Le registre sur la ligne de tir

Au club de tir Les Castors de Charlesbourg, à Québec, difficile de trouver quelqu’un qui est pour le registre des armes à feu.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Au club de tir Les Castors de Charlesbourg, à Québec, difficile de trouver quelqu’un qui est pour le registre des armes à feu.

Plus d’un quart de siècle après la tuerie de Polytechnique, le Québec est le théâtre d’une bataille rangée entre pro et anti-registre des armes d’épaule. Un clivage entre citadins et ruraux est vite apparu au lendemain du dépôt du projet de loi sur l’immatriculation des armes à feu à l’Assemblée nationale, fin 2015. Le consensus québécois sur le contrôle des armes à feu s’est écroulé… à moins qu’il n’ait jamais existé ?

Révolté, le passionné de chasse Jean-François Laflamme est monté au créneau afin de repousser une nouvelle « attaque contre [son] mode de vie » : appels au ralliement des opposants à un registre québécois des armes d’épaule, envoi de lettres à des dizaines de députés, signature de pétitions, etc. « C’est non à l’enregistrement ! » lance-t-il, attablé au resto Pic-Nic de l’Érable, à Plessisville. « Tu vas me voir passer dans les journaux, me faire arrêter, puis avoir des amendes à payer, parce que jamais je ne ferai buriner mes armes », avertit le propriétaire d’une vingtaine d’armes d’épaule et de poing d’une valeur totale approximative de 25 000 dollars.

En matière de démêlés avec la justice, le trentenaire du Centre-du-Québec s’y connaît. En 2002, il est épinglé par des agents de la Sûreté du Québec avec un permis d’armes à feu échu alors qu’il s’en va chasser l’orignal. Il a violé le Code criminel, allègue la SQ. Prise d’empreintes digitales, réponse à l’accusation, honoraires d’avocats élevés : il est perçu par des propriétaires d’armes comme la « première victime » de la loi C-68, qui a été adoptée par le Parlement canadien en 1995. « Ma mère est tombée malade. Elle a eu un gros choc émotif », raconte Jean-François Laflamme la voix fêlée. « J’étais capable d’en prendre. Mais ce n’est pas tout le monde qui aurait pu passer au travers. » La Couronne retire ses accusations. Le temps passe. Sa mère retrouve le sourire.

Le dépôt du projet de loi sur l’immatriculation des armes à feu, le 3 décembre dernier, a toutefois ravivé ces bien mauvais souvenirs. Jean-François Laflamme entend lutter contre ce projet de registre « inefficace » et « coûteux ».

L’idée de créer un registre divise les Québécois. La fracture est nette entre Montréal et le reste du Québec. Selon un sondage Léger effectué au printemps 2015, 50 % des Montréalais seraient en faveur tandis que les autres Québécois y seraient réfractaires (57 % dans la capitale nationale et 66 % dans l’Est-du-Québec). Armés de ces statistiques, les anti-registres s’accrochent à l’idée de voir suffisamment d’élus libéraux, péquistes et caquistes briser les rangs et s’opposer au projet de loi controversé.

Gratuit, vraiment ?

Le ministre Pierre Moreau a répété que l’enregistrement des armes d’épaule sera simple et gratuit. « On a déjà entendu ça », peste le « maniaque » de chasse au petit gibier Michel Aubre. « Le fédéral a fait un registre “totalement gratuit”. Ça n’a pas été long qu’il nous a imposé des frais de toutes sortes », ajoute le propriétaire de six armes à feu.

Le projet de loi 64 forcera M. Laflamme, M. Aubre et tous les chasseurs à faire buriner un numéro unique sur chacune de leurs armes au coût de 15 $ (L’Armurier de Joliette) à plus de 50 $ (Armurier Alain Dépôt de Granby).

Le burinage des armes est l’un des principaux irritants du projet de loi 64, glisse Jean-François Laflamme. Il se garde cependant de le répéter à haute voix, craignant que le nouveau ministre de la Sécurité publique, Martin Coiteux, fasse tomber cette obligation pour apaiser un tant soit peu la contestation populaire, puis forcer l’adoption du reste du projet de loi. « Pas de compromis ! »

La mise sur pied d’un registre québécois entraînera un gaspillage éhonté de fonds publics, martèle-t-il. Il n’accorde aucune crédibilité aux évaluations de coûts entre les mains du ministre de la Sécurité publique, selon lesquelles l’établissement d’une base de données coûterait 17 millions de dollars, puis 5 millions additionnels par année pour sa maintenance.

