Québec ampute son aide de moitié

Dans la foulée du projet de loi 77, certains craignent que la ministre Kathleen Weil allège les exigences de français pour certains travailleurs très demandés, quitte à les franciser sur les lieux de travail.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Dans la foulée du projet de loi 77, certains craignent que la ministre Kathleen Weil allège les exigences de français pour certains travailleurs très demandés, quitte à les franciser sur les lieux de travail.

Les employés du fabricant Vêtements Peerless, de Montréal, n’ont plus de service de francisation dans leur milieu de travail. Les cours de français qui leur étaient offerts depuis 20 ans ont été supprimés cette année faute de fonds. Et ce n’est qu’une des dizaines d’entreprises touchées par les récentes coupes dans la francisation en entreprise.

En 2014-2015, une cinquantaine d’employés, répartis en quatre groupes, suivaient des cours de français à raison de deux heures par jour, deux fois par semaine, après leur journée de travail, a indiqué Mario Ayala, un employé de Peerless et directeur de la division vêtements des Teamsters (FTQ). Arrivé en 1987 du Salvador, Mario Ayala, qui est responsable de la francisation chez Peerless, a appris le français grâce à des cours donnés dans cette entreprise pour laquelle il travaille depuis près de 30 ans.

Peerless compte quelque 800 salariés syndiqués qui sont, pour la plupart, des immigrants allophones. Les deux tiers sont des femmes.

« Les gens sont très intéressés à apprendre le français », a fait valoir Mario Ayala. Il en veut pour preuve la liste d’attente qui comptait 90 noms quand les cours furent abolis.

Les fleurs avant le pot

Quelques mois avant que le couperet ne tombe en septembre dernier, le ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion (MIDI) avait décerné à Mario Ayala le Mérite en francisation des personnes immigrantes.

Deux travailleuses de chez Peerless, Phi My Hien Bo, d’origine vietnamienne, et Joconda Guevara, d’origine nicaraguayenne, se sont dites très déçues de la suppression des cours qu’elles suivent depuis trois ans. « Je parle anglais avec mon patron et je veux parler français », a dit Mme Bo, dont l’anglais, selon ses dires, est rudimentaire, tout comme son français. Les deux mères de famille ont dû travailler dès leur arrivée au Québec, si bien que les cours offerts par l’État, à temps complet ou à temps partiel, ne leur convenaient pas. « J’ai travaillé tout de suite. La priorité, c’est la famille avant la langue », a dit Mme Guevara.

Dans les entreprises syndiquées, ce sont les syndicats, affiliés à la FTQ ou à la CSN, qui se chargent d’organiser les cours de francisation sur les lieux de travail ou, encore, dans les locaux des syndicats quand la francisation est offerte dans certains secteurs, l’entretien ménager, par exemple. La plupart des employeurs jugent que la francisation de leurs employés n’est pas de leur ressort.

Ce ne sont pas les professeurs du MIDI qui donnent les cours. Les syndicats font appel aux services de l’organisme à but non lucratif Formation de base pour le développement de la main-d’oeuvre (FBDM).

Pour la francisation chez Peerless, la Commission des partenaires du marché du travail (CPMT) versait au syndicat une subvention annuelle de 100 000 $, ce qui couvrait la rétribution des professeurs et le salaire minimum aux employés qui assistaient aux cours. La CPMT est alimentée par le Fonds de développement et de reconnaissance des compétences de la main-d’oeuvre, qui recueille les sommes que les employeurs n’ont pas investies annuellement dans la formation de leur personnel, comme l’exige la Loi. Cela représente un montant équivalant à 1 % de la masse salariale.

Moitié moins d’heures

Selon les données colligées par la directrice générale de FBDM, Judith Giguère, son organisme a fourni plus de 9000 heures de francisation en 2014-2015 contre 4700 pour l’année financière en cours. Le nombre d’entreprises visées est passé de 39 à 25 tandis que le nombre de participants a presque chuté de moitié, de 627 à 321 personnes.

Le président de la CPMT, Florent Francoeur, a confirmé que le budget de son organisme avait été réduit de moitié en 2015-2016, chutant à 35 millions. Toutes les activités de formation financées par la CPMT sont touchées, y compris la francisation. Le Fonds avait un surplus de 96 millions qui devait être dépensé en quatre ans : il est maintenant épuisé, ce qui explique les coupes.

