La langue au Québec, un casse-tête pour l’immigrant

Au gouvernement, on répète que l’immigration doit pallier les besoins de main-d’œuvre, mais aussi contribuer à l’essor du français.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Au gouvernement, on répète que l’immigration doit pallier les besoins de main-d’œuvre, mais aussi contribuer à l’essor du français.

Près de la moitié des nouveaux arrivants qui parlent l'anglais mais pas le français quittent le Québec, une donnée qui illustre les limites de la francisation des immigrants. D’autres choisissent de s’intégrer à la communauté minoritaire de langue anglaise. Pour contrer le phénomène, le gouvernement Couillard veut améliorer la sélection des immigrants, tout en rejetant toute mesure coercitive.

En janvier dernier, lors des consultations en commission parlementaire visant le projet de loi 77 sur l’immigration, une immigrante ivoirienne, Georgina Kokoun, a lancé un cri du coeur : « Je parle français ou je parle anglais ? Je suis dans le dilemme ; il faut bien que je choisisse. » Elle se disait prise entre deux feux, victime de la concurrence linguistique qui a cours dans la région de Montréal. « Qu’on dise que l’immigrant est la cause du recul du français, moi, je suis désolée : il faut [plutôt] que la société se pose la question : est-ce qu’on veut que le français soit la langue commune ? » Cette immigrante n’a pas trouvé d’emploi dans son domaine de compétence — l’informatique — en raison de son manque de connaissance de l’anglais, avait-elle relaté.

Vendredi dans Le Devoir, une lettre des lecteurs décrit une tout autre réalité. « Il n’y a pas d’emplois pour nous ici. Il faut connaître le français même si nous n’en avons pas besoin pour notre travail ! » s’indignait une immigrante de longue date citée dans cette lettre. « J’ai été accueillie en anglais, j’ai étudié en anglais, je vis en anglais et tout à coup, je dois passer un test de français pour travailler… en anglais ! ? »

La réalité montréalaise

Ce sont deux manifestations opposées de la réalité de la région de Montréal, où s’installe la très grande majorité des immigrants. Montréal, deuxième ville francophone au monde, disait-on. C’est devenu un slogan vide de sens parce que d’une part, des villes africaines comme Kinshasa ou Abidjan ont largement devancé Montréal pour le nombre d’habitants. Mais aussi parce qu’en réalité, Montréal est une ville bilingue. La majorité de la population parle le français et l’anglais.

Il faut que la société se pose la question : est-ce qu’on veut que le français soit la langue commune ?

 

Au gouvernement, on reconnaît qu’un immigrant peut très bien travailler et vivre en anglais dans la région de Montréal. Mais c’est à son détriment, puisqu’il s’isole, il se coupe de la majorité, avance-t-on. D’ailleurs, la très grande majorité des anglophones de l’île de Montréal sont aujourd’hui bilingues. Près de la moitié des Montréalais utilisent le français et l’anglais au travail.

Dans la région de Montréal, l’immigrant a accès à tous les services publics en anglais grâce au réseau d’institutions qui desservent la minorité anglophone. En outre, l’État québécois communique avec lui en anglais si c’est là son souhait. Ses enfants doivent fréquenter l’école primaire et secondaire en français, mais ils pourront se rattraper en s’inscrivant au cégep anglais, où ils pourront achever leur socialisation, pour accéder ensuite aux universités anglophones. Selon la dernière évaluation du Conseil supérieur de la langue française, le tiers des enfants de la loi 101 fréquentent le cégep anglais. Ils seront bilingues, voire trilingues, mais ils ne seront pas tous intégrés à la culture québécoise. Plusieurs travailleront en anglais.

Paradoxe

En revanche, de nombreux immigrants qui ne parlent pas français, tout comme plusieurs membres de la communauté anglophone, quittent le Québec. Le quart des immigrants admis entre 2004 et 2013 sont partis, soit 118 000 personnes. De ce nombre, la moitié ne parlait pas français.

Paradoxalement, ces départs, ajoutés à ceux des membres de la communauté anglophone, ont pour effet de maintenir la place du français dans la région de Montréal. La communauté anglophone, de son côté, se plaint de cette migration.

