Le respect en héritage

Après avoir jalousement protégé son intimité pour vivre en paix ses derniers moments avec sa famille, Claude Ryan est décédé paisiblement entouré des siens, hier, non sans avoir travaillé jusqu'à la fin à plusieurs projets d'écriture qu'il souhaitait laisser en héritage.

Son fils aîné, Paul Ryan, a confié que son père s'était éteint «très doucement» hier matin, et était resté en pleine possession de ses moyens jusqu'à samedi dernier, au moment où il a sombré dans le coma.

Malgré le caractère foudroyant du cancer qui le rongeait, affirme son fils, l'ex-directeur du Devoir avait sciemment minimisé la gravité de sa maladie en décembre dernier pour pouvoir vivre à «l'abri de la pression médiatique» ses derniers jours en compagnie de sa famille.

«Jusqu'à jeudi, il ne prenait encore aucune médication puissante. Il était encore plein de projets et serein. Nous avons pu être très proches de lui jusqu'à son départ», a-t-il affirmé.

La seule tristesse de Claude Ryan, éternel travailleur, aura été de quitter ce monde avant d'avoir pu mettre un point final à plusieurs de ses projets d'écriture, déplore son fils. «Il travaillait à quatre ouvrages en même temps. Il savait très bien qu'il était engagé dans une course contre la montre», a raconté Paul hier, qui réagissait au nom de ses quatre autres frères et soeurs plus jeunes, Monique, Thérèse, Patrice et André.

Au cours des derniers mois, l'ex-journaliste et catholique engagé avait notamment entrepris de traduire plusieurs des sermons du cardinal John Henry Newman, un homme d'église du XIXe siècle, dont il prisait les écrits. Mais la maladie ne lui aura pas laissé le temps de terminer son oeuvre. «Il travaillait encore là-dessus la semaine dernière à l'hôpital», affirme Paul.

Mais ses enfants entendent d'ores et déjà terminer l'énorme travail laissé inachevé par leur père, et s'assurer de la publication de plusieurs de ces projets.

L'ex-journaliste et directeur du Devoir, qui était reconnu comme un bourreau de travail, ne faisait en effet jamais les choses à moitié. À preuve, pour un cours qu'il donnait depuis 2002 aux étudiants du Centre Newman d'études catholiques de la faculté des Arts de l'Université McGill, Claude Ryan avait jusqu'ici rédigé des centaines de pages sur la pensée sociale de l'Église catholique.

Ce travail de moine, qui totalise 400 à 500 pages, sera colligé et publié sous forme de manuel, a assuré Paul Ryan hier, en rappelant toute l'admiration que son père portait au cardinal Newman. «C'était une idole pour lui, un modèle», dit-il.

Même acculé à la mort, jamais Claude Ryan n'a songé à écrire ses mémoires, ou encore à parler au «je» de toutes ces années vécues sur la place publique, ou même de sa vie privée. «C'est une chose qu'il s'est toujours refusé de faire», ajoute son fils aîné.

L'intellectuel influent que fut Claude Ryan a plutôt consacré ces dernières semaines à rassembler les textes de ses principales interventions publiques des dernières années, qu'il souhaitait laisser à titre d'héritage intellectuel à la société québécoise. Mais pour ce projet aussi, le temps lui aura fait défaut. Sa famille affirme toutefois qu'un travail d'édition sera prochainement réalisé pour permettre la publication posthume de ce recueil de textes.

Un père différent de l'homme public

Contactés vers 6 h 15 hier matin par le premier ministre du Québec, Jean Charest, les enfants de Claude Ryan ont accepté que des funérailles nationales soient organisées pour leur père, bien que cette question n'ait jamais été ouvertement discutée avec lui dans les jours qui ont précédé sa mort. «Nous avons hésité, car notre père était un homme qui aimait faire les choses de façon humble et discrète. Mais compte tenu de l'affection que la population lui portait, et du rôle qu'il a joué dans la vie publique, nous avons décidé d'accepter ces funérailles», a-t-il dit.

Alors que les médias ont souvent donné de Claude Ryan l'image d'un homme influent, certes, mais aussi strict et autoritaire, ses enfants, eux, en gardent un souvenir différent. «C'était un homme très différent dans la vie privée, confie son fils Paul. Les meilleures leçons pour lui étaient celles que nous nous infligions par nos propres erreurs.»

S'il fut un père relativement absent pendant le plus fort de sa carrière journalistique et politique, Claude Ryan n'en a pas moins légué à ses cinq enfants des souvenirs et des valeurs importantes. «Il nous a donné le sens de la liberté. Ce qu'il nous a laissé de plus important, c'est probablement le respect d'autrui. Jusqu'à la mort de notre mère, il y a 19 ans, nous avons vécu dans un foyer très uni», a rappelé Paul, qui affirme que son père profitait de sa retraite, depuis 1994, pour se rapprocher de ses enfants et de ses petits-enfants, et jouir de cette vie familiale dont sa carrière l'avait tant privé.

Grand-père de onze petits-enfants, dont le petit dernier est né tout juste avant Noël, Claude Ryan avait d'ailleurs développé une très belle relation avec ses petits-enfants, affirme son fils aîné. Tous sont d'ailleurs venus le voir à l'hôpital la semaine dernière. «Au cours de ces dix dernières années, nous avons pu nous rapprocher et explorer toute la dimension spirituelle de notre père», affirme Paul.
1 commentaire
  • Guy Valiquette - Abonné 10 février 2004 13 h 31

    Photo de la page A3

    J'apprécie beaucoup les articles sur M. Ryan dans ce numéro spécial. Cependant, j'aimerais souligner que j'ai été désagréablement surpris de voir sous la photo le titre suivant:Claude Ryan et son épouse Yvette...J'ose espérer qu'il s'agit d'ignorance ou de distraction puisque toutes les personnes qui ont eu le plaisir de rencontrer Madeleine Ryan vous diront qu'elle n'avait rien des Yvettes décrites par Lise Payette.
    Guy Valiquette

    NDLR
    En effet, il s'agit d'une malencontreuse erreur dont nous excuserons dans l'édition de demaIN.