Ses jeunes années à l'Action catholique canadienne

Si l'on a surnommé Claude Ryan le «curé» ou encore le «bedeau» pendant une bonne partie de sa vie, c'est en raison du zèle ardent que ce bourreau de travail a manifesté pendant 17 ans à l'Action catholique canadienne (ACC).

À la fin des années 40 et dans les années 50, l'ACC — un organisme créé par l'Assemblée des évêques canadiens pour chapeauter tous les mouvements laïcs spécialisés comme la Jeunesse étudiante catholique (JEC) — rassemble des personnalités progressistes et réformistes telles que Gérard Pelletier, Maurice et Jeanne Sauvé, Alfred Rouleau, Jean-Paul Lefebvre, Marc Lalonde, Simone Monet, etc.

«L'ACC était un foyer où se sont développés les gens qui allaient ensuite moderniser le Québec. Et on peut dire que Claude Ryan, avec son passage de 17 ans à l'ACC, a été l'un des éléments qui ont favorisé l'essor de la Révolution tranquille», estime Jean-Claude Leclerc, journaliste au Devoir qui a milité au sein de la JEC.

Claude Ryan n'a que 20 ans lorsqu'il devient le secrétaire national de l'ACC, en 1945. Premier de classe tout au long de ses études classiques au Collège de Sainte-Croix, et depuis deux ans étudiant à l'École de service social de l'Université de Montréal, il se révèle le candidat tout désigné des évêques... même s'il n'a jamais milité au sein des mouvements laïcs auparavant. Et c'est pourtant à lui que revient la tâche de coordonner les activités de ces mouvements, comme la JEC, la Jeunesse indépendante catholique, la Jeunesse agricole catholique et la Jeunesse ouvrière catholique.

«Il y avait un peu de méfiance au début. On avait peur de se faire imposer un cadre par les autorités officielles de l'Église. Mais on a vu assez vite qu'on avait affaire avec une personnalité forte, sérieuse, qui avait beaucoup de volonté et de mordant», raconte Pierre Juneau, qui a milité aux côtés de M. Ryan pendant des années.

«Quand j'étais étudiant, Ryan était déjà une légende, ajoute Jean-Claude Leclerc. Les laïcs sont normalement des suiveux: "Oui M. le curé, oui, Monseigneur". Ryan, lui, se tient debout. Il doit coordonner son travail avec l'épiscopat, mais il a développé une pensée originale et des mouvements qui vont avoir une consistance propre au lieu d'être simplement des exécutants du clergé.»

Claude Ryan parvient à établir un lien de confiance avec tous les mouvements laïcs, qui fonctionnent en vase clos jusqu'à son arrivée. «Je me souviens que nous avons vu arriver ce jeune homme que nous ne connaissions pas, qui n'avait pas été connu à la JEC. Il était le responsable au-dessus de nous, tout près des évêques. Ça nous a un peu perturbés. Mais on a appris que Ryan n'était pas le bras droit des évêques, que lui-même gardait une certaine distance. Par la suite, il est devenu un conseiller et un compagnon de route», raconte Guy Rocher, professeur au département de sociologie et au centre de recherche en droit public de la Faculté de droit de l'Université de Montréal, qui fut un des dirigeants de la JEC dans la deuxième moitié des années 40.

Les mouvements se trouvent sous la tutelle de l'Église depuis longtemps, mais la laïcisation s'impose graduellement sous l'impulsion, entre autres, de Claude Ryan, et ce, avant Vatican II. Le jeune Ryan publie de nombreux documents — «des pages et des pages», disent les témoins de l'époque — dont les programmes annuels des mouvements et des écrits tels Esprits durs, coeurs doux: la vie intellectuelle d'un militant chrétien et Un nouveau type de laïc. «Ryan était dans une position de pouvoir moral. Il avait un grand pouvoir sur l'organisation du mouvement», dit Jean-Claude Leclerc.

Le secrétaire de l'ACC donne également une structure plus démocratique aux mouvements et s'affaire à leur donner une autonomie financière. «Ce jeune mouvement a besoin de structures. Ryan les met sur pied. Ce mouvement réclame aussi des documents de réflexion. Ryan les écrira. Ce mouvement demande en plus une coordination entre les différentes sections paroissiales, diocésaines et nationales. Ryan s'y consacrera», résume Aurélien Leclerc dans une biographie de Claude Ryan intitulée L'homme du devoir et publiée en 1978.

