Au temple de la Nordiques Nation

Le maire de Québec, Régis Labeaume, était heureux d’inaugurer le Centre Vidéotron.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Le maire de Québec, Régis Labeaume, était heureux d’inaugurer le Centre Vidéotron.
Le maire de la « Nordiques Nation », Régis Labeaume, a réussi son pari : il a livré le Centre Vidéotron dans les budgets et les échéanciers prévus. Il est félicité chaleureusement. Pour leur part, les partis politiques à l’Assemblée nationale ayant appuyé — à fort prix dans le cas du Parti québécois — le financement public du projet d’amphithéâtre attendent toujours de récolter leurs fruits politiques.
 

Le premier ministre, Philippe Couillard, était d’humeur badine lors de l’inauguration du Centre Vidéotron à Québec mardi soir. « J’ai le goût de m’essayer un peu : le but des Nordiques, son 42e de l’année, compté par… », lance-t-il au micro. Sa voix résonne dans l’air frais de l’amphithéâtre multifonctionnel de quelque 20 000 places. Aux premières loges, des députés de la région de Québec — tous libéraux — ont le sourire fendu jusqu’aux oreilles.

En revanche, les élus du Parti québécois ne semblaient pas avoir le coeur à la fête mardi soir. Ils brillaient par leur absence dans l’édifice flambant neuf, qui a été financé à hauteur de 370 millions de dollars par le gouvernement du Québec et la Ville de Québec. Même la marraine du projet de loi 204, consistant à « assurer la sécurité juridique » du partenariat entre la Ville de Québec et la compagnie Québecor, Agnès Maltais, n’était pas des festivités.

L’inauguration du temple de la Nordiques Nation a ravivé de bien mauvais souvenirs au sein du caucus du PQ. Le projet de loi 204, déposé en mai 2011, avait attisé la discorde à l’intérieur de l’équipe Marois, précipitant le départ de quatre poids lourds de la formation politique : Jean-Martin Aussant, Louise Beaudoin, Lisette Lapointe et Pierre Curzi. Ce dernier n’aurait pas pu se « regarder dans le miroir » s’il avait été forcé de voter en faveur du projet de loi.

Le maire de Québec, Régis Labeaume, a d’ailleurs pris soin cette semaine de « transmettre [ses] remerciements » à Pauline Marois et à Agnès Maltais pour s’être ralliées à la cause. « [Elles] ont vécu des moments un peu douloureux, sous-estimés, surprenants dans ce dossier-là, et je m’en excuse encore », déclare-t-il dans l’amphithéâtre surnommé « détecteur de fumée » par certains en raison de sa forme.

L’ex-premier ministre Jean Charest jure ne pas avoir « vu venir » la « crise » au PQ. « La mâchoire nous est tombée, dit-il lors d’un point de presse en marge des célébrations. La controverse a en quelque sorte calé le projet à l’Assemblée nationale », ajoute-t-il.

Des interrogations

 

L’octroi de 400 millions du gouvernement du Québec et de la Ville de Québec pour la construction d’un amphithéâtre, qui serait géré pendant 25 ans par Québecor, suscitait de vives interrogations pas seulement au PQ. « Dans notre groupe aussi, les gens se questionnaient », admet M. Charest, ajoutant que certains élus « voyaient ça, par exemple, comme étant un projet pour Québecor ».

Le député libéral de Vanier-Les Rivières, Patrick Huot, estimait que le gouvernement avait « baissé ses culottes » et s’était « écarté les fesses ». Son collègue André Drolet (député de Jean-Lesage) avait également exprimé des réticences — ce qui ne l’a toutefois pas empêché mardi soir de tenir le large ruban bleu avant qu’il ne soit coupé par M. Labeaume et M. Couillard afin de symboliser l’ouverture du Centre Vidéotron.

MM. Huot et Drolet n’étaient pas les seuls députés de la Capitale-Nationale à voir d’un mauvais oeil le financement public d’un nouveau Colisée. Le chef de l’Action démocratique du Québec, Gérard Deltell — aujourd’hui candidat du Parti conservateur du Canada — déplorait le financement « 100 % public » de l’édifice. « Nous ne comprenons toujours pas pourquoi on doit “se priver du privé” », répétait-il comme un mantra.

