Les centres d’aide manquent d’argent

À deux mois de la fin de l’année financière, plusieurs centres de prévention du suicide peinent à boucler leur budget en raison du relâchement du soutien financier de l’État et des contrecoups de la « réforme Barrette ».

En dépit d’un bond de 36 % en trois ans des appels au 514 723-4000 ou au 1 866 APPELLE, Suicide Action Montréal touche une subvention du Programme de soutien aux organismes communautaires (PSOC) dont le montant a été fixé il y a un bon moment, puis indexé annuellement, mais en deçà du coût de la vie.

Faute de moyens, les intervenants peinent aujourd’hui à répondre aux demandes des personnes suicidaires, de leurs proches ou encore des personnes ébranlées par un suicide dans leur entourage. Environ 15 % des appels restent sans réponse. « Pour nous, c’est inacceptable. Il n’y a personne ici qui veut que quelqu’un téléphone et qu’il n’ait pas de réponse », affirme la directrice générale de l’organisme, Fabienne Audette, en marge la Semaine nationale de prévention du suicide.

« Les gens appellent davantage les différentes ressources, dont notre ligne d’intervention. Il faut qu’on soit en mesure de répondre », réitère-t-elle, précisant que la ligne téléphonique d’urgence est la « porte d’entrée » de Suicide Action Montréal. « Non seulement on intervient tout de suite, mais il y aura aussi dans les jours suivants un suivi étroit. »

Manque à gagner

Pour offrir un « taux de réponse parfait », le centre d’aide nécessiterait un budget de fonctionnement de 1,725 million, selon elle. « Rigueur ou austérité libérale » obligent, elle proposera plutôt — après avoir effectué « plusieurs coupures qui font mal » — un budget de fonctionnement de 1,5 million pour l’année prochaine.

Dans l’immédiat, Suicide Action Montréal appelle à l’aide la communauté de la métropole afin d’éponger un manque à gagner de quelque 200 000 $ en deux mois. L’organisme donne le coup d’envoi ce mardi d’une collecte de fonds exceptionnelle, qui lui permettra, espère Mme Audette, de rompre avec la spirale de déficits dans laquelle il est tombé il y a deux ans et qui l’a forcé à refinancer un immeuble.

À Sherbrooke, le centre de prévention du suicide JEVI réussira à avoir la tête hors de l’eau à la fin de l’année financière, le 31 mars prochain, grâce aux dons de la population. En effet, entre 35 % et 40 % du budget de fonctionnement de l’organisme provient de campagne d’autofinancement. « C’est substantiel. Heureusement qu’on a une population qui nous soutient », dit la directrice générale Louise Lévesque au téléphone.

À Baie-Comeau, la directrice du Centre de prévention du suicide Côte-Nord, Gladys Tremblay, parviendra à équilibrer les comptes, mais seulement après avoir « coupé dans le matériel promotionnel ». « On ne fait pas exception. On a aussi fait des compromis », mentionne le directeur du centre de prévention du suicide du Saguenay–Lac-Saint-Jean, André Houle.

« Beaucoup de stress »

L’Association québécoise de prévention du suicide (AQPS) est aussi « étranglée » après des années de sous-financement, fait valoir le directeur Jérôme Gaudreault. « Ça crée beaucoup de stress. »

L’AQPS a écopé de l’amputation de 95 000 $ des sommes allouées aux activités de formation et des campagnes de sensibilisation et de mobilisation en deux ans, ce qui l’a contrainte à « faire des choix de plus en plus difficiles » à la fois dans l’« élaboration » et le « déploiement » des activités de formation. « On risque à terme de ne plus avoir la capacité de répondre aux besoins de formation, qui sont grands sur le terrain », avertit la coordonnatrice de la formation à l’AQPS, Kim Basque.

L’AQPS a dû resserrer ses effectifs du tiers au fil des deux dernières années, en ne remplaçant pas les employés ayant démissionné. « Actuellement, on est capables de peine et de misère de répondre aux besoins de formation […] Il y a plus de besoins. Les intervenants ont besoin d’être outillés. Les citoyens ont besoin d’être outillés », fait-elle remarquer.

