Québec dit oui après avoir dit non

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Quatre ans après que le gouvernement Charest eut tiré le quincaillier Rona des griffes de Lowe’s, le gouvernement Couillard a donné sa bénédiction à la transaction de 3,2 milliards qui fait passer le fleuron québécois aux mêmes intérêts américains. Les trois partis d’opposition ont vertement dénoncé cette vente.

« Ce n’est pas dans l’intérêt du gouvernement de bloquer cette transaction », a affirmé, mercredi, la ministre de l’Économie, de la Science et de l’Innovation, Dominique Anglade.

La nouvelle ministre a fait valoir que les entreprises québécoises ont acquis d’autres entreprises pour 30 milliards en 2014 et que la transaction annoncée mercredi ne représente qu’un dixième de cette somme. « Nous avons beaucoup d’entreprises qui acquièrent des entreprises à l’étranger. Aussi, nous avons besoin de nous assurer que nous trouvons le juste équilibre », a-t-elle dit.

Offre hostile en 2012

Le premier ministre Philippe Couillard n’a pas commenté la transaction mercredi. Mais lors de la course à la direction du Parti libéral du Québec en 2013, il avait exprimé son opposition au blocage orchestré par le ministre des Finances à l’époque, Raymond Bachand, de l’offre publique d’achat (OPA) hostile du quincaillier Lowe’s pour Rona en 2012. « Avec Rona, on a envoyé un signal au marché international disant qu’on n’est pas ouverts à des investissements, avait-il déclaré. Les interventions de l’État ne sont pas toujours heureuses. »

Selon Dominique Anglade cependant, le gouvernement Charest fut justifié d’intervenir parce que la transaction proposée en 2012 était hostile alors que celle-ci est amicale. « Aujourd’hui, c’est un contexte largement différent », a-t-elle avancé.

Le gouvernement Couillard ne fut mis au parfum de la nouvelle offre, déjà acceptée par la Caisse de dépôt et placement du Québec, que mardi, a indiqué la ministre, qui a parlé au p.-d.g. de Lowe’s au Canada, le Québécois Sylvain Prud’homme. S’il faut croire les sources gouvernementales, la Caisse de dépôt n’a pas informé à l’avance le premier ministre de l’imminence de l’OPA, la Caisse exerçant son indépendante du pouvoir politique.

Tous les emplois de Rona au Québec seront maintenus, a certifié la ministre. Plus de la moitié des 23 000 employés du quincaillier, qui est présent dans l’ensemble du Canada, sont au Québec. « Ce qui est important pour nous au gouvernement du Québec, c’est de nous assurer que les emplois vont être maintenus ici, voire augmentés », a-t-elle dit.

Lowe’s a pris l’engagement de déménager son siège social canadien de Toronto à Boucherville, sur la rive sud de Montréal. Le gouvernement Couillard s’attend aussi à ce que les bannières de Rona au Québec demeurent. « Ce sont les garanties que nous avons eues hier [mardi] lors de ma discussion avec le p.-d.g. », a signalé Dominique Anglade.

Les assurances verbales de Lowe’s furent suffisantes pour obtenir l’aval du gouvernement. Mais la ministre doit rencontrer Sylvain Prud’homme afin de préciser ces engagements, si possible par écrit. « Oui, il y a des garanties qui sont par écrit. C’est ce qu’il faut obtenir. »

Selon la ministre, les fournisseurs québécois de Rona sauront tirer leur épingle du jeu. « Ce qu’on souhaite, c’est que nos PME puissent profiter de cette transaction », a-t-elle dit, ajoutant que ces fournisseurs pourront profiter de la « formidable expertise » du géant américain et « croître internationalement ».

L’opposition dit non

Le chef de l’opposition officielle, Pierre Karl Péladeau, a exhorté le premier ministre à « prendre ses responsabilités » pour garder la propriété de Rona entre des mains québécoises. La Caisse de dépôt, qui détient un bloc d’actions de 17 % de Rona, doit bloquer la transaction, estime le chef péquiste. La « mission [de la Caisse], c’est celle de développer le Québec, ce n’est pas uniquement celle de gérer le fonds de pension, a-t-il rappelé. Alors, c’est très simple, la Caisse de dépôt a simplement à ne pas déposer dans l’offre de Lowe’s les actions qu’elle détient dans RONA, et cette transaction-là ne se réalisera pas. » Pierre Karl Péladeau a souligné que plusieurs acheteurs — Rio Tinto et Astral, par exemple — n’avaient pas respecté leurs engagements liés à leur acquisition.

Aux yeux du chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, cette transaction est une très mauvaise nouvelle. « C’est un triste jour pour le Québec. C’est toujours trop peu, trop tard avec le gouvernement libéral. Un des gains de la Révolution tranquille, un des gains des nationalistes québécois, tous partis politiques confondus, a été de faire du Québec une économie de propriétaires. Maintenant, les libéraux acceptent que nous soyons une économie de succursales », a-t-il déploré.

