Claude Ryan 1925-2004 - Le politicien

Le 19 novembre 1977, Claude Ryan se présente à la tribune du congrès du Parti libéral du Québec. Dix jours auparavant, le directeur du Devoir avait signé un éditorial où il annonçait sa décision «ferme et irrévocable» de ne pas être candidat à la direction du Parti. Mais l'ovation que lui réservèrent alors les militants libéraux chambarda complètement ses plans.

Cinq mois plus tard, Claude Ryan remporte l'investiture du PLQ qui venait de trouver un leader au-dessus de la mêlée. L'homme, que tant de politiciens avaient consulté, était désormais plongé à son tour dans l'arène politique avec l'ambition de renouveler la politique québécoise et canadienne. Entré en politique, guidé par «la main de Dieu» comme il le souligna candidement, il en sortira en 1994 après s'être fait élire quatre fois dans la circonscription d'Argenteuil, en plein coeur de la semaine sainte.

En 1978, M. Ryan arrive au PLQ alors que le parti est en déroute. L'intégrité sans conteste de cet intellectuel rigoureux donnera au parti la crédibilité et surtout la respectabilité nécessaires pour jouer son rôle d'opposition au gouvernement du Parti québécois nouvellement élu.

Alors que Robert Bourassa ne s'était jamais intéressé aux affaires internes du parti, Claude Ryan force le PLQ, jusque-là un parti d'organisation, à se doter de structures militantes partout au Québec. L'homme croyait à la pertinence du travail de terrain comme le lui avaient appris ses années passées à l'Action catholique canadienne (1945-1962).

«Sous Ryan, le parti s'est renouvelé. Il s'est modernisé en prenant le virage du financement populaire. On a battu des records d'effectif avec 200 000 personnes. Ryan a assuré sa survie», croit Pierre Bibeau qui travaillait à l'époque à la permanence du parti et qui deviendra organisateur en chef du PLQ.

En contrepartie de ce dynamisme insufflé au PLQ par M. Ryan, qui était un bourreau de travail, le nouveau chef libéral apparaît comme un personnage austère dont l'intransigeance crée des remous. Libre penseur, Claude Ryan n'était guère habitué aux compromis, raconte son entourage d'alors.

«M. Ryan n'a pas toujours été un chef magnanime. Il a eu de la difficulté à s'adapter à la discipline politique qui exige des nuances», se souvient John Parisella, qui a été de l'équipe soutenant le leadership de M. Ryan avant de se joindre à la permanence. Il occupera également le poste de chef de cabinet du premier ministre Bourassa au cours de son dernier mandat.

«Ce n'était pas un politicien conventionnel. Son adaptation a été difficile. Mais il faut se rappeler que l'on était dans un climat préréférendaire et que les adversaires grossissaient le moindre de ses défauts», souligne Pierre Bibeau.

Chose certaine, Claude Ryan a multiplié les déclarations malhabiles au cours de ses années comme chef du PLQ. D'entrée de jeu, il ne fut pas tendre envers son adversaire au leadership, l'ex-ministre Raymond Garneau, à qui il refusa de faire une place. Lors de la victoire du Non au référendum de mai 1980, Claude Ryan prononça un discours que d'aucuns ont jugé mesquin parce qu'il était sans compassion pour l'autre camp. Puis, tout juste avant le déclenchement de la campagne électorale de 1981, Claude Ryan affirme que c'est la «Providence» qui décidera des résultats. Par la suite, il a bloqué le retour de Robert Bourassa qui souhaitait se présenter lors d'une élection partielle, soulignant qu'il ne voulait pas de la «belle-mère».

«C'était un politicien hors norme dont l'engagement était total. Il disait franchement ce qu'il pensait. C'était une tête dure», affirme Michèle Bazin, qui a été son attachée de presse de 1978 à 1981.

Un soir que M. Ryan prononçait devant des militants un discours qui avait encore une fois des allures d'épître, Mme Bazin va à la tribune et lui tend un bout de papier pour l'inviter à conclure; il est près d'une heure du matin et les journalistes sont partis depuis longtemps. «M. Ryan a pris la feuille et en a fait une boulette qu'il a jetée par terre. Il avait un message à transmettre, des idées à défendre, et c'est ce qui comptait», dit Mme Bazin qui a tenu à souligner que travailler pour M. Ryan obligeait au dépassement.

