Se tenir debout quand on n’est «rien»

Charlie Watt, aujourd’hui sénateur (quatrième derrière), et les signataires
Photo: photo tirée du documentaire Charlie Watt, aujourd’hui sénateur (quatrième derrière), et les signataires

Un jour, en 1972, les Inuits ont réalisé que les bulldozers et les dynamiteurs s’apprêtaient à débarquer à la baie James pour construire le « projet du siècle » qu’on connaît : une série de barrages qui feraient du Québec le champion mondial de l’hydroélectricité.

On connaît moins l’incroyable bataille qu’ont menée les Inuits et les Cris pour faire respecter leurs droits sur ce territoire plus grand que la France. On oublie — et les plus jeunes ignorent peut-être — que le gouvernement de Robert Bourassa a lancé ce chantier monumental sans même consulter les autochtones. Encore moins les compenser financièrement.

« Le gouvernement nous faisait sentir qu’on n’était rien. On n’avait aucun droit. C’est comme si on n’existait pas », dit un Inuit dans le documentaire So That You Can Stand, lancé cette semaine à Kuujjuaq, dans le Grand Nord québécois.

Ce film fascinant raconte l’histoire d’une dizaine d’Inuits qui se sont levés pour défendre leur peuple face au rouleau compresseur nommé Hydro-Québec. Ces jeunes autochtones, alors âgés de 17 à 25 ans, sont partis de leurs villages isolés, peuplés de tentes, de cabanes en bois et d’igloos, pour tenir tête au gouvernement du Québec.

Après trois ans de négociations, ils ont réussi à signer la Convention de la Baie-James et du Nord québécois. Cet accord historique, le premier du genre au Canada, a fêté son 40e anniversaire ce 11 novembre. Aussi bien dire que c’était hier. La Convention de la Baie-James a fait entrer les peuples du Nord dans ce qu’on peut appeler la « modernité ». Ils ont renoncé à une forme de droits en retour d’une série de compensations, notamment financières. Les conditions de vie ont fait un bond faramineux. Mais la « modernité » déchire encore les Inuits, 40 ans plus tard.

« On a encore un processus de guérison à faire. Nos vies se sont améliorées, mais la Convention de la Baie-James ne fait toujours pas l’unanimité dans nos communautés, même après 40 ans. Je dois dire que les divisions diminuent au fil des années », confie Charlie Watt, un de ces jeunes fous d’une vingtaine d’années qui ont négocié la Convention. Il est aujourd’hui un sénateur libéral à Ottawa.

Lui et sept autres négociateurs encore vivants ont assisté mercredi à la première du film, à Kuujjuaq. Ils ont été ovationnés par 400 Inuits. Certains pleuraient à chaudes larmes. La Convention de la Baie-James est un acte fondateur pour tous les autochtones du Canada. Et surtout pour les Inuits : en deux générations, ils sont passés de l’igloo au iPhone.

David contre Goliath

Dans le film, Charlie Watt et ses amis avaient les cheveux aux épaules, des favoris longs comme ça, ils fumaient comme des cheminées et chantaient des protest songs de Neil Young. Ils étaient cassés comme des clous. Et c’était l’époque des communes : à un moment donné, une équipe de 36 Inuits qui participaient de près ou de loin aux négociations de la Baie-James vivait dans un quatre et demi à Montréal. Ils dormaient cordés comme des sardines sur le plancher, sans couvertures ni oreillers.

Ils allaient de frustration en frustration. Un jour, Charlie Watt écrit à John Diefenbaker, chef de l’opposition à Ottawa, pour lui demander de défendre les autochtones. Il se fait répondre que les autochtones n’ont « aucun droit » et que seul l’évêque peut parler au nom des Inuits !

La première rencontre des autochtones avec le jeune premier ministre Bourassa, en octobre 1972, s’est déroulée sur le même ton. Les Inuits et les Cris n’ont pas eu le temps de finir leur café. Bourassa a rassemblé ses papiers, il s’est levé et est sorti en disant qu’il ne comprend pas les langues autochtones. Et que le « projet du siècle » irait de l’avant, coûte que coûte : il avait promis en campagne électorale de créer 100 000 emplois.

À Québec, tout le monde avait sous-estimé la détermination des Inuits et des Cris. Comme dans la Bible, David a gagné la bataille contre Goliath. « Les Inuits sont des survivants, dit Bernard Lajoie, le producteur du film So That You Can Stand. Ils n’ont peur de rien. Quand ils partent à la chasse, ils sont patients, résistants. Ils sont comme ça dans la vie. »

Contre toute attente, les autochtones ont obtenu une injonctiondu juge Albert Malouf, de la Cour supérieure, pour faire cesser les travaux de la Baie-James en l’absence d’accord avec Québec. À peine six jours plus tard, coup de théâtre : la Cour d’appel annulait la décision. Les bulldozers recommençaient à harnacher les rivières.