Ce qu’on appelle le « soutien régionalisé » à la francisation s’élèvera à 4 ou 4,5 millions pour l’année en cours, a précisé le directeur du développement de la main-d’oeuvre de la CPMT, Éric Gervais. Selon lui, si la CPMT fait moins de francisation, le MIDI prendra la relève. Éric Gervais croit d’ailleurs que la francisation en entreprise est moins efficace que les cours à temps partiel dans les écoles.

Judith Giguère n’est pas d’accord. D’une part, le MIDI n’a pas pris la relève; d’autre part, il a des exigences auxquelles ne peuvent satisfaire les entreprises. La francisation en entreprise permet de briser les « petits ghettos » linguistiques, de faire en sorte que l’anglais ne soit pas la langue que le chef d’équipe emploie pour s’adresser aux travailleurs immigrants, a-t-elle souligné.

Alléger les exigences

Dans la foulée du projet de loi 77, certains craignent que la ministre Kathleen Weil allège les exigences de français pour certains travailleurs très demandés, quitte à les franciser sur les lieux de travail. En commission parlementaire, le patronat a réclamé que la possibilité lui soit offerte d’embaucher des travailleurs immigrants qui ne parlent pas le français.

Le président de Manufacturiers et exportateurs du Québec, Éric Tétrault, a soutenu qu’avec ou sans cours, le travailleur immigrant typique apprend le français à l’usine en six mois ou un an. « Ça m’a choqué [cette déclaration] parce que moi, j’ai des employés ici que ça fait 20, 30 ans qu’ils sont assignés à des machines et qui ne savent pas parler français », s’est insurgé Mario Ayala.

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32 commentaires
  • Georges Tremblay - Abonné 9 février 2016 01 h 20

    Appel aux libéraux qui se souviennent de leurs motivations premières !

    Toute grande réalisation est précédée d'un rêve.
    Je suis certain qu'en entrant en politique vous rêviez de laisser votre marque pour le plus grand bien du Québec.
    Vous rêviez sans doute à ces grandes occasions où votre conscience vous imposerait un geste héroique: debout! envers et contre tous, s'il le faut!
    Je suis certain qu'il existe des élus libéraux qui ne peuvent approuver ni ces coupures, ni la stratégie qui les sous-tend.

    • Yves Côté - Abonné 9 février 2016 09 h 02

      Ces libéraux fiers de leur langue (comme le fut mon père lui-même jusqu'à sa mort au début des années 80) existent peut-être encore aujourd'hui, mais ils n'ont certainement plus droit au chapitre, Monsieur.
      Et comme ils savent très bien qui mènent au parti, pour ne pas le faire exploser, ils acceptent de suivre en moutons...
      Ce qui n'est certainement pas des plus glorieux mais les empêche de remettre en question leurs illusions sur ce qu'est aujourd'hui ce parti.
      Merci de votre lecture, Monsieur.

  • Sylvain Mélançon - Inscrit 9 février 2016 02 h 55

    Incompréhension profonde

    Cela montre l'incompréhension profonde de ce gouvernement pour la situation du français au Québec, en particulier chez les immigrants. L'incompréhension de celui qui ne veut pas comprendre.

    Pourtant, il aurait sans doute suffi d'écouter les fonctionnaires et/ou les organismes du terrain, plutôt que le président de Manufacturiers et exportateurs du Québec ...

    • Yves Côté - Abonné 9 février 2016 08 h 57

      Monsieur Mélançon, le gouvernement actuel comprend très bien la situation du français au Québec.
      C'est d'ailleurs la raison qui le motive à accélérer les choses pour terminer le travail de sape canadien auprès des Québécois...
      Ne me dites pas que vous avez confiance dans les annonces de vertu du le gouvernement Couillard ?
      Si vous le faites, pardon mais soit je ne vous croirez pas, soit je douterez de votre sincérité à protéger ce qui reste de notre langue et de notre pouvoir politique...
      Salutations républicaines, Monsieur.

  • Yves Côté - Abonné 9 février 2016 05 h 24

    Questions...

