Lâcher les proies, choisir les prédateurs

La vente de Rona à des intérêts étrangers est loin de faire l’unanimité, malgré les engagements pris par l’acquéreur.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir La vente de Rona à des intérêts étrangers est loin de faire l’unanimité, malgré les engagements pris par l’acquéreur.
Non seulement le premier ministre Philippe Couillard a donné sa bénédiction à l’achat de Rona par des intérêts américains, mais il a aussi énoncé une nouvelle politique économique qui tranche avec celle de ses prédécesseurs quant à la propriété des fleurons du Québec inc. Pas question de tenter d’empêcher qu’ils tombent aux mains de multinationales étrangères. Il faut plutôt encourager nos entreprises à se muer en prédateurs sur la scène internationale.​


« Mettons autant d’énergie à conquérir le monde. On est capables, nous, les Québécois », a lancé Philippe Couillard, jeudi, en commentant l’acquisition de Rona par le géant américain Lowe’s.

« Pour un Rona, il y a un Couche-Tard, il y a un CGI, il y a un Saputo », a-t-il fait valoir.

Dans cette affaire, le Québec doit se soucier de l’image qu’il projette par rapport aux investisseurs américains. « Il faut que le Québec envoie un signal qu’il est dans une économie ouverte », a déclaré le premier ministre en marge du caucus présessionnel de ses députés. Protéger nos sièges sociaux d’une mainmise étrangère est un combat d’arrière-garde, c’est « reculer au siècle précédent ». Et on ne sait si Donald Trump l’a inspiré, mais il a ajouté que ce serait ériger « un mur autour du Québec ».

La nouvelle ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade, a peut-être poussé le bouchon un peu loin en déclarant que la transaction serait « bénéfique » pour le Québec. Même Philippe Couillard a exprimé sa préoccupation pour les travailleurs et les petits quincailliers de quartier affiliés à la chaîne.

La transaction est bénéfique, mais ça dépend pour qui. Pour le p.-d.g. Robert Sawyer, certainement, lui qui, trois ans après son arrivée à la tête du quincaillier, empochera près de 20 millions, en plus de son salaire annuel de 6 millions. Selon le directeur général de l’Institut sur la gouvernance (IGOPP), Michel Nadeau, ce dirigeant, engagé pour remédier à la performance médiocre de Rona, s’est évertué à maquiller l’entreprise pour la rendre plus séduisante aux yeux d’un acheteur. Et il y en avait un.

C’est une transaction bénéfique pour les déposants de la Caisse de dépôt et placement du Québec, qui encaisse un profit de 185 millions, ou de 66 % depuis 2012. Investissement Québec s’est privé du pactole en vendant l’an dernier le bloc de plus de 9 % qu’il détenait. Mais si la société d’État était demeurée actionnaire de Rona, la pression politique aurait été encore plus forte pour que le gouvernement Couillard bloque la transaction.

Pour ce qui est du sort des fournisseurs, c’est une autre paire de manches. Il y aura sans doute quelques gagnants, qui pourront avoir leurs entrées dans les quincailleries de Lowe’s aux États-Unis, mais il y aura inévitablement des perdants.

Le pouvoir

Il ne faut pas se faire d’illusions : le pouvoir décisionnel de Rona prend le chemin de la Caroline, au siège social du géant américain. Il est écrit dans le ciel que bien des emplois au siège social et au centre de distribution de Rona, à Boucherville — on en compte 1100 — seront supprimés. En dépit des engagements verbaux du p.-d.g. de Lowe’s, Sylvain Prud’homme, et même si a posteriori Dominique Anglade lui arrachait des promesses écrites, l’acquéreur prendra des décisions d’affaires strictement axées sur une maximisation de ses bénéfices. Il faut bien qu’il rentabilise son acquisition. Pourquoi en serait-il autrement ?

Il ne faut pas comprendre autrement les déclarations de Sylvain Prudhomme, qui a dit que l’entreprise conserverait la « vaste majorité » des employés de Rona ainsi que les bannières actuelles. Une autre décision d’affaires : il ne faut pas brusquer la clientèle québécoise avec un changement de marque de commerce.

Et puis les engagements que peuvent prendre les acquéreurs hors Québec — on l’a vu avec Loblaw et Provigo et avec Rio Tinto et Alcan, un exemple encore plus criant — sont éphémères.

