Un silence embarrassant

Robert Lafrenière et son équipe ont pris tout le monde par surprise avec les arrestations de cette semaine.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Robert Lafrenière et son équipe ont pris tout le monde par surprise avec les arrestations de cette semaine.

Le malaise était palpable. Cinq ans et demi plus tard, il refait surface. En novembre 2010, le militant libéral Martin Drapeau avait mis le Parti libéral du Québec (PLQ) en émoi en réclamant une commission d’enquête sur l’industrie de la construction. Les centaines de membres du parti réunis en conseil général avaient accueilli sa proposition par un lourd silence. Personne ne l’avait appuyé. Martin Drapeau était vraiment seul, littéralement, à se tenir debout au micro ce jour-là.

Quand l’Unité permanente anticorruption (UPAC) a arrêté l’ex-vice-première ministre Nathalie Normandeau, l’ancien ministre Marc-Yvan Côté et cinq autres proches du PLQ et du Parti québécois, cette semaine, Martin Drapeau a poussé un soupir de soulagement. « Je me suis dit : "Enfin, il était temps !" Vraiment, c’est épouvantable ce qui s’est passé », dit-il au Devoir.

Mauvais moment

Ce conseiller financier de Boisbriand passait un très mauvais moment quand il a fait sa sortie en faveur d’une enquête sur la construction, à l’automne 2010. L’entrepreneur Lino Zambito venait de le poursuivre pour 150 000 $. Martin Drapeau a finalement remporté la bataille : un tribunal a tranché qu’il s’agissait d’une poursuite-bâillon visant à le faire taire. Zambito a été condamné à lui verser 15 000 $. Depuis, l’entrepreneur déchu a reconnu sa culpabilité à six chefs d’accusation de fraude, de complot et de corruption en lien avec des contrats à Boisbriand. Zambito a aussi reconnu avoir versé des ristournes à des partis politiques et à la mafia, avant de déballer son sac à la commission Charbonneau.

Soupçons fondés

On sait maintenant que les soupçons de Martin Drapeau étaient fondés. Il y avait quelque chose de pourri dans l’industrie de la construction. Dans la politique aussi. « Lino Zambito se sentait protégé de partout, il se pensait tout permis. J’ai vu pourquoi en suivant la commission Charbonneau et en voyant les accusations contre Mme Normandeau jeudi », raconte Martin Drapeau.

Pas pour rien que Nathalie Normandeau a reçu une douzaine de roses de Lino Zambito à son anniversaire, et des billets pour les spectacles de Céline Dion et Madonna. Elle cultivait ses relations avec des entrepreneurs qui contribuaient généreusement à la caisse électorale du PLQ. La vice-première ministre dans le gouvernement Charest était une des meilleures du parti pour amasser des fonds — 184 541 $ en 2008 seulement. Les ministres avaient de la pression pour amasser de l’argent : Jean Charest exigeait qu’ils fassent tinter au moins 100 000 $ par année dans la caisse du parti.

« La réforme du financement des partis, qui a instauré le principe du financement public, a entraîné un changement de culture au Parti libéral », estime Martin Drapeau. Militant convaincu du PLQ, il n’a aucune gêne à vanter une politique instaurée par le gouvernement Marois. Les partis sont désormais largement financés à même les fonds publics. Les citoyens peuvent verser un maximum de 100 $ par année aux partis. « Il faut se rendre compte que l’argent, ça peut corrompre la démocratie assez vite », dit M. Drapeau.

Examen de conscience

Ce militant libéral a beau être rassuré depuis l’arrivée de Philippe Couillard à la tête du PLQ, des membres influents du parti admettent ressentir un malaise devant le silence de celui-ci en lien avec la corruption. Il est vrai que le premier ministre Couillard et ses ministres ont balayé de façon expéditive les questions soulevées par les arrestations de cette semaine. Comme si ça n’existait pas. La légendaire discipline du Parti libéral, qui lui dicte de laver son linge sale en famille, s’est révélée de façon éclatante.

Une aubaine pour les partis de l’opposition, qui accusent Philippe Couillard de fermer les yeux sur la corruption au sein du PLQ (même si le PQ doit se garder une petite gêne : deux militants péquistes figurent parmi les accusés aux côtés de Nathalie Normandeau). « Les chefs d’entreprise ou de partis politiques admettent difficilement que leur organisation peut avoir un problème de corruption, parce que ça coûte très cher — en votes ou en baisse de la valeur des actions », dit Denis Saint-Martin, professeur de science politique à l’Université de Montréal.

