Le Québec dans une impasse politique

L'Assemblée nationale du Québec
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L'Assemblée nationale du Québec

Des voix s’élèvent pour déloger les libéraux de Philippe Couillard, qui restent en selle malgré leurs déboires éthiques. L’ex-député libéral Gilles Ouimet encourage le mouvement des « orphelins politiques » qui cherche à donner une voix aux fédéralistes progressistes. Zoom sur un paysage politique en ébullition.

Alors, on résume : un parti qui forme le gouvernement depuis 11 des 13 dernières années, miné par des histoires pas trop nettes, se maintient au pouvoir devant une opposition affaiblie et divisée. Si des élections avaient lieu demain matin, ce parti — le Parti libéral du Québec (PLQ) — remporterait encore la victoire.

Ce constat brutal — la domination sans partage des libéraux sur le paysage politique du Québec — commence à inquiéter pas mal de monde au Québec. Il est malsain en démocratie d’avoir un parti, peu importe lequel, capable de garder le pouvoir contre vents et marées, sans réel contrepoids.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Philippe Couillard

Les mésaventures du ministre Sam Hamad, empêtré dans une nouvelle histoire de financement politique et de pressions pour son « ami » Marc-Yvan Côté, marquent d’une tache de plus l’image du PLQ. D’autant plus que Marc-Yvan Côté, l’ex-ministre Nathalie Normandeau et d’autres proches du PLQ (et du Parti québécois) ont été arrêtés par la police deux semaines auparavant.

Un constat brutal, donc. Pour reprendre une analogie avec le hockey, les libéraux sont seuls sur la glace. Les partis de l’opposition le savent. Ils parlent vaguement de s’unir, mais la politique étant ce qu’elle est, tous les partis tirent la couverture de leur côté.

« Nous sommes en faveur d’une alliance : nous invitons les autres partis à se joindre à nous », répète-t-on au Parti québécois. Chez Québec solidaire et Option nationale, on n’est pas tout à fait emballé par cette main tendue ! L’idée d’une coalition est peut-être populaire dans la population, mais elle a de l’eau dans le gaz, c’est le moins qu’on puisse dire.

« La mise en place d’une alliance ou d’une coalition entre partis d’opposition paraît très peu probable. Il faudra sans doute compter sur la traditionnelle alternance du pouvoir pour voir un changement de gouvernement », dit le politologue Guy Laforest, de l’Université Laval.

« Les chefs ont des ego surdimensionnés qui nuisent aux rapprochements. Pierre Karl Péladeau et François Legault étaient les boss au sein de leurs entreprises avant de faire de la politique. Ils veulent rester les boss. Et on peut difficilement imaginer Québec solidaire s’allier à un parti dirigé par M. Péladeau », ajoute Guy Laforest.

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Pierre Karl Péladeau

Bouillonnement politique

Cet ancien souverainiste, qui a voté « oui » au référendum de 1995, a cessé de rêver à l’indépendance après ce deuxième refus d’un pays en 15 ans. Comme bien des indépendantistes, Guy Laforest a conclu qu’il vaut mieux se consacrer à des enjeux plus urgents. Il a été président de l’Action démocratique du Québec (ADQ) de Mario Dumont, entre 2002 et 2004.

Le professeur voit d’un bon oeil le bouillonnement politique provoqué par l’hégémonie des libéraux : l’ancien député péquiste Camil Bouchard (qui demeure souverainiste), par exemple, a déclaré la semaine dernière que le PQ devrait renoncer à militer pour l’indépendance.

Pour Camil Bouchard et bien des observateurs, le quasi-monopole des libéraux sur le pouvoir s’explique facilement : la majorité des Québécois ne veut pas de référendum sur l’indépendance. L’argument électoral le plus payant du PLQ, depuis deux décennies, est de répéter qu’il n’y aura pas de référendum. Le Parti québécois (PQ) a beau répéter qu’il ne tiendrait un référendum qu’au moment jugé opportun, les électeurs préfèrent un parti usé à un parti souverainiste.

L’avocat et auteur Paul St-Pierre Plamondon cherche lui aussi à « sortir le Québec de cette impasse démocratique ». Il s’apprête à lancer un mouvement des « orphelins politiques », le 19 avril. L’intellectuel de 39 ans ne se reconnaît dans aucun parti actuel. Il tente de mettre sur pied un mouvement progressiste qui mettrait de côté la question de l’indépendance pour se concentrer sur des enjeux qu’il juge plus importants, comme l’éducation.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir François Legault

Un libéral intéressé

L’appel à l’action de Paul St-Pierre Plamondon séduit même des libéraux. L’ancien député Gilles Ouimet, qui a démissionné en août dernier, a indiqué au Devoir qu’il observe avec intérêt le mouvement des orphelins politiques. « Je suis la carrière et les démarches de Paul St-Pierre Plamondon depuis une dizaine d’années environ. J’aime son dynamisme et plusieurs des idées qu’il défend avec passion et talent », écrit-il dans un courriel au Devoir.

