La question du Québec reste irrésolue

Pour le fameux «love-in» du 27 octobre 1995, des centaines de milliers de Canadiens ont convergé vers Montréal grâce à des tarifs intéressants pratiqués par les grandes compagnies de transport.
Photo: Jacques Grenier Le Devoir Pour le fameux «love-in» du 27 octobre 1995, des centaines de milliers de Canadiens ont convergé vers Montréal grâce à des tarifs intéressants pratiqués par les grandes compagnies de transport.

On dit souvent du référendum de 1995 qu’il a été perdu. Mais s’il a été bel et bien perdu par ceux qui ont posé la question référendaire, il a été gagné par le camp du NON, par les fédéralistes. Vingt ans plus tard, on peut se demander ce que la victoire leur a apporté.

Pour le professeur en science politique de l’Université Laval Guy Laforest, un des gagnants du référendum sur le plan individuel, c’est celui qui est passé à un cheveu d’être le grand responsable de la défaite du NON, le premier ministre Jean Chrétien.

En 1997 et en 2000, Jean Chrétien a remporté deux élections avec une majorité. En 2000, le Parti libéral du Canada a même obtenu au Québec la pluralité des voix et deux élus de moins seulement que le Bloc québécois.

Le Plan B

« Techniquement, M. Chrétien en est sorti amoché, mais il a fait adopter le Plan B sans trop de réactions ultranégatives dans la société québécoise », rappelle Guy Laforest, qui a fait un bref passage à l’ADQ et conseille à l’occasion le chef caquiste, François Legault. En 1999, le premier ministre du Québec Lucien Bouchard a bien cherché à soulever l’indignation populaire avec un appel à la nation contre la Loi sur la clarté et en répliquant avec la présentation du projet de loi 99 sur les prérogatives de l’État du Québec. Mais en vain. Ce fut sans aucun doute la principale raison de sa démission en mars 2001, selon le politologue.

Mais, tout comme Jacques Parizeau, Jean Chrétien, même s’il a remporté la mise, est sorti « écorché vif » de la bataille référendaire et de la « grande frayeur » qu’elle a causée au Canada, estime-t-il. « Il en a profondément voulu aux souverainistes et au Québec de lui avoir causé cette épreuve. Ça a approfondi son aliénation à l’endroit de la société québécoise. »

Outre la Loi sur la clarté, le gouvernement Chrétien s’est engagé dans une série d’initiatives centralisatrices et unilatérales pour asseoir le pouvoir central : interventions directes dans l’enseignement supérieur avec la Fondation canadienne de l’innovation et les Bourses du millénaire, multiplication des commandites fédérales au Québec qui, au-delà du scandale qu’elles ont suscité, servaient à renforcer l’appartenance canadienne des Québécois. « C’est une tentative d’imposer la priorité d’un certain patriotisme canadien au Québec en utilisant tous les moyens possibles, légaux ou non », rappelle l’universitaire.

Dans les derniers jours de la campagne, un Jean Chrétien catastrophé avait promis d’inscrire la notion de « société distincte » dans la Constitution, un principe qu’il avait pourtant vigoureusement combattu aux côtés de Pierre Elliott Trudeau à la fin des années 80. Il a mollement tenté de convaincre les provinces du reste du Canada de l’innocuité de l’appellation, mais sans succès, d’autant plus que Lucien Bouchard avait rejeté d’emblée ce Charlottetown « eau de vaisselle ». Le tout s’est soldé par une résolution symbolique adoptée par la Chambre des communes.

Un climat de pourrissement et une démonisation des adversaires

Dans le monde politique, mais aussi dans la société en général, le référendum de 1995 a entraîné « un climat de pourrissement et une démonisation » des adversaires, a observé Guy Laforest. Au Canada anglais, on a accueilli avec « beaucoup d’hypocrisie » la courte victoire du NON, comme si le fait que la population d’un État d’une fédération ait voté à 49,4 % pour en sortir ne revêtait pas une lourde signification. Ce climat a conduit à une « indifférence réciproque », voire à de la méfiance.

Pour le ministre responsable des Affaires intergouvernementales canadiennes et de la Francophonie canadienne, Jean-Marc Fournier, le référendum de 1995 n’a pas été gagnant pour qui que ce soit. « Est-ce que le référendum est quelque chose qui a rassemblé la société québécoise ? Est-ce que c’est quelque chose qui nous a permis de nous projeter vers l’avant [sur le plan] économique et social ? La réponse est non. » Il nie toutefois qu’il fut suivi par un durcissement à Ottawa.