Au gouvernement, on répète que l’immigration doit pallier les besoins de main-d’oeuvre, mais aussi contribuer à l’essor du français. Le gouvernement Couillard veut aussi maintenir le poids démographique du Québec au sein du Canada, une tâche pour l’heure impossible : le Canada accueillait déjà un nombre élevé d’immigrants, et Ottawa vient de hausser de 280 000 à 305 000 immigrants son objectif d’accueil pour 2016.

Pour suivre le rythme, le Québec devrait admettre 70 000 immigrants. Après que le premier ministre eut évoqué un seuil de 60 000 immigrants, tout comme la nouvelle politique d’immigration, Kathleen Weil, ministre de l’Immidration de la Diversit. et de l’Inclusion (MIDI), a indiqué que le seuil actuel de 50 000 sera maintenu pour tenir compte de la capacité d’intégration de la société québécoise.

L’intégration

L’intégration en emploi des nouveaux arrivants francophones pose problème, surtout pour ces immigrants qui ne parlent pas anglais. Le taux de chômage des immigrants (admis depuis cinq ans ou moins) qui ne parlent que le français — en plus, souvent, de leur langue maternelle autre — atteint 23 %. Mais ceux-ci restent au Québec dans une proportion qui dépasse 85 %, contrairement aux immigrants qui parlent anglais et qui sont beaucoup plus mobiles.

La discrimination dont font preuve les employeurs ainsi que les problèmes de reconnaissance des compétences nuisent à l’embauche de ces immigrants francophones. Mais l’exigence généralisée du bilinguisme en emploi représente un autre frein pour eux. Dans ce contexte, doit-on prévenir les candidats à l’immigration du Maghreb, de la Côte d’Ivoire ou du Sénégal qu’ils devront apprendre l’anglais s’ils désirent s’installer dans la région de Montréal ? La ministre croit que non. « Nous, on ne peut pas lancer un autre message [qu’au Québec, ça se passe en français], a affirmé Kathleen Weil au Devoir. On veut attirer des gens qui veulent vivre en français au Québec. »

Le MIDI agira sur trois plans : choisir davantage de candidats qui parlent français (95 % des candidats sélectionnés — issus l’immigration dite économique — disent parler français), favoriser une meilleure adéquation avec le marché du travail grâce à un nouveau mode de sélection et, enfin, renforcer les services de francisation et d’intégration. En matière de francisation, après les coupes des deux dernières années, le MIDI peut compter en 2016 sur 4 millions de plus par rapport à 2015.

La langue de travail

Mais le MIDI ne peut rien au regard de la langue de travail des immigrants. Le chômage chez les immigrants francophones, « c’est sûr que c’est désolant », juge la ministre. « Le mot n’est pas trop fort. On travaille tellement fort pour aller chercher des gens qui parlent français. »

En matière de langue de travail, le gouvernement Couillard n’a aucune intention de renforcer la loi 101, rejetant toute coercition identitaire. Il mise sur la bonne volonté, notamment avec la Stratégie commune pour Montréal, une initiative réunissant depuis 2008 la Chambre de commerce du Montréal métropolitain et l’Office québécois de la langue française. Selon le dernier rapport sur cette stratégie, en cinq ans, 444 petites entreprises ont obtenu une attestation de francisation et 541 autres ont amorcé la démarche, soit 14 % des entreprises sollicitées. À ce rythme, les 7100 entreprises visées seront francisées… en 2080. Et on compte 60 000 entreprises à Montréal seulement.

1 commentaire
  • Mario Jodoin - Abonné 30 avril 2016 13 h 26

    Source?

    «Les deux tiers des enfants de la loi 101 fréquentent le cégep anglais.»

    J'aimerais savoir d'où vient cette donnée. Dans un article datant de 2011, le même journaliste écrivait :

    « le pourcentage d'allophones qui fréquentent le cégep francophone a grimpé singulièrement, passant de 50 % en 2007 à 64 % en 2009. »

    http://www.ledevoir.com/societe/education/320740/l

    Ce taux se serait inversé depuis? Je n'ai rien trouvé qui va dans ce sens.

    Merci!