Les autochtones n’étaient pas au bout de leurs peines. Les Inuits eux-mêmes étaient profondément méfiants envers les leurs qui négociaient l’avenir de la nation. Les jeunes négociateurs autochtones ont reçu des menaces de mort en faisant le tour des communautés de la baie James pour expliquer la Convention.

Le négociateur du gouvernement, John Ciaccia, a aussi eu à faire face à la colère des Inuits. Quand il s’est présenté dans le Grand Nord pour expliquer l’entente, le pilote de l’avion, bien branché sur les communautés, l’a prévenu qu’il risquait sa vie !

Aujourd’hui, les Inuits jouissent d’une relative autonomie. À Kuujjuaq, les grosses camionnettes ont remplacé les traîneaux à chiens. Les igloos ont fait place à de modestes maisons sur pilotis. Les enfants jouent au hockey dans un aréna tout neuf. Les enfants apprennent l’inuktitut dans deux écoles bondées.

La misère noire d’il y a 40 ans a fait place à une vie meilleure. Mais comme toutes les communautés autochtones au pays, les Inuits s’interrogent : qu’est-ce que ça veut dire, être un Inuit en 2015 ?

Le Devoir était à Kuujjuaq à l’invitation de la société Makivik.

So That You Can Stand

À partir du 30 novembre au cinéma Excentris.

10 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 13 novembre 2015 02 h 11

    Il y a eu Monsieur Bourassa...

    Il y a eu la politique envers les Autochtones selon la méthode canadienne de Bourassa, mais il y a eu aussi la politique envers les Autochtones, à la méthode québécoise de Lévesque.
    Ne faudrait-il pas aussi rappeler aux jeunes et aux nouveaux Québécois celle-ci pour tout comprendre, cette dernière étant plus respectueuse des Amérindiens et Inuits que l'autre ?

    Merci de m'avoir lu.

  • Gaston Bourdages - Abonné 13 novembre 2015 04 h 19

    Monsieur Fortier, vos....

    ...dix derniers mots et le titre de votre fort informatif «papier»sont à eux seuls, à mon humble avis, un bijou.
    «Qu'est-ce que ça veut dire, être un Inuit en 2015 ?» et «Se tenir debout quand on est «rien»
    Il est très exigeant (le mot est-il assez fort?) pour la dignité humaine de se faire traiter comme un moins que rien.
    Charlie Watt et ses amis méritent de se faire appeler et traiter de «monsieur».
    Lorsque la dignité refuse de courber l'échine, elle collabore «drôlement» à rester et «se tenir debout quand on est «rien»
    Charles Watt et amis: mercis!
    Gaston Bourdages.
    P.S. Merci au producteur Monsieur Bernard Lajoie et à monsieur Marco Fortier.

  • Hélène Gervais - Abonnée 13 novembre 2015 06 h 15

    Il leur manque aussi ...

    leurs coutumes ancestrales. C'est bien vivre avec un iphone, mais leur façon de vivre était à eux. C'est super qu'ils ne se soient pas fait avoir et qu'ils se soient tenus debout grâce à ces jeunes fous vaillants, mais leurs coutumes, leurs igloos, leurs chasses, leur manquent aussi, j'espère qu'ils les retrouveront.

    • Daniel Bérubé - Abonné 13 novembre 2015 14 h 27

      À une certaine époque, il leur était offert des morceaux de miroir, aujourd,hui, c'est des iphone...

  • Denis Paquette - Abonné 13 novembre 2015 06 h 38

    Des malotrus

    Il est évident que certains pouvoirs se croient tout permis et ce ne sont pas des petits pouvoirs, ce sont des empires déguisés en démocrates, ils s'amènent avec leurs gros sous et leurs intérêts cachés et il faut que les gens s'y soumettent, et surtout croient que l'on ne les voit pas venir, quels malotrus qui mériteraient d'etre emprisonnés pour abus de pouvoir et ils se disent civilisés, est-ce normal que des populations a la limite de la survie soit harcelés de cette facon, ou sont les tribunaux et les avocats qui pourtant se disent sympathisants

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 novembre 2015 13 h 09

      Je transpose ce commentaire contre le gouv.Couillard vis-a-vis les démunis de notre société. J-P.Grisé

  • Gilles Gagné - Abonné 13 novembre 2015 09 h 36

    Histoire

    Beau retour sur notre histoire et comprendre encore une fois que les peuples autochtones en font partie, il devient de plus en plus civilisé de faire disparaitre les préjugés à leurs égards.