Le chef caquiste a dit craindre que d’autres joyaux du Québec inc. — Bombardier, SNC-Lavalin, par exemple — puissent faire l’objet d’une prise de contrôle étrangère en raison de la faiblesse du dollar canadien.

Pour sa part, la porte-parole de Québec solidaire, Françoise David, a fait valoir que le gouvernement Couillard devait s’assurer que les décisions d’affaires des entreprises québécoises ne sont pas « prises aux États-Unis ». Elle s’est montrée inquiète devant « la passivité du gouvernement quant à la faiblesse de l’économie québécoise ».

À Ottawa, le ministre de l’Innovation, de la Science et du Développement économique, Navdeep Bains, a confirmé que la transaction est assujettie à la Loi sur Investissement Canada et à une analyse des bénéfices pour le pays. Le chef du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, a insisté pour que des garanties soient exigées de l’acquéreur quant au maintien au pays du siège social. Le chef intérimaire du Bloc québécois, Rhéal Fortin, s’est inquiété du sort des fournisseurs, notamment les producteurs de bois d’oeuvre.

Avec Hélène Buzzetti, Marie Vastel et La Presse canadienne

13 commentaires
  • Robert Beauchamp - Abonné 4 février 2016 05 h 28

    Si possible

    Si possible par écrit dit-elle. Ayoye. Et si elle se faisait dire la parole suffit?

  • Denis Paquette - Abonné 4 février 2016 06 h 05

    Un jour valet et souvent valet pour toujours

    Ne dit on pas que l'argent fini toujours par triompher, que le reste n'est toujours que pis aller, s'il faut faire un commentaire , mon pere avait l'habitude de dire nous ne sommes que valets nous ne sommes pas roi, en fait que dire de plus sinon que nous ne sommes que valets et ce depuis tres longtemps

    • Jean-Marc Simard - Inscrit 4 février 2016 09 h 05

      Mon père disait: «Quand on est valet, on n'est pas roi»...Mais il a oublié de dire que rien n'empêche un valet de devenir roi, s'il en a la volonté, l'intelligence et la perspicacité suffisante...Valet pour toujours, ça n'existe pas, sauf si c'est cela que l'on veut...Pour certains l'ambition, c'est d'essayer de détruire ce que d'autres tentent de construire, de plier les genoux devant ceux qui se disent les plus forts et de se laisser acheter pensant que les profits encaissés les rendront plus forts...Mais il y a toujours un plus fort que soi...La réplique d'Anglade prouve que le Gouvernement Couillard veut transformer le Québec en succursale et ses entrepreneurs en valet de service...Ce n'est certes pas de cette façon que le Québec deviendra prospère...Le PLQ a tellement peur du mot «souveraineté» qu'il préfère appuyer des politiques qui inféodisent et transforment les rois et les joyaux du Québec en valets...Et vogue la galère néo-libérale qui emprisonne....

  • Denis Paquette - Abonné 4 février 2016 06 h 17

    Vous dites?

    L'ancêtre de nos magasins généraux , une autre compagnie que les américains pourront rapatrier chez eux si jamais ca tournait mal, l'histoire du monde n'est il pas l'histoire des
    plus dominants, le secret ne jamais l'oublier, mais faut-il encore posséder une mémoire

  • Guy Lafond - Inscrit 4 février 2016 07 h 24

    À la guerre comme à la guerre!


    Ou bien encore, "sky is the limit" ou "The ends justify the means" comme disent si bien les anglophones.

    Une entreprise "propre" comme celle d'Hydro-Québec pourrait tout aussi bien acquérir Apple dans un avenir rapproché. Pourquoi pas? ;-)

    " []Apple optimise également son imposition au niveau international à l'aide des méthodes du « double irlandais » et du « Sandwich hollandais ». Elle utilise pour cela une filiale en Irlande (taux d'imposition de 12,5 %) dont l'objectif est de récolter le produit des brevets déposés par Apple. Une autre filiale au Luxembourg gère les revenus des ventes d'iTunes. Une filiale aux Pays-Bas permet de récupérer les bénéfices irlandais en franchise d'impôts. Les bénéfices sont ensuite orientés vers des paradis fiscaux." (Wikipédia)

    (Un Québécois à pied et à pied d'oeuvre à Ottawa)

  • Jean Lapointe - Abonné 4 février 2016 07 h 28

    Ne faut-il pas se tenir debout devant ces entreprises?

    «Pierre Karl Péladeau a souligné que plusieurs acheteurs — Rio Tinto et Astral, par exemple — n’avaient pas respecté leurs engagements liés à leur acquisition.» (Robert Dutrisac)

    Il nous faut un gouvernement qui soit prêt à tenir tête à ces entreprises asociales qui n'ont même pas de savoir-vivre.

    Et c'est à nous les citoyens d'y voir.

    On ne peut quand même pas se laisser diriger par des gens sans conscience qui ne pensent qu'à leurs porte-feuilles.

    Il y a une limite à la liberté.

    Défendre et promouvoir les intérêts nationaux ce n'est pas quand même faire de la démagogie.