En peu de temps, Claude Ryan s'impose comme «la véritable âme dirigeante de l'ACC grâce à sa personnalité forte et influente», raconte Louise Bienvenue dans Quand la jeunesse entre en scène: l'Action catholique avant la Révolution tranquille, livre paru en 2003. «Il y a travaillé avec un investissement personnel incroyable pendant 17 ans. C'est vraiment un militant qui en a donné plus que le client en demandait», souligne-t-elle en entrevue. Selon Louise Bienvenue, Ryan joue le rôle de médiateur entre l'épiscopat et les différents mouvements. «Il tutoie les évêques et il sait leur faire entendre la voix des forces contestataires, qui réclament un renouvellement de la conception du catholicisme au Québec», note la professeure au département d'histoire et de sciences politiques de l'Université de Sherbrooke.

Comme Claude Ryan est le porte-parole de l'ACC, il se fait connaître à l'extérieur des mouvements. Les groupes laïcs sont en effet de véritables groupes de pression dans les années 40 et 50. Ils font différentes démarches auprès des pouvoirs publics sur les thèmes de l'éducation, le travail, la famille, etc. Claude Ryan participe aussi à la mise sur pied de plusieurs conférences publiques portant sur l'immigration, la presse, les problèmes de main-d'oeuvre. «Claude avait des idées sur tout et se mêlait de tous les débats. Quand il donnait son opinion, les gens écoutaient avec beaucoup d'attention. C'était un jeune homme au-dessus de la moyenne», se rappelle Charles Lebrun, qui a siégé à l'ACC de 1952 à 1960 comme représentant du diocèse de Montréal.

Claude Ryan travaille sans relâche et son pain quotidien demeure, jusqu'à son mariage en 1958 avec Madeleine Guay, des sandwichs au beurre d'arachide. En fait, même s'il rejette la prêtrise, au grand dam de sa mère, il se trouve une autre vocation à laquelle il se donne corps et âme.

Claude Ryan prend part à de nombreux congrès diocésains dans tout le Canada, mais aussi à l'Assemblée mondiale de la jeunesse, à Londres en 1948, et, la même année, au premier congrès international de l'Action catholique, à Rome. Au début des années 50, il étudie l'histoire de l'Église à l'Université pontificale grégorienne de Rome.

À cette époque, en plein duplessisme, Claude Ryan ne croit pas en l'engagement politique. Il incite plutôt les jeunes à s'impliquer en dehors des cadres politiques, qui, selon lui, n'auront d'autres choix que de changer sous la pression des nouvelles revendications sociales. Avec le «Voir-juger-agir» — une méthode d'analyse et d'action venant d'Europe et largement répandue dans les mouvements —, Claude Ryan encourage ce que l'on appelle l'«action sociale». En compagnie de ses collaborateurs, il souhaite sortir les laïcs de leur passivité et les amener à s'investir dans les débats sociaux qui agitent la société et leur quotidien. De cette volonté découlent des actions concrètes dans tous les mouvements, comme la création de services d'hébergement pour les démunis, de caisses d'économie, de camps de vacances, de bibliothèques locales, etc. «C'était un jeune homme qui annonçait quelqu'un qui trouvait important la stratégie à adopter et les bons moyens pour arriver à des fins. Il avait un idéal religieux et social évident», dit Guy Rocher.

Claude Ryan lutte également pour la juste représentation des jeunes dans les instances publiques. «Il propose une formation au leadership, pourrait-on dire. Le but était de former des gens qui, chacun dans leur secteur d'activité, vont vraiment développer la société sur le plan du savoir», explique Louise Bienvenue.

C'est avec le même objectif que Claude Ryan fonde l'Institut canadien d'éducation des adultes en 1956, un organisme qu'il présidera jusqu'en 1961. «Il défendait l'accessibilité à tous à l'instruction et la formation. Il n'y a pas simplement la formation scolaire, mais il y avait aussi l'intégration des gens dans le développement social», explique Madeleine Joubert, qui était directrice générale de l'ICEA. Dans cet organisme, Claude Ryan parvient à rassembler les syndicats et le patronat, en plus de divers organismes, pour s'intéresser à ce qu'on appelle aujourd'hui la formation continue.

Après 17 ans à l'ACC, Claude Ryan décide de tirer sa révérence pour faire place à la relève. Il rejoint les rangs du Devoir, dont le directeur, Gérard Filion, une vieille connaissance de Ryan dans le milieu des militants catholiques, le repêche pour devenir éditorialiste, en 1962. Si Claude Ryan quitte l'ACC, il demeurera ensuite, au Devoir comme au Parti libéral, un ardent militant catholique.

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