Le ministre se réjouit de ce que la différence québécoise, une notion dont le premier ministre Philippe Couillard veut la reconnaissance formelle, est de plus en plus acceptée, et plus particulièrement par la Cour suprême, qui dans certains de ses récents jugements l’a confirmée. Une référence aux « valeurs sociales du Québec » fut même inscrite dans le dernier renvoi sur la nomination du juge Nadon.

Jean-Marc Fournier cite Gérard Bouchard, qui écrivait cet été que le projet souverainiste, que de moins en moins de jeunes appuient, doit être réinventé. La souveraineté se veut une réponse aux problèmes du passé, soutient le ministre. Mais si la souveraineté est un projet du siècle dernier, selon les mots de Philippe Couillard, la question du Québec, vingt ans après la victoire du NON, n’est pas encore réglée.

Pour un « pays québécois canadien »

« Peut-être qu’il y a une option [qui serait] que nous inventions le projet du Québec dans le Canada », avance Jean-Marc Fournier. Plutôt que de se retirer de la fédération, comme le souhaitent les indépendantistes, s’en rapprocher. « On est capables d’avoir un projet pour un pays québécois canadien. »

Le gouvernement Couillard entend augmenter « l’appartenance canadienne » des Québécois. Les Canadiens français au Québec sont devenus, dans les années 60, des Québécois du « Maître chez nous » avec « une géographie qui a vraiment mobilisé la notion identitaire », souligne le ministre. Il est temps de l’élargir aux 2,6 millions de francophones et francophiles du reste du Canada, plaide-t-il. En fait, il s’agit d’un peu plus d’un million de Canadiens de langue maternelle française ou qui parlent français à la maison ; le reste, ce sont des francophiles qui se disent capables de soutenir une conversation en français.

La jeunesse ne veut pas se faire imposer une seule identité, québécoise, estime-t-il. « Je pense qu’elle crie : “J’aurai les appartenances que je voudrai. Je veux en développer le plus possible. Et ça ne me rend pas moins québécoise.” »

Cette appartenance canadienne renforcée n’a rien à voir avec les commandites et l’étalage d’unifoliés, précise Jean-Marc Fournier. « Tu peux être très québécois et avoir une capacité et un désir de développer aussi une appartenance canadienne. On n’est pas obligés d’avoir une vision passéiste où l’identité est unique. »

Chronologie

De 1990 à aujourd’hui, voici des épisodes marquants du mouvement indépendantiste

23 juin 1990
Échec de l’accord du lac Meech reconnaissant notamment le Québec comme « société distincte ».

25 octobre 1993
Avec 49 % des voix au Québec, le Bloc québécois de Lucien Bouchard forme l’opposition officielle à la Chambre des communes.

12 septembre 1994
Le Parti québécois de Jacques Parizeau prend le pouvoir à Québec avec 44,7 % des suffrages.

12 juin 1995
Signature de l’entente tripartite entre le Parti québécois, le Bloc québécois et l’Action démocratique du Québec. Ce pacte prévoit une proposition formelle de partenariat économique et politique avec le Canada au lendemain d’un OUI.

1er octobre 1995
Déclenchement de la campagne référendaire.

7 octobre 1995
Lucien Bouchard est nommé négociateur en chef par Jacques Parizeau dans l’éventualité d’une victoire du OUI.

30 octobre 1995
Le NON l’emporte par un peu plus de 50 000 voix. Le OUI obtient 49,4 % des suffrages.

29 janvier 1996
Lucien Bouchard succède à Jacques Parizeau au poste de premier ministre du Québec.

30 novembre 1998
Le Parti québécois est reporté au pouvoir avec un suffrage moins élevé que son adversaire libéral.

14 mars 2000
Le projet de loi C-20 sur la clarté référendaire exigeant une question et une majorité claires en cas de référendum est adopté à la majorité des voix à la Chambre des communes.

7 décembre 2000
Le projet de loi 99 affirmant que le Québec « a le droit de statuer sur la nature, l’étendue et les modalités de son droit à disposer de lui-même » est adopté à la majorité des voix à l’Assemblée nationale.

11 janvier 2001
Incapable de « raviver la flamme » souverainiste, Lucien Bouchard annonce sa 
démission.

7 septembre 2002
Le premier ministre Bernard Landry se donne « 1000 jours » pour faire la souveraineté.

14 avril 2003
Le Parti québécois est défait par les libéraux de Jean Charest.

