Des dissensions éclatent chez les députés

Malgré les apparences, l’idée de créer un registre québécois des armes à feu ne fait pas l’unanimité à l’Assemblée nationale. Plusieurs élus libéraux, péquistes et caquistes n’excluent pas la possibilité de s’opposer à l’adoption du projet de loi 64.

Le député de Matane-Matapédia, Pascal Bérubé, fait partie du lot. « Il faut connaître la nature de ma circonscription: c’est peut-être celle où il y a, toutes proportions gardées, le plus de chasseurs [au Québec]. Je veux vraiment que ma position soit la plus fidèle possible [à celle] des gens de ma circonscription », soutient le porte-parole de l’opposition officielle en matière de sécurité publique.

« À [sa] demande », l’état-major du PQ a confié le rôle de « porte-parole » du parti « dans ce dossier » à un autre membre du caucus, en l’occurrence l’ex-ministre de la Sécurité publique Stéphane Bergeron. M. Bérubé dit ainsi avoir « la liberté totale » de prendre le pouls des habitants du Bas-Saint-Laurent et de la Gaspésie, parmi lesquels il y a un grand nombre de chasseurs « mobilisés » contre la création d’un registre des armes à feu. « Je n’ai pas arrêté de position encore », insiste-t-il.

Plusieurs élus, y compris au sein du caucus libéral, refusent d’appuyer publiquement le projet de loi 64, près d’un mois et demi après qu’il eut été déposé par le ministre de la Sécurité publique suppléant, Pierre Moreau, à l’Assemblée nationale.

Il est « définitivement » trop tôt pour indiquer de quel camp fait partie le député de Beauce-Sud, Paul Busque, indique-t-on à son bureau de circonscription. « Pour le moment, il n’a pas de position en tant que telle. C’est quand même un nouveau député. C’est quand même quelqu’un qui est d’un milieu rural. Milieu rural, ça veut dire : nombre important de chasseurs. […] À ce moment-ci, il écoute ce que les gens ont à lui dire. »

La députée de Chauveau, Véronyque Tremblay, poursuit, elle aussi, sa réflexion. « Il reste des discussions à avoir », mentionne son attaché politique Thomas Marchand. Mme Tremblay — ex-chroniqueuse ayant déjà écrit qu’un registre québécois serait « une perte de temps » et « une perte d’argent » — a « fait son devoir de députée » en proposant aux ministres Lise Thériault et Pierre Moreau des mesures d’« atténuation », poursuit-il. « La députée avait fait quand même des pressions. » Chose certaine, la nouvelle députée libérale saura « bien juger la portée de son vote » sur cette question délicate, est-il convaincu.

Vote libre ou ligne de parti ?

Des élus libéraux et caquistes entendent bien discuter, dans leur caucus présessionnel respectif, de la possibilité de tenir un « vote libre » sur le projet de loi 64 comme ce fut le cas pour le projet de loi sur les soins de fin de vie.

Le vice-président de « Tous contre un registre québécois des armes à feu », Guy Morin, est persuadé que les partis politiques affichent actuellement une unanimité de façade sur la nécessité de doter les corps de police québécois d’un registre des armes à feu. « La moitié, et même plus, des députés à l’Assemblée nationale sont contre » ce projet de loi « purement politique et symbolique » servant à satisfaire notamment le groupe PolySeSouvient, qui « en mène large » depuis la tuerie de l’École Polytechnique il y a plus de 25 ans, fait-il valoir. « Ils ne veulent pas faire de peine à certaines personnes. Ça paraît bien. »

M. Morin exhorte les partis politiques de permettre à leurs élus de voter en leur âme et conscience sur le projet de loi 64. « On veut un peu de démocratie. Un vote libre, ce n’est pas : tous ceux qui sont pour restent en dedans et les autres se sauvent en courant », précise-t-il.

À l’heure actuelle, seule la députée indépendante, Sylvie Roy, s’est « ouvertement » affichée au côté des opposants au projet de loi 64, estimant que « le problème est derrière la gâchette ». « Autant les tueries que les suicides [par armes à feu] sont souvent faits par des personnes qui ont de sérieux problèmes de santé mentale ou qui sont dépressives. Ce projet de loi là [offre] une illusion de sécurité », déclare-t-elle.

À ses yeux, les élus se sont donné « bonne conscience » début décembre en donnant suite à une demande insistante de PolySeSouvient au moment de la commémoration de la mort de 14 étudiantes de Poly sous les balles de la carabine semi-automatique de Marc Lépine. « Je suis tout à fait d’accord qu’on exprime notre sympathie pour les victimes des tueries, des homicides [par arme à feu] et à leurs proches, mais on leur ferait plus honneur en [ciblant ceux qui sont susceptibles de les] déclencher », dit la députée d’Arthabaska.

Le député de Jonquière, Sylvain Gaudreault, convient du fait que le projet de registre des armes à feu figure dans le « top 3 » des thèmes sur lesquels il s’est fait le plus interpeller depuis son élection en 2007. Les deux autres : la charte de la laïcité et le conflit étudiant de 2012. « Je n’ai aucun problème à le dire : je suis pour », affirme-t-il à l’autre bout du fil, ajoutant du même souffle qu’il n’abdiquera pas pour autant son rôle de député d’opposition. Il cherchera notamment à démêler les mécanismes de contrôle des coûts prévus par le gouvernement libéral.

Le groupe « Tous contre un registre québécois des armes à feu » veut voir le projet de loi 64 mourir au feuilleton. À son initiative, une pétition a été mise en ligne sur le site Web de l’Assemblée nationale. Celle-ci recueillait quelque 16 500 signatures au moment de mettre sous presse. Une vingtaine de bénévoles du collectif s’apprêtent à faire la tournée des salons de chasse et pêche afin de rallier le plus de Québécois possible à leur cause. Ils ont mis en vente des autocollants et des t-shirts au coût de 5 $ et de 20 $ chacun à l’effigie de leur organisation. « Quand on planifie une guerre, il faut être équipé. On n’a pas le choix, ça nous prend un peu d’argent », souligne M. Morin.

La moitié, et même plus, des députés à l’Assemblée nationale sont contre [ce projet de loi] purement politique et symbolique

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