« Comme lui, je crois que l’avenir et le succès de notre société dépendent de l’engagement des jeunes, qu’il faut stimuler. J’ai participé à un des sommets de Génération d’idées [l’initiative précédente de Plamondon] en tant que mentor. Pour la suite, on verra (comme dit l’autre)… après le 19 [avril] », ajoute l’ex-élu libéral, qui a démissionné après avoir été exclu du Conseil des ministres de Philippe Couillard.

Quelles seront les suites de la rencontre des « orphelins » ? Le mouvement peut rester un mouvement, devenir un parti politique en bonne et due forme ou se joindre à un parti existant, a expliqué Paul St-Pierre Plamondon au Devoir.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Françoise David

Chose certaine, ces orphelins politiques ont du pain sur la planche, parce que le système électoral favorise le bipartisme. C’est pour ça que les jeunes partis comme l’ADQ, la Coalition avenir Québec (CAQ), Québec solidaire et Option nationale ont toutes les misères du monde à percer.

Pour favoriser l’essor des petits partis, il faudrait changer le mode de scrutin pour introduire une forme de proportionnelle, croit Guy Laforest. Il est peu probable que ça arrive, parce que les libéraux au pouvoir n’ont aucun intérêt à encourager les partis adverses, estime le politologue.

Par contre, un simple changement aux règles de l’Assemblée nationale aiderait les petites formations, fait valoir M. Laforest : il suffirait d’abaisser le seuil qui accorde aux partis des budgets et du temps de parole en Chambre. À l’heure actuelle, un parti doit faire élire 12 députés ou obtenir 20 % des voix pour jouir de ces privilèges parlementaires ; en Allemagne, le seuil est fixé à 5 %, rappelle le professeur.

Des idées, s.v.p.

Peu importe les règles parlementaires, les partis doivent d’abord et avant tout proposer des idées emballantes aux électeurs, estime de son côté Sol Zanetti, d’Option nationale. « Ça devient une espèce d’obsession pour tout le monde de remplacer les libéraux. Mais remplacer les libéraux, ce n’est pas un projet de société », dit le chef du parti fondé par Jean-Martin Aussant.

Pour ON, les partis indépendantistes ont intérêt à s’unir. Une coalition souverainiste peut défaire les libéraux, comme l’a indiqué un récent sondage Léger. « Mais pour faire une alliance indépendantiste, il faut être indépendantiste : ça fait 20 ans que le Parti québécois a mis en veilleuse la promotion de l’indépendance ! » dit Sol Zanetti.

Le OUI (Organisations unies pour l’indépendance) a entamé des discussions informelles auxquelles participent notamment le PQ, QS et ON. Sol Zanetti considère ces discussions comme un point de départ encourageant.

Un vieil adage dit cependant que les partis au pouvoir contribuent eux-mêmes à leur défaite, surtout après plusieurs mandats. Les libéraux de Jean Chrétien l’ont appris à leurs dépens en 2006. Les conservateurs de Stephen Harper l’ont constaté à leur tour en octobre dernier. Les partis d’opposition à Québec considèrent que les libéraux de Philippe Couillard sont en voie de démontrer la véracité du proverbe.

21 commentaires
  • Normand Carrier - Abonné 2 avril 2016 07 h 22

    Bouillonnement politique prometteur ou destructeur .....

    IL est toujours bon qu'il y ait un brassage d'idées et que les élcteurs se remettent en cause et s'interrogent ..... Mais l'exemple du passage de l'ADQ a la CAQ fut un travail d'un franc libéral avec Legault qui s'appellait Charles Sirois .... Ce parti n'a servi qu'a diviser le vote nationaliste et séduire Legault dans l'atteinte de ses ambitions personnels soit devenir chef de parti et premier ministre ce qu'il a raté au PQ .....

    Les électeurs ont intérêt a se méfier et être alerte pour s'assurer que des libéraux ne soient pas a l'origine de ces mouvements qui ont pour objectifs de former de nouveaux partis qui diviseront le vote pour en assurer l'hégémonie libéral .... Ils sont futés ces libéraux et l'objectif des électeurs de se débarrasser des libéraux risque a coup sur d'avoir un effet contraire .... L'ajout de nouveaux partis va diviser le vote et garder le PLQ au pouvoir eux qui sont assurés du vote anglophone et une majorité du vote allophone .....

