Un manifeste à réviser

L’atteinte du déficit zéro a constitué l’objectif premier du gouvernement de Lucien Bouchard.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir L’atteinte du déficit zéro a constitué l’objectif premier du gouvernement de Lucien Bouchard.

Au moment de son lancement, le 19 octobre 2005, le manifeste des lucides provoque une onde de choc. Un sondage CROP publié en 2007 indique que les Québécois n’adhèrent pas aux thèses avancées par le groupe des « lucides » au sujet du péril que représentent la dette et le choc démographique. La jeune génération s’avère en particulier très attachée à un modèle social-démocrate. Les opposants au manifeste seront connus sous l’étiquette de « solidaires ». Dix ans plus tard, quelle place a été faite aux idées des « lucides », regroupés derrière la figure de proue qu’est l’ancien premier ministre Lucien Bouchard ?

« C’est André Pratte qui était surtout derrière la rédaction du manifeste, explique aujourd’hui l’économiste Pierre Fortin de l’UQAM, un des douze signataires. Moi, j’avais repris la présentation économique du Québec parce qu’on a trop tendance à dire qu’on est des pas bons, que rien ne va. Les gens croient ça encore. Ce n’est pas vrai. »

La dette

En 2005, les douze signataires considèrent que le Québec souffre d’un sérieux retard économique. Son économie croît moins vite que celle des autres provinces ou des États voisins, disent-ils. Le Québec consacre aussi 16 % de ses dépenses au service de la dette, plus que les autres provinces.

« On a évolué depuis ce temps-là, explique Pierre Fortin. Je me suis rendu compte après ça que la dette de la province de Québec comptait pour 61 % du PIB en 1995, mais qu’en 2009 elle était de 50 %. On était un peu perdu avec les chiffres. Les méthodes comptables changent tout le temps, il faut dire. Mais ce sont ceux-là les vrais chiffres. En vérité, la dette publique était déjà en train de baisser et on ne s’en rendait pas compte. »

L’élan pour en arriver au « déficit zéro » constitue l’objectif premier du gouvernement de Lucien Bouchard. « M. Charest en a rajouté dans ce sens-là. Le poids de la dette a baissé. La crise économique de 2008-2009, mais surtout la crise des infrastructures ont fait à nouveau légèrement augmenter la dette, mais très peu. Les ponts tombaient… Il fallait bien les reconstruire ! On est passé de 50 % à 55 % du PIB pour la dette. Rien de grave. »

Pour l’économiste, « la panique actuelle est absolument injustifiée » en regard de la dette. « La dernière chose que Jacques Parizeau a dite au sujet de la dette est : “Ils sont malades !” Il avait raison ! On ne l’a pas assez répété, parce que les gens pensent encore que c’est le cas, que la dette est grave. La dette du Québec est pourtant une de celles qui ont augmenté le moins depuis 2009. » Pendant la même période, plaide cet économiste des « lucides », « la dette a augmenté de 40 points aux États-Unis et de 17 points en Ontario. Au Québec, de 5 points seulement ».

L’éducation

Inférieurs en nombre, les Québécois apparaissaient en mauvaise posture quant à leur capacité à faire face à la concurrence du puissant bloc asiatique, observaient les « lucides » en 2005. « Dans 10, 20 ans, que fabriquerons-nous, nous, Québécois, mieux que les Chinois et les Indiens ? » écrivaient-ils. La solution : investir massivement du côté de l’éducation.

Les « lucides » plaident pour l’urgence de trouver de nouvelles avenues pour contrer le sous-financement des institutions d’éducation. Ils en appellent à un investissement massif dans ce secteur, mais font beaucoup porter le poids de cet effort collectif aux individus : le dégel des frais de scolarité, la création d’un régime de remboursement des prêts étudiants proportionnel au revenu et la mise en place de mesures pour inciter les Québécois à maîtriser plusieurs langues sont au coeur de leurs propositions.

En début d’année 2010, Lucien Bouchard revient à la charge à ce sujet avec l’idée d’un pacte où il est question de déplafonner les droits de scolarité. Deux ans plus tard, le dégel des frais de scolarité par le gouvernement de Jean Charest, très favorable aux propositions des « lucides », entraîne de profondes secousses sociales qui n’ont pourtant pas empêché en bout de course de hausser la facture des étudiants.

