Même les patrons doutent des sanctions proposées

Le projet de loi 70 prévoit des pénalités pour les personnes assistées sociales qui refuseraient de se soumettre à un programme controversé.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le projet de loi 70 prévoit des pénalités pour les personnes assistées sociales qui refuseraient de se soumettre à un programme controversé.

L’idée du ministre Sam Hamad de sanctionner certains assistés sociaux a frappé un mur d’opposition mercredi en commission parlementaire. Même le président du Conseil du patronat du Québec, Yves-Thomas Dorval, a souligné que les prestations actuelles étaient déjà peu élevées.

« Je vais être honnête avec vous, Monsieur le Ministre, le montant d’aide sociale, c’est pas grand-chose », a déclaré M. Dorval lors de la commission parlementaire sur le projet de loi 70 sur l’aide sociale. La prestation mensuelle de base s’élève actuellement à 616 $.

Le ministre du Travail lui avait demandé s’il pensait, comme d’autres groupes, que le gouvernement devait « reculer » et enlever la mesure lui permettant de couper certains chèques d’aide sociale.

« C’est sûr que c’est déjà peu élevé », a dit M. Dorval avant de concéder qu’il ne restait pas « grand-chose » au gouvernement pour « inciter les gens » à gagner le marché du travail.

Le projet de loi 70 cible les quelque 17 000 personnes dites « aptes à l’emploi » qui demandent l’aide sociale pour la première fois chaque année. Le gouvernement veut les obliger à participer à une démarche d’insertion au travail (le programme « Objectif emploi ») en échange d’une prime allant de 130 à 250 $.

En plus de réduire les dépenses du gouvernement de 50 millions de dollars, le projet de loi permettrait de répondre au manque de main-d’oeuvre et de stimuler l’économie.

Les participants seraient « tenus d’accepter tout emploi convenable qui lui est offert », selon le libellé du projet de loi. Si la personne manque à ses obligations, le ministre pourrait « réduire » la prime, voire réduire ou « refuser » le chèque d’aide sociale de base. La coupe pourrait toucher jusqu’à la moitié de la prestation, selon ce qu’a dit le ministre récemment en conférence de presse.

Aider les jeunes ou leur nuire ?

C’est cette idée de sanction qui ne passe pas. L’un après l’autre, les groupes sociaux ont vivement dénoncé la mesure. « Ça va produire de l’itinérance et de la criminalité », a tonné le coordonnateur des Auberges du coeur, Tristan Ouimet-Savard, en soulignant qu’on ne « pouvait pas imposer un projet de vie aux jeunes ».

En plus du milieu communautaire, l’idée de la « coercition » a été dénoncée par les syndicats et le Réseau des services spécialisés en main-d’oeuvre. Seuls les Manufacturiers et Exportateurs ainsi que la Fédération canadienne de l’entreprise indépendante ne l’ont pas remise en question.

Depuis le départ, le ministre martèle que c’est la meilleure façon d’aider les jeunes et de « donner de la dignité aux gens ». Sur les 17 000 personnes ciblées, 60 % ont moins de 29 ans et 6200 (environ 36 %) proviennent de familles dont les membres vivaient eux-mêmes de l’aide sociale.

À ce propos, l’autre coordonnateur des Auberges, Rémi Fraser, a déclaré que « sauf exception, les jeunes qui ont été élevés sur l’aide sociale sont les derniers à vouloir y demeurer ». Il a plus tard mis en doute l’approche générale de ces programmes en racontant l’histoire d’une jeune fille qui a déjà fréquenté l’Auberge. « On avait réussi à l’intéresser à un projet de vidéo. Pour la première fois de sa vie, elle avait allumé sur quelque chose et elle était bonne là-dedans […]. Elle voulait devenir vidéaste. […] Elle est donc allée voir pour suivre une formation et tout ce qu’on lui a offert, c’est préposée aux bénéficiaires. […] On lui a donné un autre échec et elle n’est plus là maintenant. Il y avait une occasion de l’attraper et on lui a dit non. »

Le ministre s’insurge contre le «statu quo»

Toute la journée, le ministre Hamad a répété qu’il ne fallait pas « laisser tomber » les jeunes en acceptant qu’ils vivent de l’aide sociale. Il a souligné que les sanctions ne concernaient que 10 % des participants et a fait valoir qu’elles ne toucheraient pas les mères célibataires, les aidants naturels, les personnes ayant des problèmes de santé et les toxicomanes.

Aux groupes qui dénonçaient le principe des sanctions, il a rétorqué que le gouvernement avait déjà essayé de miser sur le volontariat avec le programme Pacte pour l’emploi il y a dix ans. Lancé en 2008, le programme de 1,5 milliard devait réduire de 50 000 le nombre d’assistés sociaux. Or en 2011, leur nombre n’avait diminué que de 3600. « On a eu des bons résultats mais ce n’est pas suffisant. »

« On veut aussi responsabiliser [les jeunes]. C’est là-dessus qu’on ne s’entend pas, s’est défendu le ministre. Si la personne décide elle-même de ne pas faire l’effort, ce n’est pas la société qui a décidé de la couper, c’est elle-même. »

M. Hamad a enfin plaidé que le Québec n’était pas le seul à miser sur cette stratégie et que toutes les provinces canadiennes à l’exception de Terre-Neuve le faisaient. Même chose pour des pays scandinaves comme la Norvège, la Suède et le Danemark. « On ne vient pas d’inventer la roue à trois boutons », a-t-il lancé maladroitement, ce qui a déclenché une salve de rires en matinée. Plus tard dans la journée, il a souligné que ça prendrait « plusieurs récidives » avant qu’on « coupe le chèque ».

