Se taire et suivre l’argent

Jacques Parizeau et son épouse, Lisette Lapointe, le soir du référendum.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jacques Parizeau et son épouse, Lisette Lapointe, le soir du référendum.

Quiconque s’intéresse au référendum de 1995 et à l’histoire du mouvement indépendantiste québécois sera évidemment curieux de savoir ce que Jean-François Lisée, l’ancien scribe et conseiller de Jacques Parizeau, peut en dire, et lira en conséquence Octobre 1995. Tous les espoirs, tous les chagrins, son nouveau livre.

S’il se garde de tout raconter, Lisée s’attarde beaucoup à « la phrase tragique » de Jacques Parizeau sur le vote ethnique et l’argent. « La déclaration de Monsieurfut une grande surprise pour moi et pour plusieurs autres de ses conseillers. Compte tenu de la discussion que nous venions d’avoir, j’aurais plutôt cru que, s’il s’écartait du texte que je lui avais préparé sur-le-champ, il blâmerait plutôt les médias, qu’il accusait de l’avoir insulté à répétition. »

Lisée s’emploie ici à démontrer que le vote des communautés culturelles ne peut expliquer la défaite, pas plus que l’arrivée de nouveaux citoyens à la veille du référendum.

Au soir du 30 octobre 1995, sur 4 757 509 voix exprimées, le camp du NON l’emporte avec une mince majorité de 54 288 voix. Or ce ne sont pas les 86 501 bulletins de vote rejetés qui expliquent la défaite du OUI, montre aussi Lisée.

L’expression d’une blessure

Il montre plutôt d’un doigt accusateur la majorité francophone. C’est elle qui doit être tenue pour responsable de l’échec référendaire. Si deux francophones sur trois avaient voté en faveur de l’indépendance, c’était chose faite. « Vouloir faire porter sur la minorité le poids de la décision de la majorité de ne pas se mobiliser suffisamment est à la fois un non-sens et une grave injustice », écrit Lisée.

Si Parizeau souhaitait blâmer des électeurs pour les votes manquants, soutient Lisée, « il aurait dû s’en prendre aux Beaucerons, qui n’étaient pas majoritairement en faveur du OUI, ou aux gens de Québec, qui ne l’étaient pas suffisamment ».

Cette déclaration malhabile, avance son ancien conseiller, n’était que l’expression d’une blessure. « Devant le micro du camp du OUI, le 30 octobre 1995, ce n’est pas le banquier qui parle, ni le cartésien, ni le stratège, ni le gamin, ni le méfiant. C’est l’ego fêlé de Jacques Parizeau. Il lui fallait un OUI pour valider tous les sacrifices, toutes les insultes, tous les jugements portés, l’effacement. Il lui fallait un OUI, personnellement autant que politiquement. “Des votes ethniques” ne sont que des victimes collatérales dans l’immense déception personnelle du géant appelé Parizeau. »

Si toute l’analyse de Lisée s’avère juste, si le vote des citoyens de fraîche date n’explique pas non plus l’échec du camp du OUI en 1995, comme il le prouve, alors pourquoi se sent-il l’obligation, dans l’éventualité d’une troisième consultation référendaire, de considérer que le droit de vote des nouveaux citoyens pourrait être différé de 12 ou de 20 mois après leur serment ?

Parizeau a dit une « énorme demi-bêtise » en parlant de vote ethnique, estime Lisée. Pourtant, il semble prêt lui-même à reprendre à son compte cette perspective qu’il déclare auparavant demi-douteuse.

Une consultation volée ?

Nous sommes très frileux au Québec depuis 1995, croit pour sa part l’essayiste Robin Philpot. « S’il y a une mollesse politique chez des artistes, mais aussi dans le monde universitaire et dans d’autres milieux, on peut voir que ça tient en partie à la politique fédérale de l’après-référendum. Sheila Copps ne se vantait pas pour rien d’avoir coopté les artistes québécois : “They follow the money. »

Dans une nouvelle édition intitulée Le référendum volé, 20 ans plus tard, Philpot met à jour son ouvrage remarqué en 2005.

Ceux qui ont violé la loi référendaire, l’État et les entreprises canadiennes, sont restés impunis, regrette-t-il toujours. « À l’étranger, le Canada donne des leçons de démocratie, mais quand ça se passe ici, au diable ! » Des acteurs clés du référendum lui ont dit en entrevue que « les lois québécoises n’ont aucune importance ».

Pour le fameux love-in du 27 octobre 1995, des centaines de milliers de Canadiens ont convergé vers Montréal grâce à des tarifs unity rate pratiqués par les grandes compagnies de transport. Soudain, le billet d’avion aller-retour normal Vancouver-Montréal se vendait 199 $.

« Nous étions dans la béatitude lors du référendum de 1995, dit l’auteur en entrevue. Ce ne sont pas des enfants de choeur. » La voix du Québec a été bâillonnée par l’argent, pense Philpot. Conséquences aujourd’hui ?

Notamment un manque d’élans en politique internationale. « Comment voulez-vous qu’on nous reconnaisse si on n’a plus d’intérêt pour la politique internationale, comme en avaient Lévesque et Parizeau ? »

1 commentaire
  • François Beaulé - Abonné 24 octobre 2015 09 h 35

    Si Lisée tient à blâmer la majorité...

    La majorité des Québécois ont rejeté l'indépendance du Québec au référendum de 1995. Je fais partie de cette majorité et je n'ai jamais regretté mon choix. Je suis de ceux qui croient, depuis 25 ans, qu'un projet particulier largement partagé devrait précéder la fondation d'un pays indépendant. C'est dans la définition de ce projet que les souverainistes auraient dû s'investir depuis 1980, au lendemain du premier référendum perdu. Alors que le mouvement souverainiste a été animé trop strictement par des questions identitaires, de structures politiques ou de stratégies.

    Lisée donc, blâme la majorité des Québécois plutôt que de blâmer les acteurs et les leaders politiques. Encore une fois, il cherche à se donner le beau rôle, à flatter son narcissisme. Mais s'il tient à blâmer la majorité et à se donner le rôle de défenseur des minorités, il faudrait lui rappeler que la majorité des hommes a voté OUI au référendum de 1995. Alors que la majorité des femmes a voté NON. L'indépendance du Québec a été rejeté par la majorité des femmes.

    Et c'est tant mieux !