Réfugiés et en bonne santé

Un premier groupe de réfugiés syriens est arrivé à Toronto jeudi soir. Le jeune Ahmad Mazan Khabbaz en était fort heureux.
Photo: Chris Young La Presse Canadienne Un premier groupe de réfugiés syriens est arrivé à Toronto jeudi soir. Le jeune Ahmad Mazan Khabbaz en était fort heureux.

L’arrivée massive de réfugiés syriens menace-t-elle l’accès aux soins de santé au Québec ? Pas du tout, répondent tous ceux qui connaissent le réseau de santé — qui est pourtant à bout de souffle. Zoom sur les préparatifs d’accueil de 7200 survivants à l’horreur.

Dans la première moitié du XIXe siècle, des centaines de réfugiés arrivent au Québec malades du choléra. Cette maladie hautement contagieuse peut tuer en quelques heures à peine. Une pandémie de choléra frappe partout dans le monde. D’autres maladies infectieuses, dont le typhus, sévissent dans ce qui est alors le Bas-Canada.

Le gouvernement crée une zone de quarantaine dans la Grosse Île en 1832. Tous les réfugiés qui arrivent par bateau via le Saint-Laurent doivent débarquer ici. Plus de 7500 personnes, en majorité des Irlandais, sont mortes dans l’île. Ces gens fuyaient la famine, ils venaient mourir du choléra ou du typhus sur les berges du Saint-Laurent ; 5000 immigrants sont morts dans la Grosse Île uniquement en 1847.

Près de deux siècles plus tard, les réfugiés continuent de débarquer par milliers en sol québécois à la recherche d’une vie meilleure. L’arrivée de 7200 réfugiés syriens dans les 10 prochaines semaines fait croire à certains que le Québec — notamment le système de santé — est « débordé » par l’afflux de migrants. Ce n’est pas du tout le cas. On peut même dire que c’est « business as usual » pour la machine à accueillir les réfugiés. Le Québec et le Canada en ont vu d’autres, quand même !

« Je peux vous assurer que ce n’est pas un stress très, très significatif pour le réseau. Il n’y a vraiment, comme on dit couramment, rien là », a déclaré cette semaine le ministre Gaétan Barrette.

Des vagues de réfugiés sont venues du Liban en 2006 (à cause de la guerre contre Israël) et d’Haïti en 2010 (après le tremblement de terre). De toute façon, bon an mal an, le Québec a reçu entre 4204 et 5020 réfugiés par année depuis 2010. Le plus grand contingent de réfugiés provient d’Haïti (17,1 %), suivi de la Colombie, de la République démocratique du Congo, du Mexique et de l’Afghanistan.

Un médecin pour tous

Comme toujours, tous les réfugiés, peu importe d’où ils viennent, doivent voir un médecin dans les 72 heures suivant leur arrivée au pays. Des citoyens ont sursauté cette semaine, sur les réseaux sociaux et dans les tribunes téléphoniques, en apprenant qu’une clinique temporaire vouée aux réfugiés syriens prendrait place dans l’ancien hôpital Royal Victoria, sur les flancs du mont Royal.

Il est vrai qu’un million de Québécois cherchent désespérément un médecin de famille, selon les plus récentes estimations. Mais ceux qui craignent à mots couverts qu’on fasse un traitement de faveur aux réfugiés se trompent sur toute la ligne.

« Les réfugiés syriens n’ont pas de traitement de faveur. Simplement, comme le processus est accéléré et qu’il touche beaucoup de gens, le système a dû être un peu adapté », indique dans un courriel Damien Contandriopoulos, professeur titulaire de la Chaire de recherche — Politiques, connaissances et santé de l’Université de Montréal.

Bref, au lieu de parquer les réfugiés dans une île au milieu du fleuve, comme il y a 180 ans, on leur fait voir un médecin, souligne le professeur. On leur fait voir un médecin non seulement pour leur propre santé, mais pour celle de tout le Québec.

« L’optique est bien sûr d’aider les réfugiés, mais surtout de détecter des maladies infectieuses », explique la Dre Isabelle Leblanc, présidente du groupe Médecins québécois pour le régime public.

Une question de santé publique

Pour les prochaines semaines, l’hôpital Royal Victoria devient comme une « grosse clinique sans rendez-vous » pour les réfugiés, explique-t-elle. Dans le milieu, on indique que des médecins et des infirmières, dont plusieurs parlent arabe, se sont portés volontaires par dizaines pour travailler à cette clinique, même durant le temps des Fêtes. Plus de 4000 interprètes ont aussi offert leurs services.