Le gouvernement libéral devra débourser au bas mot 200 millions de dollars pour tirer « une balle dans l’eau », lance Michel Aubre, qui supervise les activités de l’Association de chasse et pêche de Plessisville, qui a établi ses quartiers de l’autre côté de la rue. « Vous vous souvenez du registre fédéral ? »

« Dépenser des millions pour ça, moi, je ne suis pas d’accord », ajoute Fernande Cayouette, avant de détourner le regard vers un tableau blanc sur lequel le bilan de chasse de l’année 2015 des membres du club a été inscrit au marqueur : 57 orignaux, 777 chevreuils, 23 ours et 57 dindons. L’amatrice de la chasse à la perdrix et au chevreuil — rare femme croisée dans l’antre du chasseur de Plessisville — met au défi Le Devoir de dénicher un chasseur en faveur du projet de loi 64.

« Tuer le marché »

Des dizaines de pistolets se trouvent sous verre, alors que des dizaines de carabines sont cordées le long du mur, sous une tête de chevreuil. Le regard des clients s’arrête immanquablement sur une carabine de calibre 22 qui a toutes les allures d’un instrument de guerre. Elle a enfilé « un pyjama de ninja » qui lui donne un « look [d’arme] tactique », précise Steve Gaudreault*, derrière le long comptoir de services. Tout détenteur d’un permis de possession et d’acquisition (PPA) peut l’acquérir au prix de 225 $ plus taxes et tirer avec panache… selon John Rambo à tout le moins. « Le meilleur prix est garanti ! »

Les détenteurs d’un permis de possession et d’acquisition peuvent faire l’achat de carabines sans se préoccuper de l’enregistrer auprès de l’État depuis l’abandon du registre fédéral par le gouvernement conservateur en 2012.

Les propriétaires d’armes de poing doivent quant à eux faire enregistrer chacune de leurs armes à autorisation restreinte dans le Registre canadien des armes à feu en direct (RCAFED).

« Une arme de poing est facilement dissimulable », explique Steve Gaudreault. Le commis craint de voir la loi, si elle est adoptée, « tuer le marché » de la vente d’armes au Québec, et ce, au profit des petites annonces et des armuriers du reste du Canada. « On n’est pas chez Simons, la majorité des gens ici sont contre ce projet de loi qui est sans bon sens », souligne Steve Gaudreault, « tripeux » de l’histoire derrière les armes à feu. « Je trouve ça le fun comme patente. »

« Un problème montréalais »

Le projet de loi 64 ne fait pas des mécontents seulement chez les chasseurs et les armuriers.

Le directeur du comité pistolet au club de tir Les castors de Charlesbourg, Marc Paquette, reproche au « gouvernemaman » de s’en prendre « à la mauvaise cible » dans le projet de loi 64. « Pensez-vous qu’un criminel va enregistrer ses armes ? » demande l’ex-membre des Forces armées canadiennes. À ses yeux, il y a « un problème montréalais face aux armes à feu ».

Les propriétaires d’armes, au premier chef de celles à autorisation restreinte, sont sous haute surveillance, insiste-t-il à quelques mètres du champ de tir, fréquenté notamment par des agents de sécurité, des professionnels de différents secteurs d’activités et des athlètes olympiques. S’il « brûle un stop », il se dit quitte pour une vérification en règle.

Qui plus est, dégainer une arme de poing n’est pas donné ; à elles seules, les munitions coûtent 50 cents la pièce, fait-il remarquer.

Épié du regard par un officiel de tir, l’adepte de la compétition remplit le magasin de balles 9 mm avant d’en insérer dans son arme semi-automatique. Il agrippe des deux mains la CZ 85. Il écarte les pieds et plie légèrement les genoux. Il fait feu. Les douilles virevoltent.

La « satisfaction » de voir une balle transpercer le centre de la cible est « immédiate », souligne-t-il. « Let’s stop talking, let’s start shooting ! »

*Nom fictif

Le projet de loi 64 en quelques points

– Toute arme à feu présente sur le territoire du Québec doit être immatriculée.

– Le ministre procède à l’immatriculation d’une arme à feu par l’inscription, dans le fichier qu’il tient à cette fin, de plusieurs renseignements.

– Dans les 90 jours suivant l’attribution d’un numéro unique d’arme à feu, le propriétaire doit, si ce numéro n’est pas déjà inscrit de façon indélébile et lisible sur l’arme à feu, l’apposer sur cette arme.

– Un agent de la paix qui a des motifs raisonnables de croire qu’une infraction a été commise peut procéder à la saisie de l’arme à feu visée par cette infraction.

– Toute entreprise d’armes à feu doit établir et maintenir à jour un tableau de suivi des opérations relatives aux armes à feu dont elle est propriétaire ou qui se trouvent en sa possession.

– Quiconque contrevient aux articles 2, 3, 6, 7 et 13 (liés à l’immatriculation) commet une infraction et est passible d’une amende de : 500 $ à 5000 $, s’il s’agit d’une personne physique ; 1500 $ à 15 000 $, dans les autres cas.