10 février 2004
La vérificatrice générale du Canada dénonce les détournements de fonds du programme fédéral de commandites mis en place pour augmenter la visibilité canadienne au Québec.

28 juin 2004
Le Bloc québécois récolte 48,9 % des suffrages dans la foulée du scandale des commandites.

1er novembre 2005
La commission Gomery sur la gestion du programme de commandites dépose son rapport.

4 février 2006
Fondation de Québec solidaire, qui se prononce en faveur de l’indépendance.

27 novembre 2006
La Chambre des communes adopte une motion reconnaissant que « les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni ».

26 mars 2007
Mené par André Boisclair, le Parti québécois est relégué à la troisième position.

29 mai 2007
Dépôt du rapport d’enquête sur Option Canada.

8 décembre 2008
Le Parti québécois de Pauline Marois regagne son statut d’opposition officielle.

2 mai 2011
Le Bloc québécois est emporté par la vague orange du Nouveau Parti démocratique.

31 octobre 2011
L’ex-député péquiste Jean-Martin Aussant fonde le parti indépendantiste Option nationale.

4 septembre 2012
Le Parti québécois de Pauline Marois forme un gouvernement minoritaire.

7 avril 2014
Les libéraux de Philippe Couillard prennent le pouvoir.

19 octobre 2015
Le Bloc québécois réalise sa pire performance électorale.
Dave Noël Le Devoir
3 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 24 octobre 2015 00 h 35

    Pays Québécois Canadien?!

    Non mais sur quel pied danse-t-il monsieur Fournier?! J'aimerais bien qu'il nous explique son projet dans le détail! Et très précisément! En attendant l'influence francophone continue de diminue...Et on devra se contenter d'amer souvenirs...de T-R-I-C-H-E-R-I-E! Des commandites et d'option-canada et de la pointe du iceberg que l'on connait, celle du rapport Grenier, de fonds illégaux de 538 000$.

  • Pierre Beaulieu - Abonné 24 octobre 2015 11 h 02

    Du réchauffé

    Un pays Québécois Canadien, c'est la tentative de Meech et elle n'a pas marché.
    Le pays du Québec, c'est le pays pour tous les Québécois, Français d'origine ou autres, qui en ont assez d'être traités par le gouvernement central comme s'ils étaient des citoyens canadiens de second ordre, simplement parce que le Québec inclut une majorité de gens venus de France , il y a très longtemps, et à qui l’on ne peut pardonner d'être ce qu'ils sont.

  • Michèle Lévesque - Abonnée 24 octobre 2015 15 h 45

    Le danger d’une pluralité auto-référentielle

    Il est clair que nous ne pouvons plus vivre sous le parapluie d'identité et d'appartenance uniques, mais certaines distinctions s'imposent. Une universitaire américaine présentait la modernité comme étant le rêve d'une 'vue de nulle part' impliquant l'illusion de l'objectivité pure avec ses lois intégratrices sans défaut - quitte à couper tout ce qui dépasse. Elle présentait par ailleurs la post-modernité comme péchant par l'illusion contraire, à savoir une 'vue de partout' basée sur des subjectivités toutes puissantes au risque de la déconstruction absolue. Ceci dit en mes mots. Au bilan, on se retrouve avec deux formes sévères d'illusion.

    J'utilise cette grille analogiquement pour m'aider à comprendre la réalité actuelle des appartenances multiples dont B. Dutrisac parle en fin d’article, un chemin magnifique et d'ailleurs désormais irréversible. Je crois toutefois que cette pluralité a besoin d'un facteur de cohésion que le concept même de pluralité ne peut assurer à lui seul. Sinon, c'est l'auto-référentialité garantie. Entre l'éclatement du multiculturalisme canadien de tradition anglo-saxonne et les crispations identitaires frileuses de toute altérité, quel est le chemin ou les chemins praticables à construire ? Et surtout : quelles en seront les bases ?

    Je suis convaincue que la construction d'un "vivre ensemble" dans une société à la fois plurielle et unie ne peut faire l'économie du "riche legs de souvenirs" et de traditions qui nous a conduit ici d'hier à aujourd'hui (Renan). Les propositions de Ms Fournier et Couillard sont des rêves séduisants et inspirants, mais ils risquent de diluer encore plus ce qui reste de la spécificité historique du Québec - et ce faisant de durcir paradoxalement la multitude des crispations identaires qui se manifestent actuellement un peu partout et dont les souverainistes québécois n'ont pas l'exclusivité, loin s'en faut.