Les patients auront aussi un suivi psychologique. Plusieurs n’avaient pas vu de médecin depuis quatre ans. Leur pays est dévasté par la guerre.

Le but : détecter les maladies infectieuses comme la tuberculose, la rougeole ou la syphilis. Les réfugiés peuvent être admis au Canada même s’ils souffrent d’une maladie comme la tuberculose ou le sida, a expliqué Vito Vassallo, directeur des opérations à Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada. L’important est de les traiter pour protéger la santé publique, dit-il.

Les enfants recevront aussi tous les vaccins prescrits par les autorités de santé publique du Québec. Et les femmes enceintes auront un suivi. « Il faut aussi dépister les maladies comme le diabète et l’hypertension, qui nécessitent un suivi médical », dit Isabelle Leblanc.

Rien ne permet de croire que les réfugiés syriens sont plus malades que la moyenne de la population, a expliqué au Devoir Alain Boucard, gestionnaire de quarantaine à l’Agence de santé publique du Canada. Les Nations unies ne font état d’aucune épidémie dans les camps de réfugiés de Jordanie, du Liban ou de la Turquie, selon lui.

Tous les réfugiés ont passé une radiographie des poumons et un examen médical avant de quitter les camps. Ils sont aussi examinés à leur arrivée à l’aéroport Montréal-Trudeau.

Maintenant, les sans-statut

« Le Québec s’est engagé à accueillir des réfugiés. Il est normal qu’on les accueille convenablement », dit Paul G. Brunet, président du Conseil pour la protection des malades. Pour lui, les réfugiés sont des malades comme les autres.

Oui, l’accès à un médecin de famille est la plus grande inquiétude des Québécois en lien avec le réseau de santé. C’est la source de la moitié des plaintes des patients, selon lui. Il souhaite que l’État investisse dans l’accès à un médecin pour tous les malades, y compris les réfugiés. Paul G. Brunet dit même croire que les 678 millions promis par Ottawa pour accueillir les réfugiés syriens aideront l’ensemble des patients à voir un médecin.

La prochaine étape, c’est l’accès aux soins pour les gens en attente du statut de réfugié. Le gouvernement Harper a limité l’accès aux services de santé pour ces sans-statut. Les conservateurs voient dans ces demandeurs d’asile de possibles profiteurs de la générosité canadienne — et peut-être même des terroristes.

En juillet 2014, la Cour fédérale a déclaré que le resserrement des règles décrétées par le gouvernement Harper violait la Charte canadienne des droits et libertés. La nouvelle ministre fédérale de la Santé, Jane Philpott, s’est engagée à rétablir le financement pour les réfugiés en attente de statut.

D’ici là, ces sans-statut doivent se fier à la Régie de l’assurance maladie du Québec, qui a pris le relais pour payer certains soins. Et au sens civique de médecins qui acceptent de voir des patients sans être certains de se faire payer.

D’où viennent les réfugiés depuis 2010?

Haïti : 17,1 %

Colombie : 8,1 %

République démocratique du Congo : 7,4 %

Mexique : 7,3 %

Afghanistan : 5,9 %

Irak : 5,2 %

Bhoutan : 4,7 %

Népal : 3,0 %

États-Unis : 2,9 %

Syrie : 2,8 %

Source : ministère de l’Immigration, de la Diversité et de l’Inclusion

25 000 tuques cherchent réfugiés

Geneviève Létourneau a sursauté en apprenant que l’État fournirait des vêtements d’hiver tout neufs aux 25 000 réfugiés syriens. Elle est de ceux qui ont lancé le mouvement citoyen 25 000 tuques, qui vise à tricoter un bonnet d’hiver pour chacun des réfugiés qui arrivera au pays.

« On prépare un grand flot d’amour pour les réfugiés, mais on n’arrive pas à leur distribuer nos 25 000 tuques », dit-elle en soupirant.

La Croix-Rouge canadienne distribuera gratuitement des vêtements d’hiver dans les Centres de bienvenue aux réfugiés aménagés à Montréal et à Toronto : manteaux, bottes, tuques et mitaines. Mais seulement du neuf. « On ne donne jamais d’usagé. Et nous donnons les mêmes choses à tout le monde pour éviter les malentendus », explique Pascal Mathieu, vice-président de la Croix-Rouge au Québec.

Par le biais de Facebook, le mouvement 25 000 tuques regroupe des milliers de citoyens de partout au Canada — et même de Hong Kong — qui tricotent pour les réfugiés. Chaque bonnet arrive avec un mot écrit par la personne qui a tricoté. Le mouvement a 140 dépôts pour ses tuques au pays. Mais qui les distribuera aux réfugiés ?
4861
Nombre de réfugiés arrivés au Québec en 2014