C'est ainsi que M. Bibeau se rappelle avec bonheur une journée de préparation de l'équipe d'organisation en vue du référendum au cours de laquelle M. Ryan a donné un cours sur les valeurs libérales. C'est d'ailleurs cette séance de travail qui donna l'idée au PLQ l'année dernière de solliciter M. Ryan pour écrire la petite plaquette Les Valeurs libérales et le Québec moderne. «Ç'a avait fouetté tout le monde. Il était très inspirant. Son envergure intellectuelle en imposait», raconte M. Bibeau.

Son image ne soulevait toutefois pas le même enthousiasme. Ses traits singuliers ont été maintes fois caricaturés. Mais Claude Ryan ne se préoccupait guère de ces questions qu'il jugeait superficielles. Claude Ryan était d'abord un politicien qui lisait tous les dossiers, réfléchissait et écrivait.

En janvier 1980, le chef libéral publie une réplique au livre blanc référendaire du gouvernement de René Lévesque. Le document intitulé Une nouvelle fédération canadienne sera connu sous le nom de livre beige. C'est avec cette idée qu'il fallait renouveler le fédéralisme canadien que M. Ryan et ses troupes se lancent dans la bataille référendaire. Même s'il dirige le camp du Non, Claude Ryan devra toutefois partager le micro avec le premier ministre du Canada, Pierre Elliott Trudeau, ce qui causa beaucoup de frictions.

Après cette victoire, le PLQ subit un revers à l'élection de 1981. Dès lors, le leadership de Claude Ryan s'effrite et les mécontents se font de plus en plus nombreux au sein du parti. Après avoir fait le bilan de ses appuis, il abandonne la direction du Parti libéral le 10 août 1982. M. Ryan conserve toutefois son siège de député.

Sous la gouverne de Robert Bourassa, qui obtiendra un mandat en 1985 puis en 1989, Claude Ryan connaît un second souffle politique. Il devient le ministre à tout faire du gouvernement Bourassa, un pilier incontournable et un homme d'équipe. Le ministre règne en coulisse.

«M. Ryan était très influent. M. Bourassa n'autorisait aucun projet sans que M. Ryan et Gérard D. Lévesque n'aient donné leur accord. Il avait une autorité morale. Il était la caution intellectuelle et d'intégrité du cabinet», soutient Pierre Bibeau.

Ce dernier raconte d'ailleurs que Claude Ryan n'hésitait pas à affronter ses collègues sur leurs propres dossiers, les obligeant plus d'une fois à refaire leurs devoirs. «M. Ryan s'est révélé exemplaire sur le plan de la solidarité, alors que Robert Bourassa craignait l'inverse, compte tenu de son indépendance d'esprit. Mais M. Ryan a été parfaitement loyal», affirme M. Bibeau.

John Parisella abonde dans ce sens. «Il est devenu un politicien accompli et puissant. Il avait une intelligence hors du commun qu'a reconnue M. Bourassa», estime M. Parisella.

De fait, Claude Ryan héritera des dossiers les plus complexes. Le ministre-orchestre se verra confier l'Éducation, l'Enseignement supérieur et la Science de 1985 à 1990. Il dégela les droits de scolarité, faisant fi des critiques.

Ministre responsable de l'application de la Charte de la langue française de 1989 à 1994, il mena le périlleux dossier qui conduisit à l'adoption de la loi 86 rétablissant l'affichage bilingue. Déjà comme directeur du Devoir, il s'était opposé à la loi 101 la décrivant comme un carcan étouffant.

À la suite de la Crise d'Oka de 1990, il est appelé à éteindre le feu. La responsabilité de la Sécurité publique échoit à M. Ryan qui s'évertue à reconstruire les ponts avec les autochtones.

À cette même époque, soit de 1990 à 1994, Claude Ryan devient aussi ministre des Affaires municipales. Là encore, le premier ministre lui confie une tâche délicate, soit la réforme de la fiscalité municipale par laquelle le gouvernement a transféré ses problèmes budgétaires aux municipalités. Il sera également le maître d'oeuvre du programme d'infrastructures Canada-Québec-municipalités. À ce titre, il distribuera la manne du «fédéralisme agissant».

Puis vient la retraite politique du fidèle lieutenant de Robert Bourassa quelques mois avant la tenue des élections de septembre 1994. Mais ce départ ne conduira pas M. Ryan au silence, et il interviendra publiquement sur bon nombre de dossiers.