Entre crise, ultimatum et réactions politiques

Le premier ministre Philippe Couillard a rejeté l’ultimatum lancé mardi par l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne Le premier ministre Philippe Couillard a rejeté l’ultimatum lancé mardi par l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

À l’issue d’une réunion d’urgence, mardi, de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), le grand chef Ghislain Picard a sommé Philippe Couillard de les rencontrer dans les meilleurs délais.

Le premier ministre n’a montré aucune intention de se plier à cet ultimatum, se contentant d’évoquer les mesures prises depuis la diffusion du reportage de Radio-Canada. Il a annoncé mardi la nomination d’un observateur indépendant de l’enquête confiée au Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). Son bureau a également rappelé que deux ministres se sont déplacés à Val-d’Or dimanche et qu’ils mettront en place « des mesures de soutien qui aideront à répondre aux besoins immédiats de la situation ».

L’APNQL tient le premier ministre responsable de cette crise et a insisté sur la nécessité d’une enquête indépendante, qui devrait intégrer des corps policiers autochtones. « Le lien de confiance est brisé entre nos autorités, nos communautés et les autorités policières », a déclaré M. Picard, relatant une rencontre très émotive entre les chefs.

En matinée, M. Couillard n’avait pas fermé la porte à une enquête plus large sur les relations entre les peuples autochtones et « les communautés qui les entourent ». Il a indiqué attendre de voir ce que le nouveau gouvernement fédéral mettrait en place. Les chefs autochtones n’ont pas manqué de rappeler cette promesse de Justin Trudeau, ajoutant que cette commission d’enquête nationale publique devrait être établie au plus tard 30 jours après l’assermentation du nouveau cabinet.

Enfin, l’Assemblée demande à ce que des ressources supplémentaires soient mises à disposition pour assurer la sécurité des femmes ayant dévoilé les comportements, ainsi que pour faire face à une potentielle vague de dénonciations.

Plus tôt dans la journée, le directeur général de la Sûreté du Québec (SQ), MartinPrud’homme, a quant à lui nié qu’il s’agisse d’une crise. « Ce que j’entends, c’est qu’il y a des gens qui sont préoccupés, il y a du questionnement. Mais de là à dire qu’on est en crise, non, je ne le pense pas », a-t-il affirmé en conférence de presse, rapporte La Presse canadienne.

Le directeur général de la SQ a aussi pris soin de préciser qu’aucun des huit policiers relevés n’est visé par des allégations d’inconduite sexuelle. Sur les 11 allégations criminelles traitées par le corps policier, deux concernaient des agressions sexuelles ; la première visait un policier aujourd’hui décédé, et un autre dont l’identité n’a pas été établie. Une grande partie des allégations présentées dans le reportage de l’émission Enquête n’avait pas été portée à la connaissance de la SQ, a indiqué un porte-parole au Devoir.

Remous politiques

À l’Assemblée nationale, la ministre de la Sécurité publique, Lise Thériault, a tenté de justifier le fait que l’enquête ait été confiée dans un premier temps à la direction des normes professionnelles de la SQ. Elle a soutenu que les allégations étaient « beaucoup plus poussées » que celles contenues dans la lettre transmise au chef de la police de la SQ de Val-d’Or le 15 mai dernier. Or, cette lettre, signée par Edith Cloutier du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or et dont une copie avait été envoyée à la ministre, est on ne peut plus explicite : elle signale « des allégations sérieuses relatives à des abus physiques et sexuels par des policiers de la Sûreté du Québec auprès de personnes vulnérables, dont plusieurs femmes autochtones à Val-d’Or » et le dépôt de plaintes à ce sujet.

Le Parti québécois a réclamé mardi la démission de la ministre Thériault, tout en reprenant à son compte l’avis de la protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, qui juge que le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) devrait lancer une enquête ad hoc pour faire la lumière sur ces allégations plutôt que de laisser des policiers enquêter sur des confrères.

« Il faut faire en sorte que les autochtones puissent avoir justice et qu’il y ait apparence de justice », a affirmé dans un point de presse le chef de l’opposition officielle, Pierre Karl Péladeau. La semaine dernière, il demandait déjà la tenue d’une telle enquête indépendante.

Le leader parlementaire du PQ, Bernard Drainville, a tiré à boulets rouges sur Lise Thériault, qui, selon lui, « a fait preuve d’un manque de jugement, d’un comportement erratique, […] d’une incompétence navrante ». C’est la deuxième fois que le PQ réclame la tête de la ministre de la Sécurité : la première fois, c’est en juin 2014, à la suite de l’évasion en hélicoptère de détenus de la prison d’Orsainville.