  • Robert Godin - Abonné 2 avril 2016 09 h 17

    Impasse

    Mais il y a longtemps que nous sommes dans cette impasse. À la fin du premier mandat de Bourassa, alors que le PLQ a atteint un niveau extrêmement élevé de corruption, nous n'avions pas le choix. Au fil des années, cette situation s'est répétée, souvent en alternance. En plus, il y a confusion entre la gauche plus égalitaire et la droite capitaliste d'une part et l'indépendance ou le fédéralisme d'autre part. Et maintenantle fait que PKP soit chef du PQ vient ajouter à la confusion. Je peux très bien m'identifier aux "orphelins politiques" mentionnés dans ce texte. À quand le profond changement tant souhaité depuis si longtemps?

  • Pierre Schneider - Abonné 2 avril 2016 10 h 02

    Vivement un NPD-Québec

    Ces progressistes qui désirent mettre l'indépendance en veilleuse pourraient fort bien faire revivre le NPD-Québec et profiter ainsi du parti frère qui siège déjà à Ottawa et qui possède des structures et une organisation qu'ils pourraient partager.

  • Nicole Delisle - Abonné 2 avril 2016 10 h 11

    Qu' attendons-nous?

    Tant que des égos surdimensionnés tireront chacun la couverture de leur côté pour
    obtenir le pouvoir et qu'ils n'auront pas le bien-être du peuple comme priorité, et qu'ils ne l'auront pas tatoués sur le cœur, nous serons encore assujettis au parti libéral qui ne veut que nous déposséder de notre bien pour le remettre à ses amis
    si "chers", dans tous les sens du terme. Le jour où la population en aura assez, et il
    semble que cela ne se fera pas de sitôt, elle se lèvera enfin debout et sortira dans la rue pacifiquement pour exiger leur démission sur le champ. Si elle ne se décide pas
    à franchir cette étape, il ne lui restera plus que la peau et les os. Leur fierté est déjà
    mise à rude épreuve. Mais pas encore assez pour refuser d'être dépouillés de tous leurs acquis depuis l'époque de la "grande noirceur", ni de devoir payer toujours
    plus pour tout ce qui touche leur quotidien; gracieuseté de ce cher parti libéral! Nous
    méritons tous mieux et tous nos avantages sociaux chèrement acquis sont en train de
    se désagréger au profit de certains vautours pour qui l'acquisition de la richesse n'a
    plus de fin. L'avenir du Québec doit revenir entre nos mains et non de celles des prédateurs qui affirment qu'ils veulent notre bien! Leur nez allonge comme Pinocchio
    tellement ils nous mentent!

  • Benoit Toupin - Abonné 2 avril 2016 10 h 28

    Récuperer les vapeurs de l'effervescence

    Le bouillonnement politique, s'il mène à la multiplication de l'offre politique, ne pourra porter des fruits avant d'être dépassé et épuisé par le temps. Il faut du temps pour un groupe de se constituer en parti politique et bâtir sa viabilité.

    Le bouillonnement politique peut être prometteur si, au lieu de prendre position sur les enjeux politiques, les oppositions se tournent vers les besoins qui sous-tendent les positions défendues. Les positions sont irréconcilables mais il y a plus d'une façon de satisfaire adéquatement les besoins les plus pressants; et il y a plus de latitude pour bâtir des lieux communs si on se concentre sur les bases de la fameuse société progressiste que tous cherchent.

    Les orphelins et les inquiets de la politique actuelle ont de bonnes raisons de s'agiter; la situation est critique. Cependant mettre de coté la question de l'indépendance, c'est accepter de corriger la situation en se privant de la part importante des ressources remise entre les mains du gouvernement canadien.

    A court terme, la société civil peut s'organiser et ralentir la dérive amorcée par le gouvernement Couillard; les belles paroles vagues de Monsieur Couillard, depuis sa candidature à la chefferie jusqu'à ce jour, montrent une gouvernance manipulatrice et régressive. Il faut que la société civile influence les tendances ambiantes et énonce les paramètres du progressisme rechercé.

    Il reste du temps pour les partis politiques d'ici la prochaine élection, pour chercher à coaliser la réflextion sur les contours de la société progressiste souhaitée. Pourquoi pas un chantier des oppositions où les besoins de notre société sont discutés, où l'impact du fédéralisme sur notre capacité d'agir est évalué objectivement, où la gouvernance du Québec est révisée pour plus d'objectivité, de savoir et de transparence?

    Le bouillonnement politique doit être le ferment d'enrichissement des idées plutôt que dispersion des énergies.