Décès d’une pionnière du Québec moderne

C’est Claire Kirkland-Casgrain qui a fait adopter la loi créant le CSF.
Photo: Gouvernement du Québec C’est Claire Kirkland-Casgrain qui a fait adopter la loi créant le CSF.

Claire Kirkland-Casgrain sera la première Québécoise à recevoir des funérailles nationales. Le premier ministre Philippe Couillard en a fait l’annonce hier, à la suite de l’annonce de son décès.

Claire Kirkland-Casgrain, première femme députée au Québec, est décédée à l’âge de 91 ans. Elle avait été ministre dans le gouvernement de Jean Lesage en 1962, puis notamment ministre du Tourisme et de la Culture sous Robert Bourassa, au début des années 1970, avant d’être nommée juge.

Grâce à elle, les femmes ne sont plus considérées comme des êtres de seconde zone, comme le prescrivait le Code civil. Avant qu’elle ne fasse adopter la Loi sur la capacité juridique des femmes mariées (loi 16), en 1964, les épouses se trouvaient dans l’incapacité de vendre des biens, de signer des documents légaux et de bénéficier d’une autonomie devant les institutions financières. « La loi 16 est fondamentale » dans la modernisation de la société québécoise, explique l’historienne émérite Micheline Dumont, de l’Université de Sherbrooke.

Claire Kirkland-Casgrain « est une figure majeure », juge l’historienne Denyse Baillargeon, de l’Université de Montréal. « Elle est un symbole : la première femme élue au Parlement. On a tendance à passer sous silence le rôle des pionnières. Mais c’est important. C’est elle qui a ouvert la porte à ce qui allait suivre. »

Avant d’être élue, Claire Kirkland-Casgrain milite dans une ligue pour la reconnaissance du droit juridique des femmes au sein du barreau du Québec. « Ses confrères du temps ne voyaient même pas toujours pourquoi les femmes devraient toucher un salaire », dit Micheline Dumont. Une des militantes de son groupe va publier dans Le Devoir, avec l’avocat Jacques Perrault, un texte en faveur de la reconnaissance des droits juridiques des femmes. « Le texte sera par la suite diffusé sous forme de brochure. » Mais il faudra attendre la mort de Duplessis et l’entrée en politique de Claire Kirkland-Casgrain pour que le Code civil reconnaisse finalement l’égalité juridique des femmes.

Née dans une famille politisée où l’argent ne constitue pas un obstacle à l’instruction, Claire Kirkland-Casgrain étudie au collège Villa-Maria, mène des études universitaires à McGill puis en Europe avant de devenir avocate en 1952. Elle pratique à Montréal, tout en restant proche des milieux libéraux, qui font la lutte contre le régime Duplessis. Son père, le docteur Charles-Aimé Kirkland, diplômé de l’université Harvard, sera maire et whip de l’opposition à Duplessis. Il est élu à six reprises député de Jacques-Cartier. Nommé ministre à la suite de l’élection des libéraux de Jean Lesage le 22 juin 1960, il meurt en fonction. Malgré l’opposition de Lesage, sa fille est pressentie pour le remplacer.

De père en fille

« C’était très courant au Canada anglais de voir une épouse ou une fille se présenter aux élections pour assurer ainsi la suite du père. Ce fut la même chose dans ce cas-ci au Québec », explique Micheline Dumont.

Pour Denyse Baillargeon, « c’était peut-être la seule façon pour en arriver à ce qu’une femme soit élue à l’époque. Son père représentait le comté depuis longtemps. Il y avait l’idée d’une continuité en élisant sa fille. Mais en même temps, elle était une militante libérale de longue date. Il aura néanmoins fallu plus de vingt ans après l’obtention du droit de vote des femmes pour que l’une d’entre elles soit élue ».