Divergences

Deux visions s’affrontent alors ouvertement : ceux qui, d’une part, pensent que la défense d’une éducation pour tous est du devoir de l’État et ceux qui, d’autre part, considèrent que l’éducation est une affaire individuelle et que le retard de l’État à cet égard doit être comblé par une facturation individuelle indexée annuellement. Un passage rapide du Parti québécois aux commandes de l’État ne change pas la direction de fond.

Rien n’indique aujourd’hui qu’on se trouve à la veille d’investissements majeurs du côté de l’éducation, bien au contraire. Le ministre de l’Éducation François Blais plaidait, il y a quelques jours encore, qu’il serait « maladroit » d’investir tout de suite en éducation, étant donné qu’« on a un effort à faire » et qu’« on doit le faire » en matière de réduction de la dette. Les sommes accordées au ministère de l’Éducation ont augmenté d’à peine 0,2 % cette année. Elles doivent grimper de 1,6 % en 2016-2017. Le taux d’inflation se situe d’ordinaire autour de 2 %.

Aux yeux de Pierre Fortin, c’est une catastrophe. « En éducation, le gouvernement est en train de vouloir tout détruire, notamment les CPE. Tout montre l’importance de l’éducation avant l’âge de 4 ans et que les CPE font mieux pour les enfants de milieux plus démunis que les garderies privées. Et ils s’en foutent comme de l’an 40 ! » L’économiste ne mâche pas ses mots en regard de ce qui se joue du côté de l’éducation. « C’est une erreur grave. […] En voulant économiser maintenant quelques sous, on compromet l’avenir des enfants. On ne se rend pas compte de ce qu’on fait. » On le constatera dans 30 ans seulement, dit-il.

Hydro-Québec

Les lucides proposent une hausse des tarifs d’électricité d’Hydro-Québec afin de financer l’État et, surtout, de rembourser la dette publique. La nationalisation complète de l’hydroélectricité en 1963 avait justement pour but de servir les intérêts de l’État.

En 2005, la hausse des tarifs d’Hydro Québec venait d’être dégelée. « Il faut indexer les droits de scolarité et l’électricité aussi. C’est une erreur d’avoir gelé les tarifs d’électricité de 1998 à 2004. Quand on doit ensuite les augmenter, les gens se plaignent, à raison. Le rattrapage est trop dur. »

En 2006, les libéraux haussent le prix de l’hydroélectricité de 5,3 %. Mais la hausse annuelle moyenne est de moins de 3 % depuis 10 ans, ce qui semble néanmoins beaucoup à ceux qui constatent qu’Hydro-Québec a des surplus d’électricité depuis plusieurs années. « Augmenter les tarifs, c’est aussi une façon d’économiser sur la consommation. Si la facture d’électricité était la même qu’à Boston ou Toronto, les gens feraient plus attention. » Pierre Fortin aurait souhaité que la facture d’électricité soit de 40 % moins élevée que celle payée par les Ontariens et non pas de 60 % moindre, comme c’est le cas aujourd’hui. « Mais il y a des coûts politiques aussi. Les gens ne sont pas d’accord avec une hausse importante du tarif d’électricité. »

Le partage

L’opposition entre les « lucides » et les « solidaires » était en partie fausse, soutient Pierre Fortin. « Notre préoccupation était en faveur de la croissance moyenne, mais aussi du partage de la richesse. Les « solidaires » ne s’intéressent qu’à la redistribution, pensant que la croissance va venir toute seule. Or, ce n’est pas vrai que la croissance se fait toute seule. »

Le manifeste des lucides plaidait pour l’examen attentif d’un revenu minimum garanti. « Moi, maintenant, je suis contre. Le revenu minimum garanti a pour effet d’appauvrir au bas de l’échelle sociale. Ça sort les gens du marché du travail. Si le Québec s’embarquait là-dedans, cela contredirait l’objectif du partage de la richesse. Je sais que c’est contre-intuitif, mais les études le montrent. »

