Me Ménard appelle Barrette à briser la résistance des maisons de soins palliatifs

L’établissement doit répondre à la demande du mourant, selon le ministre de la Santé, Gaétan Barrette.
Photo: Jacques Boissinot La Presse canadienne L’établissement doit répondre à la demande du mourant, selon le ministre de la Santé, Gaétan Barrette.

L’avocat Jean-Pierre Ménard invite le ministre de la Santé, Gaétan Barrette, à ne pas écarter la possibilité de faire tomber le couperet sur les 29 maisons de soins palliatifs au Québec si celles-ci s’obstinent toutes à refuser de prodiguer les soins prévus à la Loi concernant les soins de fin de vie, y compris l’aide médicale à mourir.

La décision « en bloc » des maisons de soins palliatifs de ne pas inclure l’aide médicale à mourir dans les soins offerts par leurs établissements « va rendre beaucoup plus difficile l’application de la loi », soutient-il à trois mois de l’entrée en vigueur de la « loi 52 ». « C’est légal ce qu’elles font. Mais, où ça ne va pas, c’est qu’elles nient en faisant ça de façon concertée un droit au patient », a soutenu M. Ménard dans un entretien téléphonique avec Le Devoir.

Le droit à l’aide médicale à mourir — un soin consistant en l’administration de médicaments par un médecin à une personne en fin de vie, à la demande de celle-ci, dans le but de soulager ses souffrances en entraînant son décès — « va trouver toute sa force à partir du 10 décembre », a souligné l’avocat spécialisé en droit de la santé. « À terme, le gouvernement va être bien fondé de se questionner sur l’intérêt de verser des fonds publics à des organisations qui ne reconnaissent pas aux citoyens les droits que la loi leur confère ou qui font obstacle à sa mise en oeuvre », a-t-il dit, appelant à « ne pas laisser la population prise en otage par un petit groupe ».

Il propose aussi à M. Barrette de « revoir » la dérogation offerte dans la loi 52 aux maisons de soins palliatifs « si ça continue comme ça ». « Si tout le monde se passe le mot pour empêcher les gens d’avoir accès [à l’aide médicale à mourir], on va tout à fait à l’encontre de la volonté du législateur et de la population. Ce n’est pas acceptable », a-t-il poursuivi à l’autre bout du fil.

L’avocat reproche aux maisons de soins palliatifs de chercher à « imposer » leurs « valeurs » à la société québécoise en s’inscrivant en faux contre l’aide médicale à mourir.

Il craint de voir l’accès aux soins palliatifs se rétrécir en raison de leur refus net de se soumettre à la loi 52. « Pour qui existent ces maisons de soins palliatifs ? » a-t-il demandé.

Le refus des 29 maisons de soins palliatifs d’acquiescer aux demandes de personnes majeures atteintes d’une maladie incurable et éprouvant des souffrances physiques ou psychiques insupportables visant à obtenir une aide médicale à mourir « dépasse l’entendement », a fait valoir M. Barrette à l’entrée du Conseil des ministres mercredi. Il les a invitées à « faire un pas de recul », « faire un peu d’introspection et de penser en fonction des besoins des citoyens ».


Hôpital 
 

Le ministre de la Santé a aussi déploré une sortie anti-aide médicale à mourir « éthiquement inappropriée » de médecins du CHUM.

M. Barrette a expliqué que les médecins opposés à l’aide médicale à mourir oeuvrant au CHUM ou dans tout autre hôpital devront « faire face à leur administration » s’ils refusent en groupe de fournir des soins prévus à la loi. « Les médecins, nulle part au Québec, ne sont propriétaires […] ni de l’établissement, ni de l’étage, ni d’un lit », a-t-il affirmé. « Le rôle de l’institution, c’est d’accompagner les gens dans un environnement qui soit digne pour le patient, la famille, les proches, le personnel. Le reste, les croyances personnelles, ça arrive en deuxième », a-t-il dit, rappelant toutefois la possibilité pour « un médecin [de] refuser d’administrer l’aide médicale à mourir en raison de ses convictions personnelles ».

M. Ménard suggère à M. Barrette de considérer la possibilité de retirer aux médecins en milieu hospitalier refusant net de fournir de l’aide médicale à mourir leur « privilège » de pratiquer dans les unités de soins palliatifs. « Le médecin qui ne l’accepte pas ira travailler ailleurs tout simplement », a-t-il lancé.

L’ex-ministre déléguée aux Services sociaux Véronique Hivon s’est aussi dite « très surprise » de voir « l’ensemble » des 29 maisons de soins palliatifs au Québec refuser l’aide médicale à mourir. « C’est surprenant d’avoir une position aussi dogmatique et qui tranche autant avec l’état du consensus social », a-t-elle déclaré. Selon la députée de Joliette, les maisons de soins palliatifs font fi du « consensus social très très fort » autour de la place de l’aide médicale à mourir dans les soins de fin de vie.

Par ailleurs, cette « position très ferme » pourrait nuire aux collectes de fonds des maisons de soins palliatifs, a-t-elle suggéré. « Elles vivent de par leur soutien de leur communauté. Elles ne peuvent pas non plus être complètement en marge d’un désir de progrès social », a souligné Mme Hivon.