Problème: plusieurs activités de formation délivrées par l’AQPS et quelques centres de prévention du suicide auprès des professionnels du réseau de la santé et des services sociaux ont été mis en veilleuse au lendemain de l’adoption de la Loi modifiant l’organisation et la gouvernance du réseau, notamment par l’abolition des agences régionales par l’Assemblée nationale il y a un an. Suicide Action Montréal touchait bon an mal an entre 115 000 $ et 185 000 $ de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal (ASSS-Montréal) en échange de dizaines de formations. D’un jour à l’autre, l’ASSS-Montréal, son « client principal », a fermé ses portes. « Depuis avril, on patauge dans des dédales administratifs. Ç’a pris neuf mois avant que je puisse parler à quelqu’un qui m’a écoutée jusqu’au bout », déplore Mme Audette, de Suicide Action Montréal.

La réforme du ministre Gaétan Barrette s’est traduite par une « perte d’expertise » dans la lutte contre le suicide, constate Mme Basque non sans regret. Les « formations adaptées » ont des « impacts sur les statistiques », souligne-t-elle à gros traits. « L’écoute est nécessaire, mais l’intervention spécifique, adéquate à des personnes en détresse […] a un impact », affirme-t-elle, évoquant les statistiques sur le suicide des jeunes.

L’Institut national de santé publique du Québec a en effet constaté un fléchissement « particulièrement prononcé » de la proportion des suicides parmi les causes de décès chez les adolescents (15 à 19 ans), si bien que le suicide ne constitue plus la première cause de mortalité des adolescents et des adolescentes, ayant été devancé par les traumatismes routiers.

L’AQPS a recensé des « mesures efficaces et nécessaires » afin de faire reculer encore plus le suicide. Elle est toutefois incapable de les mettre en oeuvre. Faute d’argent, dit-elle.

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Depuis avril, on patauge dans des dédales administratifs. Ç’a pris neuf mois avant que je puisse parler à quelqu’un qui m’a écoutée jusqu’au bout.

6 commentaires
  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 2 février 2016 07 h 34

    Manque d'argent ! Pourquoi ?

    Tous les centres d'aide, les centres de prévention du suicide, les centres d'entraide aux itinérants, l'association d'aide aux mères nécessiteuses, possèdent une clientèle non voyante.
    Comme ils ne votent pas, ils ne font pas le poids dans les urnes lors de la journée de l'élection. Pas de votes pas d'argent.

    L'argent distribué par le gouvernement à peu importe les bénéficiaires doit en retour rapporté un vote dans l'urne lors de l'élection, tout comme l'argent fourni à la caisse du parti libéral, procure des contrats aux participants à la caisse du parti.

    Les étudiants ne votent pas, les étudiants auront des frais de scolarités de plus en plus élevés. Tout est question d'argent. Money! Money! Money!

    • Robert Beauchamp - Abonné 2 février 2016 08 h 36

      Il fallait bien être dirigé par 3 médecins (le secrétaire général est médecin ne l'oublions pas, c'est le ministre du ministère du ler minisre) pour faire preuve d'un tel manque de compassion.

  • Louis-Serge Houle - Abonné 2 février 2016 07 h 41

    »Relâchement» ou austérité

    Il y a un mot plus court pour exprimer le «relâchement du soutien financier de l’État et des contrecoups de la réforme Barrette »: austérité.

  • Patricia Clermont - Abonnée 2 février 2016 08 h 28

    le salaire d'un radiologue et trois quart

    Pour que le service soit optimal à Montréal, il faudrait le salaire d'un raidologue et trosi quart. Il va falloir commencer à compter comme ça, étant donné que les médecins semblent l'étalon or, dans notre société.

  • Yvon Bureau - Abonné 2 février 2016 09 h 30

    Triste réalité

    Si quelques criminels de l'évasion et de l'évitement fiscaux régularisaient leur situation toute croche ...

    Si un milliardaire ouvrait un p'tit peu sa bourse ...

    C'est d'une grande tristesse et d'une iniquité que ces Centres manquent d'argent...

    Pour le moment, urgence. Qu'un généreux donateur se lève, soutienne...

  • Pierre Hélie - Inscrit 2 février 2016 11 h 13

    Pendant ce temps...

    ...des esprits comptables regardent froidement des colonnes de chiffre et des spécialistes des communications préparent la réponse du ministre. La grande mystification se poursuit.