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Kanesatake - Un leadership attaqué par tous les moyens

Trop de chefs, pas assez d'Indiens. La maxime populaire décrit avec justesse et tristesse la situation qui prévaut à Kanesatake. Mais le conflit ne date pas d'hier, contrairement à ce que laisse croire l'avalanche médiatique de cette semaine. La communauté mohawk est secouée par une crise de modernité qui remonte à 1996, avec l'élection de James Gabriel. Le grand chef a été élu démocratiquement; pour ses opposants — politiques et criminels —, tout le problème est là.

Élu à trois reprises en dépit de la critique, des manoeuvres souvent illégales de ses opposants politiques et des attaques de voyous, le grand chef du conseil de bande de Kanesatake, James Gabriel, peut au moins se réjouir d'avoir l'appui de la majorité silencieuse au sein de sa communauté.

Une majorité qui a voté pour lui par trois fois, mais qui se tait en période de crise par crainte de représailles. Quand les éléments criminels de Kanesatake se permettent de brûler la maison du grand chef, et que ses cyniques adversaires politiques, comme Steven Bonspille, se plaisent ensuite à dire qu'ils doivent «éteindre les feux» allumés par Gabriel, il y a de quoi se la fermer. Ajoutez à cela le fait que tout le monde se connaît sur ce petit territoire de 873 hectares peuplé de quelque 1200 âmes, et vous obtenez une culture parfaite du silence et de l'impunité.

Il faut de l'audace, du cran et même de la témérité pour affirmer, comme James Gabriel et son chef de police déchu, Terry Isaac, que «le crime organisé est à l'oeuvre à Kanesatake», en montrant même du doigt certains individus, comme Robert et Gary Gabriel. Les deux frères sont tout aussi courageux. Ils ne craignent jamais d'exercer leur droit à la liberté d'expression, et de joindre le geste à la parole.

Gary Gabriel, c'est cette sympathique armoire à glace qui a barré la route d'un journaliste de Radio-Canada, cette semaine, pour ensuite lui dire qu'il voulait simplement lui donner une entrevue. Il revendique une condamnation à son actif pour avoir attaqué une voiture de patrouille avec une hache. James Gabriel a indiqué à CKAC qu'il aurait vu ce cousin distant près de sa maison, lundi, avant que celle-ci ne soit incendiée.

Robert Gabriel, c'est ce grand gaillard chez qui les policiers ont trouvé un bunker vide,

de l'équipement de culture hydroponique et

47 000 $US dans un coffre-fort, lors d'une perquisition ratée de septembre 2001 qui s'était soldée par le congédiement illégal du chef par intérim de la police, Larry Ross, et la plus sévère crise de leadership qu'avait dû traverser James Gabriel. Robert Gabriel a avoué au Devoir qu'il trempe dans le commerce des cigarettes, mais il refuse le titre de «criminel de carrière» que lui attribue le grand chef. «C'est une rumeur vicieuse lancée par James à cause de nos différends politiques», a-t-il dit cette semaine, pendant qu'il coordonnait les efforts pour séquestrer une soixantaine de Peacekeepers à l'intérieur du poste de police.

La cour à la rescousse

Il n'y avait pas l'ombre d'un plant de marijuana, mais de drôles d'odeurs flottaient chez Robert Gabriel lors de cette fameuse perquisition du 26 septembre 2001. Le lendemain, il organisait la riposte, en se rendant avec des hommes devant le poste de police pour protester. Le surlendemain, il se dirigeait au conseil de bande pour saisir James Gabriel par le cou. Deux personnes sont intervenues pour les séparer. Robert Gabriel écopera par la suite de la seule condamnation criminelle de sa vie pour voies de fait. La perquisition ratée lui vaudra de bénéficier d'un arrêt des procédures.

Ébranlé, James Gabriel est rentré chez lui, mais la réunion du conseil de bande s'est poursuivie afin de disposer du sort du chef de police, Larry Ross. La Cour fédérale estimera sept mois plus tard que Ross a subi un congédiement illégal, sans possibilité de se faire entendre. La preuve présentait «des doutes importants quant à l'impartialité» du conseil de bande, a jugé la Cour fédérale. «La réunion du conseil [...] a été prise en charge par Robert Gabriel et ses associés. [...] La scène résultante en est une de chaos. L'assemblée du conseil a été réquisitionnée par des membres de la communauté. Il y a eu un acte d'agression», a ajouté le tribunal.

Le tandem formé de Larry Ross et Terry Isaac (son adjoint à l'époque) a saisi pour huit millions de dollars de marijuana lors de son premier passage à la police de Kanesatake, entre 1999 et 2001. George Martin, puis Tracy Cross, qui ont par la suite pris la direction du service de police, ne revendiquent aucune opération majeure contre les producteurs de mari. Le poste de Kanesatake est le seul au Québec où le local réservé à l'entreposage des pièces à conviction est vide, a dit avec ironie Terry Isaac. Le chef dissident John Harding, qui conteste avec Steven et Pearl Bonspille l'autorité de James Gabriel, affirme le plus sérieusement du monde qu'il n'existe pas de crime organisé à Kanesatake. Lequel des deux est le plus crédible?