De son côté, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, qui ne s’oppose pas à ce que l’enquête soit confiée à la SPVM, prône un exercice plus large, soit une commission d’enquête indépendante sur le traitement réservé aux autochtones, « autant aux femmes qu’aux hommes », par le système de justice au Québec.

Dans un communiqué, la directrice du BEI, Me Madeleine Giauque, nommée en janvier dernier, a indiqué que le nouvel organisme ne pourrait pas être opérationnel avant le 1er avril 2016. Le conseil des ministres a entériné la nomination de deux superviseurs le 13 octobre dernier et il doit le faire pour 16 enquêteurs. De ce nombre, la moitié n’a pas d’expérience en matière d’enquête policière et doit suivre une formation de niveau universitaire, a indiqué Me Giauque. Ces enquêteurs ne pourront terminer cette formation, d’une durée de dix semaines, avant mars prochain.

Même si le BEI n’est pas complètement fonctionnel, sa directrice pourrait être associée à l’enquête, a affirmé au Devoir Raymonde Saint-Germain. La protectrice du citoyen s’est dite « surprise » de voir que Me Giauque, « qui est quand même habilitée avec ses superviseurs, ne soit pas associée à cette enquête ». D’ailleurs, le gouvernement a publié en juillet un règlement qui n’est pas encore adopté : il ne permet pas au BEI d’enquêter sur les allégations d’agressions sexuelles commises par les policiers. Or, tant Mme Saint-Germain que la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse ont insisté pour que le BEI se voie confier cette responsabilité.

29 commentaires
  • Pierre Lefebvre - Inscrit 28 octobre 2015 03 h 53

    Bon résumé

    Et à Québec, c'est la routine quoi.

    PL

  • Michel Lebel - Abonné 28 octobre 2015 07 h 09

    Un peu de calme et politesse!

    Philippe Couillard n'a pas acquiescer à la sommation de 24 heures du grand chef Picard! Tout de même! On se calme!

    M.L.

  • Robert Beauchamp - Abonné 28 octobre 2015 07 h 23

    Pas touche

    Curieux, chacun semble se sauver du problème. Et même le centre pour femmes de Val-D'Or qui refuse l'hébergement; dès qu'une «cliente» potentielle se pointe à la porte se voit refuser l'accès si cette personne semble intoxiquée. Alors ces femmes sont laissées à la rue en pleine nuit et «ramassées« en loques par les services de l'ordre pour assure la paix publique? Facile d'emprunter l'attitude angélique pour décrire le problème et de dénoncer ceux ui travaillent au bout de la chaîne. Alors ceux et celles qui reçoivent des subventions pour soutenir la «communauté», où sont-ils, où sont-elles?

  • Patrick Daganaud - Abonné 28 octobre 2015 07 h 58

    La province des autruches?

    Il n'y aura jamais assez de sable pour ce qu'il semble y avoir d'autruches...

    Le premier ministre se contente d’évoquer les mesures prises depuis la diffusion du reportage de Radio-Canada.

    MartinPrud’homme, directeur général de la SQ, nie la crise.

    Il précise qu’aucun des policiers relevés de leurs fonctions n’est visé par des allégations d’inconduite sexuelle...

    Cependant la lettre d'Edith Cloutier du Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or, envoyée en copie à la ministre Lise Thériault, fait état « des allégations sérieuses relatives à des abus physiques et sexuels par des policiers de la Sûreté du Québec auprès de personnes vulnérables, dont plusieurs femmes autochtones à Val-d’Or ».

    La protectrice du citoyen, Raymonde Saint-Germain, juge que le Bureau des enquêtes indépendantes (BEI) devrait lancer une enquête.

    Elle a bien raison, mais le BEI n'a pas le pouvoir d’enquêter sur les allégations d’agressions sexuelles commises par les policiers...

    Le grand chef Ghislain Picard abien raison de se demander qui nous gouverne et nous protège.

  • Pierre Bernier - Abonné 28 octobre 2015 08 h 39

    Limite d'une investigation interne.

    Une grande partie des allégations présentées dans le reportage de l’émission Enquête n’avait pas été portée à la connaissance de la SQ.

    Dans les circonstances une action plus large des pouvoirs publics québécois est effectivement nécessaire.

    D'autant que la problématique des "personnes disparues" touche peu le Québec.