Du côté de l’opposition, le Parti québécois a accusé les libéraux « d’attaquer les pauvres, pas la pauvreté ». Françoise David, de Québec solidaire, a pourfendu une « mesure inefficace et inutilement punitive ». Enfin, du côté de la CAQ, le député Sébastien Schneeberger s’est quant à lui dit « inquiet » par le flou dans la notion « d’emploi convenable » dans la loi. Les travaux de la Commission doivent reprendre vendredi.

13 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 janvier 2016 06 h 24

    Prenez une personne «qui ne veut pas être là» et essayez de lui faire faire quelque chose. Vous m'en donnerez des nouvelles. Vous vous imaginez qu’à force de le fouetter à coup de coupure vous en tirerez quelque chose ? Y en a qui ont essayés avec «de vrais fouets». Les résultats ne sont pas probants. À moins que vous vouliez absolument créer des enragés. Entre un amorphe et un enragé, je vais choisir l’amorphe à tout coup, c’est moins «dérangeant».

    PL

    • Francine Dozois - Inscrite 28 janvier 2016 14 h 21

      Thumbs up PL!


      Francine Dozois, Lachine

  • Hélène Gervais - Abonnée 28 janvier 2016 06 h 35

    Ce n'est pas normal ...

    à mon avis que des jeunes reçoivent de l'aide sociale. Je ne suis pas du tout d'accord avec cela. Plutôt que cela, je mettrais en place des programmes d'éducation et d'intérêt pour qu'ils continuent l'école et soient formés selon leur intérêt et ils pourraient recevoir une bourse, un prêt étudiant. On ne doit pas garder nos jeunes sur l'aide sociale, c'est malsain pour eux et pour la société. C'est malsain aussi de dire que s'ils sont toxicomanes, on continue de leur donner de l'aide sociale, comme écrit ci-haut.

  • Jean-Pierre Lusignan - Abonné 28 janvier 2016 07 h 46

    Affamer et désolidariser délitent socialement

    Le ministre nous demande d'accepter qu'en mettant une personne humaine dans la situation où elle crèvera de faim on l'amènera à performer comme il l'entend. C'est ridicule, d'abord parce que le revenu à couper est très bas et qu'on ne peut actuellement que l'ajouter à d'autres si on veut être capable de rejoindre les deux bouts (la débrouillardise). Qu'essaiera-t-il tantot? Actuellement, beaucoup de personnes parviennent quand même à vivre avec l'aide sociale parce qu'elles savent, solidarités familiales, amicales et communautaires aidantes, se débrouiller, autrement dit parce qu'on les aide à avoir un autre revenu, petit mais quand même suffisant, pour maintenir un minimum de fierté personnelle. Cet autre revenu peut en plus parfois réellement être vu par cette personne humaine comme le seul moyen de se réaliser, d'exceller, d'être bien et mieux avec elle-même et avec autrui. Nous savons tous que le temps nous est compté et que le perdre dans quelque chose que l'on n'aime pas ruine nos chances de bonheur. Plus le gouvernement s'entêtera bêtement à ainsi couper les 'plus pauvres', moins il aidera, plus il gaspillera temps et énergie, plus il brisera des vies et ghettorisera, plus il nous rendra la vie immorale et infernale, à tous, parents et amis, fonctionnaires de l'aide sociale, professionnels de la santé et policiers, ministres et députés inclus. Solidariser au lieu de désolisariser, voilà une bien meilleure solution qu'affamer...

    • Francine Dozois - Inscrite 28 janvier 2016 14 h 20

      Fort bien dit, Jean-Pierre Lusignan. Merci.

  • François Dugal - Inscrit 28 janvier 2016 08 h 16

    La roue à trois trous

    L'aide sociale roule sur des "foules à trois boutons", ce qui l'assure de ne pas aller très loin.

    • François Dugal - Inscrit 28 janvier 2016 09 h 59

      Il fallait lite : "roues à trois trous", toutes mes excuses.
      FD

  • Christian Montmarquette - Abonné 28 janvier 2016 08 h 57

    Ne pas « laisser tomber » les jeunes..


    Sam Hamad répète ad nauseam qu'il ne veut pas «laisser tomber» les jeunes prestataires.. Alors que ce qu'avec sa coupure de 300$ par mois sur un chèque de 600$, il ne les «laisse pas tomber» il les envoie à l'abatoire.

    Sam Hamad n'est qu'un ignoble imbécile qui ne sait même compter le nombre de trous sur ses boutons !

    Christian Montmarquette