L'un des grands journalistes de notre époque

Si le bilan politique de Claude Ryan lui a valu des critiques comme des bons mots, sa carrière journalistique, elle, demeure une référence. À la barre du Devoir, de 1964 à 1978, il a imposé une manière de faire alliant rigueur, ouverture d'esprit et compromis. Un héritage que deux autres directeurs du quotidien, Gérard Filion et Lise Bissonnette, ont tenu à saluer hier.

«Il a été le plus grand journaliste de sa génération, incontestablement, plus que d'autres qui sont disparus depuis longtemps, les Laurendeau, Sauriol, Duhamel, etc. C'était le plus grand de son époque», croit Gérard Filion, directeur du Devoir de 1947 à 1963. Son influence, elle, était à la mesure de son talent. «Avant de voter, les gens attendaient de voir pour qui M. Ryan allait voter», se souvient Lise Bissonnette, elle-même directrice du quotidien indépendant de 1990 à 1998.

Toujours branché sur le téléphone, prêtant une oreille attentive à tous les intervenants de l'actualité, Claude Ryan se considérait avant tout comme un modérateur. «Il se voyait comme un médiateur. Il adorait prodiguer des conseils», rappelle Mme Bissonnette, aujourd'hui à la tête de la Grande Bibliothèque du Québec. Au terme d'une très solide analyse qu'il poussait à fond, Claude Ryan proposait alors un compromis. «Il cherchait toujours l'extrême-milieu. On disait de lui qu'il était un "modéré extrême"», rappelle Mme Bissonnette.

Claude Ryan a quitté le monde du journalisme à la veille de la révolution des médias. «Le journalisme a bien changé depuis son départ. Le lecteur ne veut plus se laisser imposer les opinions par les éditorialistes, note M. Filion. C'était avant tout un homme de la plume, du papier et du téléphone», confirme Mme Bissonnette, qui rappelle que son analyse est toutefois restée bien actuelle.

«C'est un personnage de référence dans l'histoire du Québec et surtout dans l'histoire des rapports Québec-Canada», croit la directrice de la GBQ. Rappelant la finesse des analyses de M. Ryan en la matière, celle-ci croit qu'un jour viendra où le Canada regardera derrière lui et «se rendra compte que cette analyse-là, dans son extrême modération, était sans doute d'une grande sagesse».

Pour Lise Bissonnette, c'est aussi là, peut-être, la grande déception de M. Ryan. «Demain, dans les journaux du Canada anglais, vous verrez des éloges à n'en plus finir sur la pensée de M. Ryan, mais, en réalité, il y a quelque chose de tragique là-dedans. Ces gens qui le porteront aux nues ne l'ont pas écouté», croit-elle.

L'apport de M. Ryan au journalisme québécois a aussi été souligné hier par le Conseil de la presse du Québec, qui s'est souvenu de l'homme de rigueur et de compassion. «Claude Ryan aura été l'un des grands journalistes de notre époque, en même temps qu'un homme politique qui a apporté beaucoup au Québec et au Canada», a fait savoir le Conseil, par voie de communiqué.

La Tribune de la presse du Parlement de Québec a elle aussi rendu hommage à l'homme de plume. «Son intégrité professionnelle, son sens du devoir et son envergure intellectuelle ont influencé directement plusieurs générations de journalistes», a dit son président, le journaliste Rhéal Séguin.

En hommage au disparu, la tribune demande officiellement à l'Assemblée nationale de baptiser du nom de Claude Ryan la salle de conférence de presse de l'édifice Pamphyle-Lemay, sur la Colline parlementaire.