Eaux tumultueuses pour un premier ministre verdissant

Philippe Couillard a eu une semaine occupée à l’Assemblée nationale.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Philippe Couillard a eu une semaine occupée à l’Assemblée nationale.
Le gouvernement Couillard a connu une rentrée parlementaire tumultueuse alors que l’opposition a eu plusieurs os à gruger : la vente de Rona à des intérêts américains, le reniement de l’engagement de l’État pour l’exploration pétrolière à Anticosti, l’arrivée potentiellement explosive d’Uber. Mais c’est un sujet du « champ gauche », comme le veut l’expression, celui des jeunes fugueuses des centres jeunesse forcées de se prostituer, qui a vraiment embêté les libéraux.


« Chaque jour, des dizaines de jeunes filles se font passer sur le corps par des hommes que je ne qualifierai pas dans des hôtels miteux », a lancé mercredi, à l’Assemblée nationale, la porte-parole péquiste en matière de condition féminine, Carole Poirier. Le ton était donné.

Il y a ce rapport, daté de février 2014, d’un comité interministériel sur l’exploitation sexuelle qui concluait que les centres jeunesse étaient des lieux de recrutement de mineures pour les gangs de rue. « Quelqu’un au gouvernement a dit que ce n’était pas une priorité, l’exploitation sexuelle des jeunes femmes. Quelqu’un a dit aux fonctionnaires d’arrêter de travailler. Quelqu’un a dit que ce n’était pas la peine », a accusé le critique péquiste en matière de protection de la jeunesse, Jean-François Lisée.

L’explication est plus simple. Fraîchement élu au printemps, le gouvernement libéral n’y a pas porté attention. Il avait d’autres chats à fouetter, comme de procéder rapidement à des compressions, dont 20 millions à la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

On ne peut attribuer le laxisme gouvernemental à cette coupe comme le clame l’opposition. C’est plutôt l’exercice de compressions dans son ensemble qui a fait que ce rapport, commandé par le précédent gouvernement, a été ignoré. Quand la machine est occupée à sabrer, elle ne pense pas à faire du développement, car donner suite aux observations d’un comité interministériel, c’est engager des ressources de l’État.

L’opinion publique

L’exploitation sexuelle de mineures qui sont sous la garde de la DPJ, ça ne manque pas d’émouvoir l’opinion publique. Quand les nouvelles sont conditionnées par l’émotion, le gouvernement sent le besoin de réagir rapidement et de façon catégorique, souligne-t-on. La semaine dernière, la première réaction de la ministre déléguée à la Protection de la jeunesse, Lucie Charlebois, aux fugues en série au centre jeunesse de Laval fut d’alarmer la population en parlant de l’infiltration du centre par un réseau de proxénètes. Le nouveau ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, a dû corriger le tir le lendemain. « Deux pas de recul auraient été très salutaires. On aurait dû retenir Lucie une journée », convient-on au gouvernement. D’autant plus qu’il s’agit d’un enjeu interministériel. Le remaniement récent n’a pas aidé les choses : les cabinets ne sont pas encore rodés. Même Martin Coiteux, qui montre d’habitude une maîtrise poussée de ses dossiers, semblait à côté de ses pompes.

L’épisode n’est pas sans rappeler la tempête des fouilles à nu « respectueuses » qui a coûté la tête d’Yves Bolduc : un sujet émotif qui avait soulevé l’indignation de la population.

Bonne semaine

Le chef de l’opposition officielle, Pierre Karl Péladeau, a fini par connaître une bonne semaine, se réjouit-on dans son entourage. Changement de méthode : plutôt que des mêlées de presse où il était à cran le plus souvent, il tient des points de presse, derrière un lutrin, avant les périodes de questions. Discipliné, il est étonnamment bien préparé. Son ton est mieux ajusté ; il s’efforce même d’apparaître sympathique. La transformation l’a bien servi, d’autant plus qu’il a pu défendre à l’Assemblée nationale des dossiers économiques qu’il connaît sur le bout des doigts.

Les péquistes ont apprécié la première sortie de la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade, qui a accueilli la vente de Rona à l’américaine Lowe’s comme une bonne nouvelle. Pierre Karl Péladeau et François Legault se sont ligués pour taper sur le clou de la protection des sièges sociaux. À leurs yeux, la défense du libre marché fournie par Philippe Couillard renforce la perception qu’il est foncièrement antinationaliste.

Au gouvernement, on soutient que cette vente aura peu d’impact sur l’opinion publique : la décision était inévitable, et ce sont les Couche-Tard, les CGI et les autres entreprises québécoises qui font des acquisitions à l’étranger qui auraient rappliqué si d’aventure Québec avait tenté de bloquer la transaction.

Anticosti

Les chefs péquiste et caquiste se rejoignent aussi dans leur opposition à la décision de Philippe Couillard de renier la signature de l’État en dénonçant le contrat qui lie Québec à Pétrolia, Corridor Ressources et Maurel Prom pour l’exploration pétrolière et gazière sur l’île d’Anticosti.

« Il ne s’agit pas d’être diplômé en physique nucléaire pour savoir que la fracturation hydraulique sur une île, et une île de relative petite taille, ça pose un problème technique fondamental », a déclaré le premier ministre à l’Assemblée nationale. Mais au-delà des considérations techniques et économiques qu’il a avancées, Philippe Couillard a livré un plaidoyer écologiste pour la préservation de l’île. « Jamais l’agression sauvage d’un milieu naturel comme Anticosti ne portera ma signature », a-t-il affirmé.

L’exploitation

Au PQ, on rappelle qu’Anticosti n’est pas une île vierge et que, en dehors de ses parcs nationaux, elle a subi une exploitation forestière à grande échelle. Et les bucoliques cerfs de Virginie, que l’on y a introduits, ont perturbé son équilibre naturel. L’opposition relève que la décision de Philippe Couillard, qu’elle juge intempestive, a fait sursauter les milieux d’affaires, qui ne se reconnaissent plus dans ce chef libéral qui a pris un virage vert. Même certains députés libéraux sont sceptiques.

François Legault a témoigné de la perplexité des gens d’affaires. « Quand c’est rendu que le seul allié du premier ministre, c’est Québec solidaire, là, c’est tout dire », a laissé tomber le chef caquiste. « On a un Québec qui consomme du pétrole, qui va continuer de consommer du pétrole et du gaz, puis il y a deux choix : ou on importe ce pétrole, puis on laisse les profits à l’étranger, ou on explore et exploite nous-mêmes, puis on garde les profits pour le Québec. Pourquoi est-il contre la création de la richesse ? »

Tel un Stéphane Dion qui, en chef du Parti libéral du Canada, promettait il y a huit ans de créer une bourse du carbone, qui est devenu une réalité aujourd’hui, Philippe Couillard, qui poursuit des ambitions à long terme, est en avance sur son temps, fait-on valoir dans son entourage. Comme Robert Bourassa, qui a choisi l’hydroélectricité plutôt que le nucléaire. Seulement, on espère qu’il ne soit pas trop en avance sur son temps. Comme Stéphane Dion.

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