En 2014, les entreprises québécoises ont fait l’acquisition d’entreprises étrangères ou de leurs actifs pour une somme de 30 milliards ; la transaction visant Rona ne représente que 10 % de ce montant, ont signalé le premier ministre et sa ministre. Il s’agit toutefois d’une année record dopée par la force du dollar canadien : en 2013, les mêmes transactions se sont élevées à 5,3 milliards, et à 14 milliards l’année précédente.

Selon une étude de SECOR-KPMG publié en 2013, les entreprises québécoises ont procédé à des acquisitions d’entreprises hors Québec ou de leurs actifs pour une valeur de 90 milliards entre 2001 et 2013, pour une moyenne annuelle de 7 milliards. Pendant cette période, les étrangers ont acquis des entreprises québécoises pour à peu près le même montant, soit 89,9 milliards.

Il faut rappeler qu’à l’heure actuelle, les sociétés américaines regorgent de liquidités alors que le dollar américain est au sommet. Un chiffre est éloquent : les entreprises américaines ont versé 1,7 billion (1700 milliards) en 2014 pour acheter des entreprises chez eux ou à l’étranger. Cela remet en perspective le record de 30 milliards cité plus haut.

D’autres à venir

Les temps ont changé, soutient Philippe Couillard, qui veut transformer l’économie du Québec pour l’arrimer à « la transformation profonde de l’économie mondiale ». Le premier ministre Couillard semble avoir une confiance aveugle à l’égard des forces du capitalisme mondialisé.

La campagne électorale de 2012 est bien loin : Jean Charest promettait de protéger les entreprises québécoises contre les offres publiques d’achat (OPA) hostiles. En 2014, le Groupe de travail sur la protection des entreprises québécoises recommandait diverses mesures, inspirées de lois américaines, pour protéger les sièges sociaux au Québec.

La valeur de l’action de Rona stagne, le canard est boiteux, l’OPA est amicale et la Caisse de dépôt encaisse un bon rendement, autant de raisons pour ne pas bloquer la transaction. Or Philippe Couillard a prévenu que surviendront d’autres acquisitions de sociétés québécoises par des étrangers. Comment réagirait-il si des OPA hostiles visaient des sociétés dont l’activité peut être considérée comme stratégique, comme la Banque Nationale, Industrielle Alliance, CGI ou même SNC-Lavalin ? « Nous vivons dans une économie ouverte et libre », insistait-il vendredi.

Il faut que le Québec envoie un signal qu’il est dans une économie ouverte 

17 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 6 février 2016 04 h 09

    Existe-t-il une frontière entre....

    ...«économie ouverte et libre» et néolibéralisme ? Quelqu'un.e peut en définir la frontière ?
    Y a-t-il des conséquences au néolibéralisme ? Court, moyen et long terme ?
    Et tout cela au nom de quoi ? Au profit de qui, est-ce déjà y répondre ?
    Peut-on souscrire à l'idée que néolibéralisme et déshumanisation ont des atomes crochus ?
    Mercis monsieur Dutrisac pour toutes ces fort éloquentes recherches. Une autre fois, je m'y suis enrichi....néolibéralisme exclus.
    Gaston Bourdages,
    Auteur,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Nadia Alexan - Abonnée 6 février 2016 05 h 39

    M. Couillard est aveuglé par son idéologie de colonisée

    M. Couillard, comme sa ministre, Madame Anglade, est simplement aveuglé par son idéologie capitaliste mondialisée. Selon le premier ministre, il ne faut pas être rétrograde, il faut rouler avec la modernité qui préconise la colonisation. Il se comporte avec une mentalité d'assiégée. Il se débarrasse de notre souveraineté au profit des multinationales, qui peuvent contester nos lois sous l'égide des ententes de libre-échange, sans vergogne. La colonisation ne se fait plus avec les soldats, mais par le biais de l'économie.

    • Christian Montmarquette - Abonné 7 février 2016 15 h 17

      À Nadian Alexan,

      «Selon le premier ministre, il ne faut pas être rétrograde, il faut rouler avec la modernité qui préconise la colonisation. Il se comporte avec une mentalité d'assiégée. Il se débarrasse de notre souveraineté au profit des multinationales..» - Nadian Alexan

      Il est surprenant de vous voir critiquer ici le colonialisme et défendre la souveraineté économique de l'État du Québec, alors que vous aviez jadis qualifier la question nationale d'irrationnelle et émotive dans une réunion politique ou j'étais présent.