Notre position sur les armes à feu est trop montréalaise et ne tient pas compte de notre réalité. […] Il n’y a pas de lien émotif avec Polytechnique, ici, on n’est pas à Montréal.

19 commentaires
  • Raymond Chalifoux - Abonné 6 février 2016 04 h 46

    Mesdames des régions..

    .... elles vont aller étudier OÙ, vos filles, une fois graduées du secondaire. . ?

    Pourriez peut-être suggérer à vos chums amateurs de gros phallus bruyants, pardon, de gros canons brûlants, de se clamer les pompons un ti-brin et de tenter de comprendre qu’au final, NON, le registre des armes n'est pas dans l'intérêt exclusif des gens des grands centres urbains...?

    Et, à y penser, on a parfois l’impression, que.. de l’autre bord de la frontière, pour un enfant, l’activité la plus dangereuse, le sport extrême ultime, c’est tout bonnement d’aller à l’école - à cause des tireurs fous, bien sûr!

    • Serge Morin - Inscrit 6 février 2016 09 h 23

      On peut aussi vous dire de vous calmer.
      On ne réplique pas avec des outrances.
      On ne répètera jamais assez:les armes sont deja enregistrées.
      Et evaluez bien les enjeux. .......il y a compromis nécessaire.
      Autrement .....pas de registre

    • Patrick Boulanger - Abonné 7 février 2016 07 h 09

      @ M. Morin

      Je ne connais pas le dossier. Si les armes sont déjà enregistrées, pourquoi faut-il alors créer un registre? Chaque arme enregistrée, sont-elle associée à un individu? Je ne comprends pas!

  • Michel Thériault - Inscrit 6 février 2016 06 h 54

    On enregistre bien son char !

    Nous devons enregistrer nos bagnoles et, à ce que je sache, l'automobile n'est pas conçue expressément pour tuer. Certes, certaines personnes peuvent sans doutes s'amuser avec ces instruments, mais, la société a le droit et le devoir de contrôler la prolifération de ces instruments dangereux.

    Les droits de collectionner ou de pratiquer le tir et la chasse n'e sont pas plus menacés par un registre -par ailleurs très utile- que le droit de circuler ne l'est par l'immatriculation des véhicules.

    Quand j'entend les arguments futiles des pro-flingues, je me prend à craindre que le Québec ne devienne aussi tordu que le Yankeestan où, chaque jour, quelqu'un meurt avec du plomb dans le corps. Les chiens aboient, la caravane passe. Tel doit être la manière de voir la meute aussi bruyante que superficielle.

    • Boucher Michel - Inscrit 7 février 2016 12 h 55

      Ce sont des arguments émotifs et sans aucun raisonnement. Le gouvernement fédéral précédent (et qui restera sans nom) planifiait éventuellement abolir toutes les contraintes sur les armes à feu. Le député du dit gouvernement chargé du dossier tirait ses exemples de l'expérience USAienne, ce qui n'était pas fait pour créer de la confiance.

  • Michèle Laframboise - Abonnée 6 février 2016 07 h 58

    Mieux définir les canons longs

    Les d'assaut semi-automatique, qui ont pris la vedette dans un grand mombre de tueries, ont des canons longs. Si elles sont reconnues à autorisation restreinte, ce serait un moindre mal.

    Par contre, ça me paraît irresponsable de ne pas faire buriner un bien si facile à voler. (Un propriétaire de ma region s'est fait cambrioler il y a quelques années: 43 armes envolées!) Et quid de la revente d'une arme légalement acquise à des criminels, par un citoyen endetté, par exemple?

  • Yves Poirier - Abonné 6 février 2016 09 h 19

    sacrifier au Dieux des bien pensants

    Il est clair que l'enregistrement ne change rien a rien pour ce qui concerne la securite du public. il est impossible d'instaurer des mesures suffisamment restrictives pour qu'il le soit. C'est en quelque sorte un exercice expiatoire ou
    on brule des millions sur l'hotel pour le pardon des peches commis par les malades armes qui sont dans nos societes. Comme disait Cyrano, c'est bien plus beau lorsque c'est inutile. Par ailleurs l'article est plutot mediocre et est ecrit sur un
    fond d'ironie dont l'auteur ne devrait pas etre fier.

    • Raymond Chalifoux - Abonné 6 février 2016 10 h 12

      Mais dites, quant à vous, vous auriez mis l'accent où?

    • Jean-François Trottier - Abonné 7 février 2016 09 h 51

      M. Poirier,

      La société où il y a le plus de morts par arme à feu est juste au sud du Canada. Plusieurs tueries, par exemple dans des écoles, ont été commises avec des armes d'épaule qui sont actuellement permises tant aux USA qu'au Canada.
      Coïncidence peut-ètre, c'est aussi la plus permissive du point de vue des armes à feu.