Avant d’être élue, Kirkland-Casgrain appuie une féministe telle Thérèse Casgrain, laquelle finira par trouver que la jeune libérale ne va pas assez loin. Claire Kirkland-Casgrain est très associé aux libéraux. Elle est conseillère de la Jeunesse libérale et se fait entendre à titre de présidente du Comité de la constitution du Club Mariana B. Jodoin, première francophone à être nommée au Sénat, ainsi que de la Fédération des femmes libérales du Québec. On la connaît aussi à titre de membre fondatrice de l’Association des femmes avocates de la province du Québec.

Claire Kirkland-Casgrain est élue à l’occasion d’une élection partielle en 1961, puis réélue lors de l’élection générale l’année suivante. Elle est déjà « très consciente des injustices qui touchent les femmes », explique Micheline Dumont. « Au sein de son comité des femmes du barreau, elle a essayé de les défendre. Une fois élue, elle va continuer de se faire entendre dans une chronique qu’elle signe pour Châtelaine. Et c’est elle, lorsque le comté de Jacques-Cartier sera divisé, qui suggère qu’on opte pour le nom de Marguerite Bourgeoys. » Jusqu’à l’élection de 1973, elle est la seule femme élue au Parlement.

Anti-indépendantiste

Farouchement anti-indépendantiste, méfiante devant des idées qu’elle juge trop à gauche, elle estime que « le peuple québécois ne possédait malheureusement pas la maturité nécessaire pour traverser la Révolution tranquille » et que « des éléments étrangers activistes aidant, il y a eu une infiltration massive des forces communistes et maoïstes », notamment au sein du système d’éducation, ce qui a perverti le système politique en place.

« On a tendance à souligner l’importance majeure de la loi 16 pour les femmes en oubliant que Kirkland-Casgrain a aussi changé le régime matrimonial des femmes », explique l’historienne Denyse Baillargeon. Grâce à elle, « on adopte le concept de la société d’acquêts, qui permet le partage des biens entre les époux, une situation plus juste. »

C’est elle encore qui, à la suite de la recommandation d’un rapport en 1971, fait adopter la loi qui crée le Conseil du statut de la femme deux ans plus tard. Le Conseil a salué en elle hier un « symbole puissant de l’accès des femmes à la politique [...] une figure inspirante pour celles et ceux qui travaillent pour une réelle égalité ». Tous les chefs des partis politiques officiels ont souligné son importance à l’annonce de son décès.

Nommée juge après sa carrière politique, elle prend sa retraite en 1991. « On ne peut oublier une femme pareille », résume Andrée Lévesque, historienne de l’université McGill.

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Photo: Gouvernement du Québec C’est Claire Kirkland-Casgrain qui a fait adopter la loi créant le CSF.
3 commentaires
  • Yvon Bureau - Abonné 25 mars 2016 11 h 27

    Source d'inspiration

    Qu'elle soit source d'inspiration et de Hauteur politique dans le Parlement, au parti libéral.

    Admiration et gratitude infinie, à vous, chère Personne.

    Je vous saluerai très bas désormais passant près de votre statut près du Parlement. Mieux, je vous toucherai et surtout me laisserai toucher.

  • Patricia Beloin - Abonnée 25 mars 2016 16 h 19

    C'est pas si loin.

    Avant l'intervention de Claire Kirkland-Casgrain dans les droits juridiques des femmes, il faut se rappeler qu'un mari devait signer l'autorisation opératoire de son épouse. Et oui, elle n'avait pas ce droit sur son propre corps. Nous venons de loin.

  • Colette Pagé - Inscrite 25 mars 2016 18 h 18

    Manque de maturité des électeurs québécois !

    Farouchement anti-indépendantiste, méfiante devant des idées qu’elle juge trop à gauche, elle estime que « le peuple québécois ne possédait malheureusement pas la maturité nécessaire pour traverser la Révolution tranquille » et que « des éléments étrangers activistes aidant, il y a eu une infiltration massive des forces communistes et maoïstes », notamment au sein du système d’éducation, ce qui a perverti le système politique en place.

    Encore aujourd'hui le PLQ est d'avis que les Québécois manquent de maturité politique pour prendre leurs affaires en mains.