Par contre, favoriser la taxe à la consommation plutôt que les hausses d’impôt lui apparaît toujours une bonne avenue. « La littérature scientifique est formelle sur les avantages de cette option. Mais les gens regimbent. M. Shinzo Abe au Japon a dû changer son fusil d’épaule à ce sujet parce que les gens n’en voulaient pas. La commission Godbout propose avec un certain sens politique une hausse de seulement 1 % de la TVQ. On est loin encore du niveau de la France ou de la Suède ! »

De quoi le manifeste des lucides aurait-il dû aussi parler ? « Les paradis fiscaux n’étaient pas dans le décor. Si j’avais à réécrire le manifeste, dit Pierre Fortin, ce serait une préoccupation importante aujourd’hui. » Des centaines de millions échappent à l’imposition et privent les coffres de l’État. « La question est de savoir comment aller chercher cet argent. L’idée serait peut-être d’envisager l’impôt progressif, ce qu’a proposé Thomas Piketty », l’auteur du Capital au XXIe siècle (2013). « Mais des tricheurs, il y en a tout le temps. »

Les signataires du manifeste de 2005

Lucien Bouchard, ancien premier ministre du Québec

Joseph Facal, ancien ministre péquiste et ancien président du Conseil du trésor

Pierre Fortin, professeur de sciences économiques à l’Université du Québec à Montréal

Robert Lacroix, ancien recteur de l’Université de Montréal

Sylvie Lalande, administratrice de sociétés

Claude Montmarquette, professeur de sciences économiques à l’Université de Montréal

André Pratte, éditorialiste en chef de La Presse

Denise Robert, productrice de cinéma

Jean-Claude Robert, professeur d’histoire à l’UQAM

Guy Saint-Pierre, ancien ministre libéral et ancien président de SNC-Lavalin

Marie Saint-Pierre, créatrice de mode

Denise Verreault, présidente du Groupe maritime Verreault
2 commentaires
  • Christian Montmarquette - Abonné 17 octobre 2015 03 h 39

    Les lucides sont des «arriérés-sociaux»


    «Le revenu minimum garanti a pour effet d’appauvrir au bas de l’échelle sociale. Ça sort les gens du marché du travail.».. Mentionne l'article.

    C'est pas possible d'entendre des conneries pareilles.

    Les lucides étaient et demeurent encore aujourd'hui de véritable cancres en matière sociale. Quand on sait que l'aide sociale induit un immense désincitatif à l'emploi, puisque tout revenu dépassant «200$» par mois est taxé à «100%» !

    Secundo, je vois mal comment on peut appauvrir d'avantage les gens qu'à l'aide sociale en leur donne 600$ par mois pour vivre et en exigeant qu'ils aient d'abord tout perdu et en leur interdisant d'avoir plus de 1500$ dans leur compte en banque.

    Tertio, l'aide sociale est un véritable fiasco du point de vue de l'intégration au marché du travail, puisque la moyenne des gens qui y entrent, y demeurent plus de 11 ans! Ce qui démontre à quel point le revenu minimum garanti est une immense nécessité et est le chemin que l'aide aux exclus doit prendre, et au plus sacrant.

    Et pour terminer, sachons que maintenir les gens dans un tel niveau de pauvreté, sinon de misère, coûté plus de 18 milliards par année en frais de santé alors que l'éliminer ferait économiser plus de 8 milliards par année*.

    Christian Montmarquette

    Référence :

    * «Coûts de la pauvreté au Québec »

    http://www.cepe.gouv.qc.ca/publications/pdf/cepe_c

    • Nicolas Bouchard - Inscrit 18 octobre 2015 19 h 03

      En effet, l'obsession du déficit zéro est présent chez tous les politiciens et à tous les paliers de gouvernement. C'est un non-économique et social et à mes yeux, une pauvre de l'asséchement du discours politique dans nos sociétés.

      Un gouvernement sans déficit et dette, c'est comme acheter sa maison « cash », seuls les ultras riches peuvent se le permettre. Les autres vivent dans la misère et ne peuvent rien n'y changer. C’est retourné au 19e siècle et les « Robber Barons ».

      Pour revenir à mes jérémiades habituelles, je souhaite l'indépendance du Québec, entre autres, car cela nous permettra un brassage des structures et des programmes qui, comme vous l'avez démontré avec l'aide sociale, ne sont pas efficaces et appauvrissent les provinces et les plus pauvres de la société davantage.

      Nic B.