      Il ne s'agit pas de faire un procès à ceux qui possèdent une arme à feu, mais bien d'avoir un moyen de suivre les armes à feu, tout comme de plus en plus de gens demandent d'avoir un suivi des OGM dans la nourriture que nous ingérons.

      Contrairement à une idée qui circule parmi les opposants, il ne s'agit pas du tout de traiter les possesseurs en criminels, mais de savoir où sont ces armes qui, au départ, ont été conçues pour tuer.

      Tout le monde peut être sujet à des poblèmes graves. C'est un père de famille qui parle. J'ai beau être pacifique, je n'ose imaginer ce que je ferais s'il fallait qu'un de mes enfants soit maltraité, et je comprendrais les autorités de vouloir savoir si j'ai une arme en ma possession si mon esprit capote.

      Les lois servent à aider les gens de bonne volonté à vivre entre eux, et personne jamais ne peux jurer qu'il agira sainement tout sa vie. Comme je ne veux pas d'un état policier (que nous frôlons pour le moment), je préfère des mesures de suivi qui concernent, je le répète, des objets et non pas des personnes.

      Ceci dit, si certains s'identifient tant à leur arme qu'ils se sentent attaqués par un simple registre, je dois dire que ceux-là me font peur.

  • Laurent Girouard - Abonné 6 février 2016 09 h 19

    Hystérie

    Je suis un chasseur depuis l'âge de cinq ans. Mon père m'a enseigné à tirer sur du gibier pour le manger. Il m'a toujours dit qu'on ne jouait pas avec la nourriture. J’irai, cet automne, tuer un orignal et un chevreuil, pour le manger avec ou sans panache. J’irai aussi ramasser quelques oies et quelques bernaches, si mes jambes et mon dos me le permettent, car je suis très vieux. Je n'ai jamais chassé pour les trophées. Ado, c'est sûr, j'ai tiré sur des kécannes. Mais je ne tire plus pour le plaisir depuis longtemps. J'ajuste mes armes une fois l'an, puis je les remise dans leur armoire verrouillée. Elles sont enregistrées et seront burinées. Je ne comprends pas la réaction hystérique de monsieur Laflamme et de ses amateurs de guns. Ils ont quel âge? Leur adolescence n'est pas terminée? Je suis sûr que ce sont des amateurs de paintball.
    Je demeure à la campagne, je n’ai jamais été un citadin. Il n’y a pas de clivage entre la campagne et la ville à propos des armes à feu. Il y a un problème entre les braconniers et les chasseurs. Il y a un problème pour les marchands d’armes à feu, eux ils ont grand intérêt à conserver la libre circulation des armes.
    Amateurs d’armes «de collection» et marchands d’armes, déménagez aux États avec vos guns, vous serez libres de les exhiber dans des expositions, vous serez libres de les porter à la ceinture, vous serez libres de les vendre au premier venu. Au Québec, on les enregistre, on les burine et on s’en sert, une fois l’an pour chasser du gibier qu’on mange. Si on veut, à tout prix, faire partie d’un club de tir ou si on veut collectionner des armes, on fait comme tout le monde, on enregistre ses joujoux parce qu’ils ne sont pas des timbres-poste, ce sont des objets conçus pour tuer.

    • Nicole Delisle - Abonné 6 février 2016 10 h 06

      Merci monsieur Girouard pour votre témoignage éclairant! Je suis de votre point de vue. Des armes ne sont pas des jouets. Ils sont conçus
      pour tuer. Il est donc tout à fait normal de les faire enregistrer et burinés.
      Les États Unis sont un bon exemple de ce qu'il ne faut pas faire si nous
      ne voulons pas d'autres tragédies comme Polytechnique!

    • Raymond Chalifoux - Abonné 6 février 2016 14 h 23

      Merci.

    • Pierre Lavallée - Inscrit 6 février 2016 15 h 23

      Merci Monsieur Girouard pour ce commentaire courageux. Je me disais bien qu'il devait exister quelque part un chasseur (ce qui n'est évidemment pas mon cas) et qui, malgré tout, comprends la nécessité sociale d'enregistrer son arme à feu. Vous parlez des "réaction hystérique de monsieur Laflamme" et pour ma part j'ai eu des frissons de peur en lisant les écrits délirants de la pseudo historienne (Aurore Russel Bouchard) au sujet de armes à feu. Elle en parle comme s'il s'agissait d'un acquis de civilisation et d'un droit inaliénable (elle a utilisé ces mots). Enregistrer une arme à feu ce n'est pas séquestré son propriétaire. C'est tout simplement protéger la société contre un usage inapproprié d'un outil potentiellement dangereux. Les médicaments tombent aussi dans cette catégorie. Et le fait de les soumettre à un contrôle (la prescription) pour en empêcher un usage dangereux ne signifie pas qu'ils puissent servir à soigner une maladie.