M. Charest dit avoir eu la ferme intention de clore le débat sur le projet de loi 204 avant l’ajournement des travaux parlementaires pour la relâche estivale 2011. « Si ça traîne, ça risque de se salir », insistait-il auprès de la députation libérale. « Moi, je voulais, comme premier ministre, adopter le projet de loi en bâillon. […] Mais, le caucus était totalement opposé », raconte-t-il à quelques journalistes. Le chef du gouvernement s’est finalement rangé derrière ses députés et a repoussé de quelques semaines l’adoption du projet de loi par l’Assemblée nationale, évitant qu’une crise n’éclate au grand jour.

Des sueurs

 

Le « magma politique [était à ce moment-là] un peu inquiétant », se rappelle M. Labeaume. La sortie de l’ex-directeur général de la Ville de Québec Denis de Belleval n’y était pas étrangère. « La contestation de Belleval et de son groupe à la loi privée, ç’a été très difficile. Ç’a été dur, hein, ç’a été très, très dur, ç’a probablement été le bout le plus difficile, relate le bouillant maire. Monsieur de Belleval n’a pas été invité, en passant, à l’inauguration », fait-il remarquer.

Pierre Karl Péladeau avait aussi des sueurs froides. M. Charest se souvient d’une conversation téléphonique avec le grand patron de Québecor. PKP lui dit : « Vous ne pouvez pas passer la loi ? C’est vous le premier ministre ! »«Il n’était pas très content », ajoute M. Charest.

Le projet d’amphithéâtre a aussi ravivé la rivalité entre les élus de Montréal et de Québec à l’Assemblée nationale. « Il y avait du “Québec-Montréal”, ce que je trouvais très amusant. […] Tout d’un coup, parce que c’était à Québec, c’était une faveur », indique l’ex-premier ministre. « Il y a d’autres collègues qui étaient un peu jaloux », ajoute le ministre Sam Hamad, qui est décrit comme un « allié de toujours » par M. Labeaume.

Une décision

 

Le projet de loi 204 est finalement adopté le 21 septembre 2011 (pour : 98, contre : 14, abstentions : 5). L’été 2011 « nous a permis de gérer les mauvaises humeurs des uns et des autres, souligne M. Charest. Un moment donné, il faut prendre une décision. On est élus pour ça, prendre des risques. »

« Ça demandait à l’époque une détermination forte et surtout l’alliance entre la Ville de Québec et le gouvernement », fait valoir le chef de gouvernement Philippe Couillard, voyant dans le Centre « un levier économique considérable pour le Québec ». « On a eu raison d’être ambitieux. »

L’appui au projet de loi 204 s’avère-t-il, trois ans plus tard, un bon coup politique pour le PQ et le PLQ ? « Sans Jean Charest, pas d’amphithéâtre. Sans gestionnaire qui était prêt à payer — n’est-ce pas Pierre Karl ? — pas d’amphithéâtre », a affirmé le maire de la Nordiques Nation Régis Labeaume, auréolé de gloire lors d’une émission spéciale diffusée sur les ondes de LCN cette semaine, en compagnie de Pierre Karl Péladeau et Jean Charest.

Malgré un appui indéfectible au projet d’amphithéâtre, le PQ de Pauline Marois a échoué à faire des gains électoraux dans la région de la Capitale-Nationale à la fois en 2012 et en 2014.

Fort à parier que les partisans de hockey à Québec réserveraient un accueil chaleureux à Pierre Karl Péladeau s’ils le croisent à un match des Remparts. Mais, salueraient-ils le chef du PQ ou l’ex-grand patron de Québecor ?

Avec Dave Noël

Budget respecté, échéancier respecté

Le gouvernement du Québec «va certainement en tirer de bonnes et positives leçons pour l’avenir», a fait valoir le premier ministre Philippe Couillard après avoir rappelé que le projet d’amphithéâtre multifonctionnel de Québec a été «réalisé dans le respect du budget et des échéanciers prévus». «Je pense que ça devrait faire école pour les autres grands projets de construction d’édifices publics au Québec.»


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