Renaud Lachance sur la sellette

France Charbonneau et Renaud Lachance
Photo: Paul Chiasson La Presse canadienne France Charbonneau et Renaud Lachance

Les partis d’opposition ont ôté toute crédibilité à l’ex-commissaire dissident Renaud Lachance, jeudi. Ils soupçonnent même l’ex-vérificateur général du Québec d’avoir prêté le flanc à l’influence du Parti libéral du Québec après la mise au jour par l’équipe de l’émission Enquête de Radio-Canada de notes manuscrites dans lesquelles il tournait en ridicule des conclusions tirées par la juge France Charbonneau.

Le Parti québécois (PQ), appuyé par la Coalition avenir Québec et Québec solidaire (QS), veut convoquer les ex-commissaires France Charbonneau et Renaud Lachance à l’Assemblée nationale afin qu’ils étalent leurs différends sur la place publique. « Ils doivent des explications aux Québécois. Comment en sont-ils arrivés à ce conflit-là ? » a demandé le leader parlementaire de l’opposition officielle, Bernard Drainville.

Dans une lettre, l’élu péquiste exhorte le président de la Commission des institutions, Guy Ouellet, à entendre « dans les plus brefs délais » les ex-commissaires. Contrairement à Mme Charbonneau, M. Lachance s’est abstenu de tisser un « lien, qu’il soit direct ou indirect, entre le versement d’une contribution politique au niveau provincial et l’octroi d’un contrat public ».

La comparution devant les élus des deux ex-collègues serait « une sorte de complément » aux travaux de la commission Charbonneau, qui se sont terminés en queue de poisson, selon M. Drainville. « Les libéraux sont morts de rire, toi ! [...] On n’a toujours pas la vérité sur le système de financement illégal du Parti libéral », a-t-il insisté, pointant un rapport « édulcoré » assorti d’une dissidence fracassante. De son côté, le député solidaire Amir Khadir s’explique mal qu’un homme ayant « servi de brillante façon » les Québécois lorsqu’il était vérificateur général ait pu « manque[r] de jugement » dans la dernière étape des travaux de la Commission. « Quelqu’un se serait employé à vouloir absolument saboter la Commission qu’il n’aurait pas mieux agi que M. Lachance. »

Les dessous d’une relation tendue

Des courriels acrimonieux aux commentaires narquois du commissaire Lachance dans les marges du chapitre sur le financement politique, Enquête expose une relation tendue entre les commissaires au moment de la rédaction du rapport définitif. À un courriel de la juge Charbonneau qui tente de comprendre pourquoi il estime que des passages du chapitre sont « insidieux » et « sans preuve », le commissaire Lachance répond le 30 août qu’il souhaite limiter ses rapports avec sa collègue « pour livrer un rapport pertinent et en respect de l’échéancier ». « Cette attitude s’explique par ton comportement lors de la révision de mes premiers commentaires sur le MTQ [ministère des Transports du Québec] », révèle-t-il. « Regarde ton propre nombril avant de faire la morale aux autres. »

Au final, Renaud Lachance a formulé 80 commentaires, et les deux tiers « atténuent la responsabilité des acteurs politiques, adoucissent la critique envers les partis politiques, en particulier le Parti libéral, qui a été beaucoup plus au coeur du mandat de la commission », a relevé l’équipe d’Enquête, à qui le commissaire n’a pas souhaité s’adresser pour commenter l’affaire.

Au Parti libéral, le responsable des relations avec les médias au cabinet du premier ministre, Charles Robert, a spécifié que l’exécutif ne dicte pas la marche à suivre au législatif. Il a jugé « inacceptable et répréhensible » la proposition du PQ d’« instrumentaliser » une commission parlementaire pour passer un savon à l’ex-commissaire « indépendant » M. Lachance. Il s’est dit outré d’entendre les « sous-entendus » des partis d’opposition. « Qu’un des commissaires ait pu subir une influence pour amoindrir les blâmes [infligés au PLQ] ou les évacuer du rapport, c’est de la pure fabulation », a-t-il lancé. Le gouvernement libéral n’est « jamais, jamais, jamais » intervenu dans les travaux de la commission Charbonneau, a-t-il martelé, accusant du même souffle M. Drainville de chercher à « réécrire l’histoire à son avantage ».

