacer la paix publique. Lors de l'élection de 1976, qui mena les péquistes au pouvoir, plusieurs s'étonnèrent de retrouver en page éditoriale du Devoir un appui aux idées du PQ, le «parti le plus apte à procurer au Québec le leadership dont il a besoin». Réélire un gouvernement libéral équivaudrait à «enliser davantage le Québec dans la stagnation politique et dans des jeux mesquins d'équilibrisme qui sont aux antipodes de la vraie vie politique», écrit Claude Ryan dans l'un de ses écrits les plus mémorables.

Certains en perdent leur latin, eux qui avaient senti plus tôt un net penchant du directeur et éditorialiste pour les «valeurs libérales». Inquiets de ne plus sentir dans les pages du Devoir un appui à leur cause nationaliste, certains dirigeants du PQ fondent Le Jour en 1974, en réaction très nette à l'étiquette libérale qui colore le quotidien.

Le 10 janvier 1978, 68 ans jour pour jour après la fondation du Devoir par Henri Bourassa, le directeur du Devoir démissionne, alléché par la tribune politique qu'on lui propose. «Au terme d'une période de réflexion, j'en suis venu à la conclusion que je dois plutôt mettre fin à une carrière à laquelle je suis demeuré jusqu'au dernier moment profondément attaché et faire le plongeon dans la politique», affirmait-il devant la presse, au moment de se porter candidat à la direction du Parti libéral du Québec.

Quittant tous ses postes de direction simultanément, il insiste dans sa lettre de démission sur la difficulté d'effectuer ce geste, malgré tout l'attrait d'une tribune politique. «Je m'étais identifié à ces postes au point où il m'était devenu impossible de soupçonner combien il me serait difficile de m'en séparer le moment venu.»

Vingt-six ans plus tard, à quelques semaines de tirer une révérence finale, il manifestait le même penchant affectif pour le «quotidien de la rue Saint-Sacrement», s'assurant, par l'entremise de sa famille, que la rédaction de la rue de Bleury était tenue informée des développements entourant son état de santé...