    Je suis si outré de cette nouvelle et des arguments qui sont donnés pour justifier cette mesure de capitulation linguistique et culturelle, que je préfère limité ici mon commentaire aux deux questions suivantes.
    De cette complicité à nous déprécier tous, comment donc ces gens peuvent-ils montrer à tous ces nouveaux arrivants québécois (et à leurs propres enfants...) la fierté et le courage d'exister qu'ont démontré nos Anciens, envers et contre tous ?
    A chaque fois que nous manquons de courage, nous donnons ouvertement à tous l'identité de notre plus grand ennemi : nous-mêmes.
    N'est-il pasl grand temps que tous, jeunes et vieux, célèbres ou inconnus, nous donnions l'exemple concret de notre valeur, plutôt que celui navrant du nombrilisme et du conformisme aux idées de nos maîtres modernes, dans lequel il est toujours plus confortable de se réfugier quand la bourasque souffle ?

  • Hélène Gervais - Abonnée 9 février 2016 05 h 56

    Vu que le français n'a pas ....

    d'importance pour ce gouvernement, alors pourquoi aider les entreprises à la francisation n'est-ce pas? Et pourquoi l'entreprise au nom anglophone, continuerait ce programme à ses frais, vu que l'anglais est si important et reconnu à Montréal.

  • Jean-François Trottier - Abonné 9 février 2016 06 h 28

    La majorité?

    Commen décrire la majorité au Québec ?

    Celle qui a le contrôle du gouvernement, qui attire le plus les immigrants, dont les prérogatives ne sont jamais remises en question, celle qui représente "the main way of life", qui jamais ne se fait taxer de racisme et pourtant ressembe à s'y méprendre aux blancs de l'apartheid, celle qui régulièrement se plaint d'être déconsidéréé dans son milieu ?

    Le rôle du gouvernement est de défendre la, "sa" majorité. C'est ainsi qu'il comprend sa propre position et ses propres chances de rester en poste.

    Autrefois on appelait ça des rois-nègres.

    Depuis 12 ans je n'ai plus de mot pour décrire ces ministres qui se suivent et se ressemblent, du premier au plus pâle, du plus menteur au plus traître, du plus ridicule au plus incompétent.

    Infamie ? Bassesse ? Chaque jour et d'heure en heure la colère monte en moi de voir ces taxeurs, comme dans une cour d'école, imposer leurs lois dérisoires et sans but avec les grands, leurs poings massifs et désordonnés sur les petits.

    Mais qui au Québec peut encire les appuyer, sinon les privilégiés? Ces fous dangereux préparent le pire clivage que j'aie jamais vu, la pire chicane possible, selon un profil en même temps économique et linguistique.

    Aucun mot ne peut être assez dur pour les décrire.

    • Michel Blondin - Abonné 9 février 2016 10 h 10

      « Infamie ? Bassesse ? Chaque jour et d'heure en heure la colère monte en moi de voir ces taxeurs, comme dans une cour d'école... » dites-vous!
      Les faits soulignés sont éloquents.

      Le comble de l'infamie est que Couillard a catapulté l'ex-révolté de la loi 101, la ministre Weil, responsable de la francisation des réfugiés et immigrants.
      La double bassesse de ce gouvernement, fédéralistes extrême est de faire l'engraissement du nombre de parlants anglais du Québec comme une économie tout en niant l'existence fragile de toute une nation.

      La loi 101, faire du français la seule langue officielle du Québec, rendue incapable par politicien fédéraliste à tout crin. Ces fédéralistes, pro assimilation, valent un prix d'or avec nos fonds. Et leurs votes, un mur totalitaire.

      Les faits parlent durement.

      Selon les données regroupées provenant des analyses de Pierre Drouilly, à l’élections du 4 sept 2012, le coefficient de corrélation entre le vote et la composition linguistique (anglophone) dans la région métropolitaine des 59 comtés est de 0.914 pour le PLQ et de -0.954 au PQ, dans un intervalle de confiance de 99%.

      Aux 8 élections entre 1976 et 2012 le facteur de corrélation à varié allant de 0.728 à 0.936 pour le PLQ sauf en 1989 à .049 et de 0.922 à 0.977 pour le PQ. Autant dire qu’il y a certitude (corrélation significative) que les anglophones vote libéral sauf quand un parti «anglophone » existe. Et aussi, il y a certitude que les anglophones ne votent pas PQ est aussi vrai que la terre est ronde ou qu’une pomme tombera au sol avec la force gravitationnelle de 9.8 mètres à la seconde, par seconde (au carré), issue des lois newtoniennes.

      Cette vérité tabou, validée à toutes les élections depuis 40 ans est toujours cohérente et incontestable à faire peur.

      Je partage votre expression: " Aucun mot ne peut être assez dur pour les décrire".