« D’ailleurs, les blâmes faits à Mme Marois, puis au PQ, ne se retrouvent pas plus dans le rapport final », a fait remarquer M. Robert avant d’ajouter : « La démarche de Bernard Drainville est non seulement dangereuse, elle est malhonnête intellectuellement. Elle n’honore pas Bernard Drainville. Elle n’honore pas le PQ. »

« Une forme de procès »

Les documents obtenus par ICI Radio-Canada révèlent que M. Lachance s’est inscrit en faux contre des passages du brouillon du rapport, à commencer par celui relatant un petit-déjeuner au club privé 357C, en pleine campagne électorale en 2007, entre la ministre Line Beauchamp — à ce moment directrice du PLQ — et des dirigeants de firmes de génie-conseil et d’entreprises de construction. Mme Charbonneau y voyait des « rencontres qu’on peut qualifier d’inappropriées en raison du fait qu’elles étaient réservées à quelques personnes et tenues dans un cadre confidentiel et privé ». « Ridicule », a réagi M. Lachance dans la marge du document. « Il ne faut avoir rien vécu dans sa vie pour écrire ceci. » Dans le rapport définitif, on lit finalement « rencontres qui soulèvent des questions, notamment d’ordre éthique ».

M. Lachance jugeait « non nécessaire » un passage qui traitait des relations privilégiées entre les responsables du financement de l’ex-ministre Nathalie Normandeau : le directeur de cabinet Bruno Lortie et le vice-président de la firme de génie Roche Marc-Yvan Côté. « [Ce] n’est pas de la collusion ; n’est pas de la corruption, n’est pas du financement des partis politiques. Tout ceci ressemble à une forme de procès », a-t-il fait valoir. Le commissaire a aussi tenté de faire disparaître une référence au rapport de la commission Gomery rappelant que Marc-Yvan Côté et Bruno Lortie ont déjà été mêlés à des irrégularités de financement politique au Parti libéral du Canada. Il a aussi rejeté entièrement la conclusion du chapitre sur le financement des partis politiques. « Je pense toujours que ces conclusions à la fin d’un chapitre sur les récits sont inutiles et volontairement théâtrales [sic]. Dissidence sera exprimée clairement sur celle-ci par le commissaire Lachance », a-t-il prévenu.

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Le commissaire Lachance essaie systématiquement de diminuer le rôle [du PLQ]. On dirait que toutes ses interventions visent à atténuer les agissements du Parti libéral et de plusieurs acteurs clés ; le premier étant Marc Bibeau. C’est très troublant. Les Québécois qui ont payé la facture de 45 millions ont le droit d’avoir la vérité. […] S’ils n’ont pas peur de la vérité, ils devraient accepter que les commissaires viennent témoigner.

L’aspect positif de tout ça : ça permet de complètement écarter sa dissidence parce que M. Lachance est discrédité à cause de la manière insultante dont il s’adresse à la juge. Ça éclaircit paradoxalement les choses parce que ça renforce la position de la juge Charbonneau, qui, elle, a une position tranchée, claire, qui établit des liens entre le financement de partis politique et l’octroi de contrats publics.

Si je suis le raisonnement complètement tronqué de Bernard Drainville, monsieur Lachance, s’il a fait la démonstration publique de sa dissension, il s’est néanmoins rallié, les commissaires ont été unanimes quant aux recommandations qu’ils faisaient aux parlementaires. Alors Bernard Drainville sous-entend que les conclusions de la commission Charbonneau auraient pu être différentes ?