Les libéraux fédéraux ont traversé un purgatoire de 10 ans dans l’opposition après le scandale des commandites, rappelle-t-il. Dans toutes les démocraties occidentales, les partis de pouvoir comme le Parti libéral (fédéral et provincial) sont plus vulnérables aux tentatives de corruption que les partis idéologiques, explique Denis Saint-Martin. « C’est un fait objectif. M. Couillard ne devrait pas avoir de problème à l’admettre. Peut-être que ce qui arrive avec Mme Normandeau va déclencher une réflexion dans le parti », dit-il.

L’arrogance

Quand le scandale des commandites a éclaté en 2004, les libéraux fédéraux étaient devenus arrogants après une décennie au pouvoir. Contre toute attente, les partis de droite se sont unis et les conservateurs de Stephen Harper ont remporté le scrutin de janvier 2006 — avant de devenir arrogants et de se faire battre à leur tour par les libéraux de Justin Trudeau, en octobre dernier. En campagne électorale l’automne dernier, le candidat Marc Garneau (devenu ministre des Transports) avait admis sans détour au Devoir que son parti méritait une leçon et que la traversée du désert dans l’opposition était un passage obligé.

Le silence embarrassant de Philippe Couillard et de ses troupes peut-il se retourner contre le PLQ ? Pour le moment, les partis d’opposition sont tellement faibles et divisés que la suprématie libérale est loin d’être menacée. « Mais est-ce que le choc traumatique de cette semaine peut être un game changer ? Pour les naïfs optimistes dont je suis, les tribunaux vont donner le ton et envoyer un message fort [en faveur de l’éthique] à toute la classe politique », dit Denis Saint-Martin.

Après bien des démêlés avec les libéraux — sa sortie en faveur d’une enquête publique avait heurté des susceptibilités au parti — Martin Drapeau, en tout cas, est revenu militer activement au PLQ, dans la circonscription de Groulx, dans la couronne nord de Montréal. Il estime que le parti a changé en mieux.

« Est-ce qu’à l’intérieur du parti, la réflexion [sur l’éthique] a été faite ? Je pense que oui. La culture du parti a beaucoup changé. Sous le règne de M. Couillard, personne ne s’est fait prendre la main dans le plat de bonbons », dit-il.

Même s’il est encore troublé par ce qu’il a appris à la commission Charbonneau et par les arrestations de cette semaine, Martin Drapeau dit faire confiance au système de justice. « Mais si Mme Normandeau est reconnue coupable, il faudrait assurément que le parti fasse un mea culpa. »

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19 commentaires
  • Pierre Valois - Abonné 19 mars 2016 01 h 08

    Traitons les partis comme des individus...

    Un homme tue un orignal en temps prohibé, et condamné, il perd son droit de chasse pour 24 mois. Un autre conduit en état d'ébriété et condamné lui aussi,perd son permis de conduire pour quelques mois quand ce n'est pas pour quelques années.

    Un parti politique travestit la démocratie et foule à ses pieds ses valeurs et s'en tire à bien meilleur compte que les deux citoyens dont on donne l'exemple plus haut. Il n'est pas puni. On ne suspend pas l'exercice du pouvoir d'un parti même s'il a braconné la démocratie.

    Bref, la société excelle pour rappeler à l'ordre ses citoyens, mais semble incapable de sévir contre ses parties constituantes quand elles commettent des dérives plus graves que celles de ses citoyens.

    Cyniques, dit-on que sont devenus les citoyens. Bien moins cyniques que ces partis qui se contrechri....des citoyens.

    • Donald Bordeleau - Abonné 20 mars 2016 00 h 29

      Mais selon les informations du système de financement du PLQ c'était monsieur Jean Charest la tête dirigeante et surtout Marc Bibeau et les autres collecteurs pour les contacts qui étaient les personnages qui dirigeaient l'ensemble de ce système agressif des affaires dit Monsieur Robert Benoît ex PDG du PLQ.

      Tout cela pour beaucoup d’argent en retour pour plusieurs millions par années, tout un succès pendant plusieurs années pour de 4 à 7 millions de plus dans la caisse du PLQ et aussi pour quelque centaines de milliers de dollars par ricochet pour les autres partis.

      Tout cela pour beaucoup d'argent pour le parti libéral.