Même si la Cour fédérale a reconnu le caractère illégal du congédiement de Larry Ross, en 2003, elle n'a pas résolu les conflits d'interprétation qu'entraîne l'entente tripartite sur la création des Peacekeepers, signée par Québec, Ottawa et le conseil de bande.

L'article 4.6 prévoit que le conseil de bande «sera seul responsable de la sélection et du recrutement» des policiers. Mais l'article 5.3 reconnaît au comité de police la responsabilité de l'embauche et du licenciement des Peacekeepers, de même que celle de déterminer les objectifs et priorités de la police.

C'est avec ce comité formé de non-élus que le ministre de la Sécurité publique, Jacques Chagnon, a choisi de négocier un accord mardi, court-circuitant le grand chef Gabriel. La résolution pacifique du conflit célébrée par M. Chagnon s'est soldée par le départ des 60 Peacekeepers appelés en renfort pour déstabiliser le crime organisé, le retour de Tracy Cross à la tête du service de police et la mise à mort politique de James Gabriel par son plus féroce adversaire, Steven Bonspille. Et c'est sans parler de la détérioration rapide des relations entre le gouvernement Charest et l'Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.

À qui revient le pouvoir de nommer ou de démettre un chef de police? Personne ne le sait, et la cause remportée par Larry Ross ne permet pas d'y répondre, puisque celui-ci avait été congédié, tandis que Tracy Cross a simplement été rétrogradé au rang de patrouilleur. Il a suffi au ministre Chagnon d'affirmer que James Gabriel a outrepassé ses pouvoirs et de confirmer l'autorité du comité de police pour conclure une entente.

En théorie, la séparation des pouvoirs entre le conseil de bande et le comité de police visait à mettre à l'abri les policiers de l'ingérence politique. En pratique, elle génère une lutte de pouvoir interne dont le ministre Chagnon n'a visiblement pas saisi la gravité en se rangeant du côté des dissidents.

Gabriel a l'habitude

James Gabriel semblait plutôt détendu, voire rieur mercredi soir, à quelques minutes d'une conférence de presse au cours de laquelle il a tiré à boulets rouges sur le ministre Chagnon et la Sûreté du Québec, qui ont reculé à la dernière minute de l'opération visant à remplacer Tracy Cross par Terry Isaac. «Mes adversaires parlent-ils de me bannir? Disent-ils que je ne suis plus le chef?» Oui et oui.

Pour les non-initiés aux rapports politiques tordus qui rythment l'embryonnaire vie démocratique à Kanesatake, cette fronde des dissidents peut surprendre. Mais pour James Gabriel, ce n'est que business as usual.

Deux mois après le raid raté à sa résidence, Robert Gabriel a proposé lors d'une assemblée publique qu'un vote de non-confiance soit tenu à l'égard du grand chef. La motion a été adoptée, et le référendum fixé au 6 décembre 2001. James Gabriel a perdu son titre, à 207 voix contre 130. Le conseil a choisi le lendemain de nommer Steven Bonspille grand chef par intérim jusqu'à 2004. C'est le même Bonspille qui ne reconnaît plus aujourd'hui l'autorité de James Gabriel parce que ce dernier a abandonné la communauté.

James Gabriel a contesté avec succès ce référendum bidon devant la Cour fédérale, obtenant une injonction lui permettant de rester en poste jusqu'aux élections de juillet 2004. La Cour fédérale a perçu les actions de ses opposants comme une tentative «de miner le nouveau régime démocratique instauré en 1992». Seuls les Mohawks de Kanesatake et d'Oka avaient pu participer au référendum, alors que le code électoral en vigueur accorde le droit de vote à tous les Mohawks, qu'ils vivent à Kanesatake ou en dehors. L'astuce visait à déposséder James Gabriel de ses solides appuis hors de la communauté. Sur le territoire même, les deux clans revendiquent à peu près la moitié des appuis.

James Gabriel peut se montrer autoritaire et cachottier, mais un chef élu ne se qualifie certes pas au titre de «dictateur» comme l'affirment ses opposants déclarés. Il a sûrement manqué de jugement en appelant 60 policiers à l'aide dans une communauté de 1200 personnes, mais cela ne devrait pas justifier l'incendie de sa maison et l'attaque en règle contre son statut de grand chef.

Si Jacques Chagnon n'a pas anéanti le leadership de James Gabriel, il a certainement donné des munitions à ceux qui veulent renverser le régime en place à Kanesatake, les uns par soif de pouvoir, les autres par désir de trafiquer en paix.

Au lendemain de la crise d'Oka, en 1990, Québec et Ottawa ont voulu favoriser l'émergence d'une sorte d'État de droit à Kanesatake, qui s'est traduit par le rejet des pratiques traditionnelles pour choisir un chef et l'adoption d'un code électoral démocratique. Par ses actions cette semaine, le gouvernement Charest a miné l'action des plus ardents défenseurs de cet État de droit. Il fallait éviter le «bain de sang», éviter qu'une situation explosive ne dégénère davantage. C'est à se demander dans quel contexte Québec a analysé la crise. Celui de 1990 ou celui d'aujourd'hui?