72 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 11 décembre 2015 01 h 07

    Des procureurs indignes de leur profession

    Allons-nous arriver a démontrer que le juge était lui-meme une personne victime de collusion, la question que l'on peut se poser aujourd'hui est:pourquoi le troisième juge étant incapable de sièger n'a-t-il pas été remplacer, voila la vraie question, et ou sont apparues des tripotages, combien de gens savaient que ce juge allait mourir en cour de commission, peut etre est-ce machiavellisme de penser cela, mais nous en sommes pas aux premiers agissements discutables de certaines personnes, 45 millions de dépensés inutillement ce n'est pas rien, il y a vraiment des procureurs qui se prennent pour d'autres et nous prennent pour des imbéciles, mon opinion est que ces gens devraient etre mis en prison pour manquements a leur serment d'office

  • Pierre Valois - Abonné 11 décembre 2015 01 h 13

    Les deux n'ont pas fait la paire

    Un berger décide d'assigner deux chasseurs afin de garder le troupeau de brebis contre la prédation des loups. Les deux chasseurs s'embusquent. Puis se présente un loup. L'un des deux l'aperçoit et le met dans sa mire. L'autre surveille plutôt la musaraigne qui farfouille à ses pieds. Le premier attire l'attention de l'autre sur la première bête. Le second, non seulement ne vise pas le loup, mais trouve moyen d'agiter le bras de son comparse et lui fait rater sa cible. Le loup détale et se promet bien de revenir un autre soir refaire sa traque. Quant au second, bien heureux de tous ses gestes, trouve moyen de faire de multiples reproches au premier sur ses performances.

    Sur ce Bêêêêêêê.

  • Gaston Bourdages - Abonné 11 décembre 2015 04 h 38

    44.7 millions$ de NOS argents...

    ...pour aussi lire sept fois (est-ce bien le chiffre?) le mot «ridicule» dans la marge de certains textes !
    Et dire qu'une certaine classe politique ne semble pas comprendre que la confiance, par les temps qui courent, c'est fragile et qu'aucun des argents de ces 44.7 m$ ne pourra la solidifier, encore moins la restaurer.
    Pouvoir politique et dollar...deux inséparables qui, lorsque abusés par des comportements humains, font grimacer des visages de dépit, font hausser des épaules de désabusement et qui sont même prêts à faire élire des bouffons de comportements à la Trump.
    Monsieur Lachance: plus du tout mais du tout confiance.
    Messieurs Fournier et Moreau....quoi ajouter ?
    Il s'agit bien de 44.7M$ de nos argents....exact?
    Gaston Bourdages,
    Simple citoyen.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Pierre Bernier - Abonné 11 décembre 2015 10 h 53

      "Péripéties"... n'est pas "substance" ?

      Quand on en aura terminé sur les péripéties entourant la rédaction du texte du rapport de la CEIC, les médias mettront-ils autant d’ardeur et de ressources à informer les citoyens de la substance des recommandations («unanimes», rappelons-le) et des changements dans les façons de faire que celles-ci commandent ?

      Et, le cas échéant, "enquêter" et informer sur les motifs et stratagèmes utilisés alors par des partis politiques, ou autres composantes de la société, pour ne pas permettre aux législateurs d'adopter les mesures législatives nécessaires aux changements requis ?

    • Yves Corbeil - Inscrit 11 décembre 2015 13 h 18

      M.Bourdages, je suis d'accord avec vous, mais découvrir des pommes pourries qu'est-ce que ça donne quand le pommier est pourri.

      Il est difficile d'attirer des gens en politique donc nous avons accepté qu'il y ait des règles qui les protèges et les mettent au dessus des lois ou presque. L'imputabilité, ça semble pas exister en politique.

      Si tu ne te fait pas prendre avec une carte de crédit pétrolière comme M.Tomassi, le reste ça peux passé et encore il a juste perdu sa job et c'est fait ridiculisé un peu. J'ironise bien sûr mais pas trop.