      Ceci dit, je ne vous le reproche aucunement, bien au contraire.

      Mais faut-il en conclure que vous êtes désormais en faveur de l'indépendance du Québec, ou s'agit-il d'une affirmation nationaliste du Québec à l'intérieur de la fédération canadienne?

      Christian Montmarquette

  • Guy Lafond - Inscrit 6 février 2016 06 h 19

    Choisir des prédateurs?


    "[] le pouvoir décisionnel de Rona prend le chemin de la Caroline, au siège social du géant américain."

    Et un certain Robert Sawyer ira peut-être investir dans un paradis fiscal quelque part, ailleurs dans le monde.

    Savons-nous quel est le taux d'imposition des entreprises dans ces deux États d'Amérique?

    Lowe's, cette autre entreprise américaine, a-t-elle des filiales au Luxembourg, en Irlande ou aux Pays-Bas?

    Rona, une proie? Pour qui, pour quoi? Pour des Tyrannosaurus? Pourtant, ces animaux n'existent plus que dans des films américains à gros budget.

    Avis à des chasseurs: cap sur la Caroline du Nord et la Caroline du Sud (USA), semble-t-il!

    S.v.p, il y a des précautions à prendre: ces états sont souvent balayés par des tornades et des cyclones. Il serait peut-être préférable d'y aller en VUS.

    Autrement,

    À tous "les boys", ne manquez le Super Bowl à la télé ce dimanche en Californie entre des "cougars" et des "étalons" américains.

    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa) ;-)

    • Gilles Théberge - Abonné 6 février 2016 10 h 10

      Allon nous avoir un dossier à "Enquête" ?

  • Salah-Eddine Khalfi - Inscrit 6 février 2016 07 h 34

    Le Québec est à vendre

    Avec les libéraux du TPP on le savait déjà. Ce n'est qu'une question de temps avant qu'Hydro Québec ou que la SAQ soient bradées au nom d'une mondialisation qui ne béneficie qu'à 1% d'une élite "importante" au dépend des 99% de négligeables et de négligés. Bravo M. Couillard ! Toujours aussi prévisible et fidèle serviteur de vos vrais maîtres.

  • Claude Bariteau - Abonné 6 février 2016 08 h 01

    Nouvelle approche ?

    Excellent constat.

    Dans ses propos, monsieur Couillard annonce que dorénavant il faut appuyer les entreprises qui pénètrent le marché international. J'en déduis qu'à ses yeux c'est la façon de hausser les gains futurs en vendant puisque nous vivons dans une univers sans frontières.

    Cet homme ne comprend rien. Dans tous les pays, même dans la majorité des États des États-Unis, il y a des entreprises impossibles à acheter. Couche-Tard s'en est rendu compte. Ce fut de même au Québec, mais pas officiellement, quand Rogers voulut mettre la main sur Vidéotron. Si Vidéotron avait été classé impossible à acheter de l'extérieur, son coût d'achat, financé par la Caisse de Dépôt, aurait été moins élevé.

    Il y a là un manque. Il appartient au gouvernement du Québec de le combler. Or, il ne semble pas que ce soit l'intention du gouvernement Couillard. Il rêve plutôt d'investisseurs internationaux pour réaliser son plan nord à un moment où la valeur des ressources natutrelles est en chute libre.

    Ce manque n'est pas le seul en matière économique. L'est tout autant l'absence d'une stratégie visant à propulser des développements de connaissance et d'entreprises en lien avec les avantages divers qui caractérisent le Québec, l'un d'eux étant l'hydro-énergie, un autre les richesses minières, un troisième la création artistique et j'en passe.

    C'est de la sorte que des économies fortes naissent. Les exemples des pays nordiques en témoignent. Et parce qu'elles naissent, ces économies assurent des services de qualité en éducation, santé, et cetera.

    Là est l'avenir du Québec. Et c'est à des années lumières de la préservation de la nature à Anticosti, le passage au Québec d'un sale pétrole et des propos sans queue ni tête sur un état mondial imaginaire.