    • Gaston Bourdages - Abonné 20 mars 2016 05 h 12

      Merci monsieur Valois.
      Si nous demandions aux consciences des gens formant et militant dans «ces partis qui se contrechr.....des citoyens» ce qu'elles pensent, comment elles vivent leur «braconnage de la démocratie» ?
      Monsieur Fortier, dans son article, parle d'examen de conscience. Le Père Didace Beauchemin nous la décrirait fort probablement ainsi : «Vaste Monde» que celui de l'examen de conscience...pour celle ou celui ouvert à l'exercice. Est-ce un risque que celui d'aller cogner ou à la porte ou au coeur ou à l'esprit ou a l'âme de sa conscience ?
      Conscience et «braconnage de la démocratie»...
      Gaston Bourdages,
      Auteur.
      Saint-Mathieu-de-Rioux.

  • Jean-Marc Simard - Abonné 19 mars 2016 06 h 34

    Le plat de bonbons !!!

    « Sous mon règne, personne ne s’est fait prendre la main dans le plat de bonbons », dixit Couillard...

    Est-ce que c'est parce que le plat de bonbons a disparu ? Ou bien parce que les divers stratagèmes de fraude ont changés et se sont raffinés ? Ou bien parce qu'on a légalisé les façons de se servir dans le plat de bonbons ? Est-ce parce que le plat de bonbons a changé de nom et s'appelle dorénavant «subventions», «investissements», «contributions discrétionnaires», ou bien «extras» ?
    Est-ce parce que les procédés sont plus cachés ou ont changés de lieux paradisiaques ?

    Certes légaliser les façons de faire de la politique contribue à les décriminaliser, mais restent-t-elles morales pour autant ? La question reste ouverte...Chose sûre tout gouvernement, peu importe le parti au pouvoir, brasse de grosses affaires et manipule de grosses sommes d'argent qui ne leur appartiennent pas, mais appartiennent aux contribuables...Ils n'en sont que les dépositaires et les gestionnaires...Or, l'humain étant ce qu'il est, la tentation sera toujours grande d'essayer de se tremper les doigts dans le plat de bonbons sans se faire prendre...La vigilence sera toujours nécessaire...

  • Hélène Gervais - Abonnée 19 mars 2016 06 h 58

    Personne ne s'est fait .....

    prendre la main dans le plat de bonbons pour l'instant. Mais la culture libérale est telle que ça viendra, ne rêvez pas en couleur, même si couillard n'est pas charest.

  • Normand Carrier - Abonné 19 mars 2016 07 h 05

    Non , le PLQ n'en a pas tiré de lecons .....

    Le parti et le gouvernement Couillard n'en a tiré aucune lecon car ce gouvernement est trop suffisant et arrogant pout daigner en prendre sa part de responsabilités et faire son examen de confiance ....Le PLQ mise sur la mémoire défaillante du bon peuple qui a cette fichue tendance a oublier ...... L'exemple de ce militant libéral outré sous Jean Charest en est rendu a faire confiance a Philippe Couillard et a son parti même si 11 ministres faisaient parti du gouvernement Charest et que l'exemple Normandeau démontre clairement qu'il s'agir d'un système bien organisé et bien huilé ..... Monsieur Drapeau est prêt a croire qu'il n'y avait aucun autre système sous d'autres ministres a Laval ou a Montréal ......

    Que dire du duo Charest-Bibeau qui avait monté un système d'arnaque systémique pour que chaque contrat amène une ristourne au PLQ ...... C'est difficille d'aller plus haut dans la hiéarchie .....

    A l'avenir , le bon peuple devra miser sur l'UPAC , la délation et les corps policiers pour donner des lecons d'intégrité aux malfrats ... Il faut espérer que les procès a venir démontreront cette collusion et cette corruption ....

  • Robert Lauzon - Abonné 19 mars 2016 07 h 35

    Personne ne croira plus le PLQ


    Les PLQuistes sont, encore une fois, dans l'eau chaude. Treize ministres du temps Charest sévissent toujours à Québec. Les coupures sauvages effectuées par les adeptes du scalpel et, au moment, les augmentations injustifiées consentis aux médecins, des pairs, sont des exemples de leur politique du "scratch my back and I'll scratch yours".

    Le silence de M. Couillard est révélateur d'un très profond malaise. La transparence, avait-il promis, et bien, la transparence, mon œil!

    Le Québec peut et mérite tellement mieux.