Jour de trouble en éducation

Sylvain Mallette, le président de la Fédération autonome de l'enseignement
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Sylvain Mallette, le président de la Fédération autonome de l'enseignement

La journée de mardi a été fort mouvementée dans le milieu de l’éducation. Après des alertes à la bombe qui ont mis une soixantaine d’établissements scolaires sur le qui-vive, la Fédération autonome de l’enseignement (FAE) a annoncé qu’elle quittait la table des négociations où elle oppose ses demandes à celles du gouvernement.

Or, c’est justement les agissements des syndicats du milieu de l’éducation qu’un groupe a utilisés pour justifier l’envoi de menaces à sept écoles de Montréal et à une quarantaine d’autres dispersées dans la province. « Nous sommes un collectif furieux avec [sic] les syndicats des professeurs et les horreurs qu’ils infligent à nos enfants innocents », a écrit le groupe le Sceptre rouge dans un courriel truffé de fautes qu’il a envoyé en début de journée. « Nous avons planté quatre bombes dans plusieurs collèges, cégeps, écoles secondaires et écoles primaires répartis à travers le Québec et l’Ontario », pouvait-on lire dans la missive, qui ciblait au Québec des établissements de l’Abitibi, de l’Outaouais, de la Mauricie, de l’Estrie, de la région de Chaudière-Appalaches, de Montréal et de la Côte-Nord.

Un acte terroriste

« Franchement, les personnes responsables de cet acte-là doivent savoir qu’elles seront poursuivies, a réagi le premier ministre Philippe Couillard, en après-midi. C’est inacceptable, c’est condamnable, les mots me manquent… C’est criminel, d’abord. » Son homologue Pierre Moreau, qui assure l’intérim au ministère de la Sécurité publique, est allé plus loin. « Le fait de diffuser ce type de communiqué et d’alerter la population, sur une échelle aussi large, pourrait certainement constituer la preuve d’un acte terroriste », a-t-il avancé.

La Sûreté du Québec (SQ), à qui a été confiée l’enquête, faisait état en fin de journée d’une situation qui aura finalement causé plus de peur que de mal. « Il n’y a pas eu d’arrestation pour le moment. La priorité, c’était la sécurité des gens et l’intervention sur le terrain », a affirmé la porte-parole Audrey-Anne Bilodeau, à l’heure où 53 des 61 écoles fouillées s’étaient révélées sécuritaires. À la Fédération des cégeps, la directrice des communications Judith Laurier a confirmé que 21 des 48 établissements membres de sa fédération ont reçu le courriel de menaces. Six d’entre eux — cégeps de Drummondville, Lanaudière (campus L’Assomption), Sept-Îles, Saint-Hyacinthe, Lévis-Lauzon et le collège Heritage — ont choisi de fermer leurs portes, mais quatre avaient déjà repris leurs opérations en soirée.

Ni le ministère de la Sécurité publique ni la SQ n’a fourni la liste des établissements visés ; cette dernière s’est limitée à dire que 64 établissements ont été ciblés et, pour la plupart, fouillés. Sept écoles situées sur le territoire du Service de police de la Ville de Montréal ont reçu la lettre de menaces de Sceptre rouge, qui a aussi indiqué que des bombes pourraient être placées dans les institutions au cours de la semaine.

La FAE nie toute responsabilité

Pendant que se poursuivaient les recherches dans les écoles, la FAE a annoncé son retrait de la table de négociation sectorielle au moins jusqu’à lundi, journée au cours de laquelle elle rencontrera les représentants des 34 000 enseignants qui font partie de ses syndicats. La Fédération poursuit donc les pourparlers à la table commune, qui traite notamment des salaires. En clair, cela indique que les désagréments qui persistent entre les syndicats et les représentants gouvernementaux concernent des clauses liées aux conditions de travail et à la tâche des enseignants, car ce sont de ceux-là dont il est question à la table sectorielle.

Interpellée par le courriel du Sceptre rouge, qui exhorte les syndicats à terminer la grève sous peine de les attaquer directement, la FAE a rejeté toute responsabilité. « On n’a pas le contrôle sur une ou des personnes que je qualifierais, minimalement, de troublées. Elles nous reprocheraient de poser certains gestes, mais elles font pire, a tranché le président de la Fédération, Sylvain Mallette. Ces personnes-là se nuisent à elles, elles ne nous nuisent pas à nous », a-t-il poursuivi, en rejetant la possibilité que le Sceptre rouge ait en fait été créé par certains de ses membres mécontents des actions de leurs syndicats.

En fait, si la FAE tente un coup d’éclat, celui-ci prendra la forme d’une grève générale illimitée, a laissé entendre M. Mallette. « Nous avons l’habitude de faire des réflexions qui ne laissent rien au hasard, et on n’a pas peur de grand-chose, pour ne pas dire qu’on a peur de rien. […] On n’en est pas là, mais on va soumettre une réflexion à nos instances, et elles vont décider », a-t-il répondu quand on a évoqué la possibilité d’un tel arrêt de travail. Autrement, la FAE dispose toujours d’un mandat pour une journée de grève.

Coiteux renvoie la balle au syndicat

Au chapitre des reproches que la FAE formule à l’endroit du gouvernement, il a celui des avancées « qui n’en sont pas réellement ». Le retrait de la demande gouvernementale visant à faire passer de 32 à 35 ou 40 heures la semaine de travail des enseignants, l’ouverture du gouvernement à ne plus hausser le ratio maître-élèves ; il y a là bien loin de la coupe aux lèvres, selon le responsable de la négociation à la FAE, Martin Lauzon. « Les ouvertures qui ont été faites jusqu’à maintenant consistent à retirer des propositions qui étaient inacceptables au départ, a-t-il pesté. Il n’y a pas d’avancée pour les enseignants. […] La demande patronale devient moins pire, moins odieuse, mais ça n’apporte pas de solutions aux problèmes qu’on avance. »

À Québec, le président du Conseil du trésor, Martin Coiteux, a reçu la nouvelle avec calme. « Ce que je comprends de la décision de la FAE, c’est qu’ils attendent de voir quelles sont ces propositions actualisées que le gouvernement a l’intention de présenter prochainement et qu’ils prennent un petit temps d’arrêt pour voir quel va être l’état de la situation », a-t-il réagi.

Quand même, il a envoyé une droite aux syndicats, en rappelant que la table de négociation sectorielle est celle où il est question de réussite scolaire et d’amélioration des services aux élèves — des secteurs que les syndicats répètent vouloir améliorer depuis les débuts des négociations. « Nous, on a bon espoir qu’en actualisant nos offres, on va pouvoir accélérer la cadence des négociations pour pouvoir régler les choses d’ici les prochaines semaines », a encore dit M. Coiteux, visiblement plus optimiste que la FAE, qui a rappelé que les parties en négociations ne sont encore parvenues à « aucune entente officielle » au sujet des 58 propositions patronales et des 55 demandes syndicales.

Avec la collaboration de Marco Bélair-Cirino et de Marco Fortier

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