      Il y a de bonnes personnes qui vont en politique mais c'est ceux qui nous promettent la lune (avec la facture qui va avec) qu'on écoutent et portent au sommet. Les prometteux irrationnels car on est irrationnel dans plusieurs de nos demandes en campagne, pas la campagne de St-Élie de Caxton non la campagne électoral.

      Peut-être faudrait-il abattre le pommier et revoir quel genre d'arbre on voudrait à la place. En attendant on continue à faire des enquêtes pour seulement se rassuré qu'on se fait bien fourrer et ça mène jamais au changement qu'il faudrait faire.

      Alors on remplace les soupçonnés par de futures soupçonnés et les bonnes personnes restent assis sur les bancs derrières jusqu'à temps qu'ils s'écoeurent et retournent à la vie privé désabusés comme nous.

    • Pierre Fortin - Abonné 11 décembre 2015 16 h 20

      Comme vous dites, Monsieur Bourdages, « Et dire qu'une certaine classe politique ne semble pas comprendre que la confiance, par les temps qui courent, c'est fragile [...] », l'administration de la Justice ne vaut que dans la mesure de la confiance que nous lui accordons. Si les citoyens ne reconnaissent plus le contrat qui nous lie collectivement en acceptant de se soumettre à ses règles de conduite, on peut imaginer les dérives qui peuvent en découler.

      L'érosion de la confiance envers la Justice, au-delà des lois, est un réel danger et seule la lumière sur les faits dénoncés pourra la consolider. Les échappatoires ne sont plus acceptables; les Boulet, Moreau et autres Fournier ne peuvent se cacher plus longtemps derrière la dissidence du commissaire Lachance pour s'en laver les mains.

      Le Parti libéral doit laver sa réputation une fois pour toutes.

  • André Ouellet - Abonné 11 décembre 2015 04 h 47

    M.Renaud Lachance

    Ce Grand commis de l'état devra vivre le reste de ses jours avec sa décision, laquelle vient d'intacher sa vie professionnelle.
    Nous pouvons penser qu'il a attrapé le même syndrome qui a affecté M.G.T. l'ancien maire de Montréal.
    André Ouellet

    • Robert Beauchamp - Abonné 11 décembre 2015 11 h 28

      Pire. Taupe ou collusionnaireavec le parti libéral. Dans les 2 cas il s'est moqué outrageusement de la démocratie. Aurait-il succombé à des menaces, à du chantage? Au final j'opte pour «taupe» ou «collusionnaire avec le parti libéral».

    • Yves Corbeil - Inscrit 11 décembre 2015 13 h 24

      M.Ouellet, croyez-vous sincèrement que tous ceux qui sont retourné à la vie publique après un passage cahoteux en politique ont des problèmes de conscience. Nos institutions avec ses règles ''propres'' les mets à l'abri de problèmes de conscience. L'imputabilité n'existe même pas en politique donc la conscience peut avoir le dos large dans ces conditions.

  • Roger Blais - Abonné 11 décembre 2015 04 h 49

    Vraiment pathétique

    Comment ne pas être sceptique de l'honnêteté intellectuelle de M. Lachance devant pareil sabotage. Il inspirait rigueur et impartialité avant cette sortie, maintenant c'est toute sa crédibilité qui en prend un coup. Il s'est bien enrichi à nos dépens quand même.

    • Yves Corbeil - Inscrit 11 décembre 2015 13 h 38

      Ce qui est pathétique M.Blais, c'est l'emphatie générale qui nous habite tous devant cette politique qui est la nôtre. Notre incapacité à faire face à la déterioration d'un système qu'on voulaient démocratique.

      On enquête, on constate, on critique, on chiale mais on ne fait rien pour qu'elle change cette institution gangrené par l'argent, les sans gènes qui y sévissent avec la bénédiction de nos votes car ils nous ont promis l'impossible qu'on a accepté avec empressement car les autres nous promettaient seulement le possible et le possible c'est pas assez.