La directrice générale de la Maison Albatros, Élise Rhéault, soutient de son côté être au diapason de la société québécoise sur la question de l’aide médicale à mourir. « On est là pour écouter les besoins de la population. On est là pour répondre à la demande. À ce jour, ce n’est pas dans ce sens-là que nous avons eu des demandes », a-t-elle soutenu au Devoir.

L’établissement de six chambres, sis à Trois-Rivières, exclut comme les 28 autres maisons de soins palliatifs au Québec le recours à l’aide médicale à mourir. « On est pour les soins palliatifs. Les soins palliatifs ne comprennent pas l’aide médicale à mourir. Si on se trompe, je ne le sais pas », a-t-elle affirmé. La réflexion de la Maison Albatros sur cette question sera « peut-être » revue « un jour », a-t-elle toutefois ajouté.

Le débat est pourtant clos, a fait valoir M. Barrette. « Ç’a duré cinq ans », a-t-il spécifié, pressant les médecins réfractaires à l’aide médicale à mourir à toujours avoir en tête « l’intérêt de leurs patients ».

18 commentaires
  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 3 septembre 2015 06 h 04

    … étonnante réaction !

    « Les soins palliatifs ne comprennent pas l’aide médicale à mourir. Si on se trompe, je ne le sais pas » (Élise Rhéault, dg, Maison Albatros, Trois-Rivières)

    Drôle de réaction qui, provenant d’autorité reconnue, donne cette amère impression que, faute d’information appropriée, la loi 52 ne pourrait s’y appliquer, notamment dans des ressources appelées à gérer, de fierté ou pas ?, le domaine des soins palliatifs !

    Drôle et …

    … étonnante réaction ! - 3 sept 2015 –

  • Lyne Judd - Abonnée 3 septembre 2015 06 h 34

    Briser la résistance!

    Me Ménard, vous savez pertinemment combien les enjeux posés par le projet de loi 52 pour le corps médical sont nombreux: éthiques, moraux, psychosociaux, législatifs, etc. Il ne s'agit pas simplement de "briser" la résistance des médecins.

    Je comprends parfaitement l'empressement du ministre Barrette à vouloir agir rapidement et à ajouter à la liste de ses réalisations la mise en place de l'aide médicale à mourir.

    Je comprends également votre emballement face à ce nouveau champs de la pratique du droit. Je partage votre désir de défendre les droits des personnes malades et je conviens qu'il est important d'aller de l'avant avec ce projet de loi. Cependant, vous n'êtes pas sans savoir que ce projet de loi novateur est unique en son genre, que le Québec est la première province à le mettre en application, qu'il n'existe pas de précédent dans l'application du droit en la matière au Québec (la loi étant nouvelle!).

    Ainsi, malgré l'acceptabilité sociale du projet de loi, je partage l'hésitation du corps médical à appliquer une telle loi car elle s'inscrit dans un changement de paradigme majeur. Il ne s'agit pas de choisir entre 2 antibiotiques pour traiter une condition médicale mais bien de poser un geste pour mettre un terme à la vie d'autrui. On ne se lève pas un matin en se sentant nécessairement capable de poser un tel geste.

    Je suis en faveur de l'aide médicale à mourir mais je ne pourrais pas en être l'instigateur. Je suis en faveur de l'avortement mais je ne pratiquerais pas cet acte médical. Je suis en faveur de la légalisation de la marijuana, de la mise en place de cliniques d'injection supervisées de drogues, etc...

    Ainsi, je pense que ce n'est par des menaces que M Barrette favorisera le changement de la part du corps médical. C'est beaucoup plus profond que cela et ce n'est pas une question de "résistance".

  • Yvon Bureau - Abonné 3 septembre 2015 06 h 56

    Le coeur de notre action

    se doit d'être centré sur chaque personne en fin de vie, sur ses valeurs, sur sa conscience, sur sa dignité, sur sa confidentialité, sur son intégrité, sur sa liberté de choix, sur son respect jusqu'à sa fin. Sérénité oblige. Il n'y a pas de plus grand et de plus profond plaisir à soigner et à accompagner la personne en fin de vie et ses proches qu'ainsi.

    Je me rappelle ce matin cette phrase de la p.53 du Rapport Mourir dans la dignité : «nous avons tenté, à titre de représentants élus de la population, de soupeser la valeur des arguments en regard de l'évolution des valeurs sociales, de la médecine et du droit ainsi que notre conception du bien commun».

    Je ne peux qu'exprimer toute ma reconnaissance et toute mon admiration aux oeuvrants du quotidien en Maisons et en Unités de SP.

    Je ne peux que demander aux directions, aux membres des CA des MSP et aux penseurs du Réseau des soins palliatifs du Québec un profond moment d'arrêt et RÉFLEXION et de repositionnement. Compassion, solidarité et respect des vivants en fin de vie obligent.

    • Yvon Bureau - Abonné 3 septembre 2015 14 h 51

      Urgence de repositionnement

      Le Réseau des soins palliatifs du Québec, les dirigeants et les administrateurs et les penseurs des MSP ont un urgent besoin de se réunir, de réfléchir et de se repositionner. Compassion, solidarité, ouverture et inclusité obligent ! Vous le devez aux oeuvrants du quotidien dans vos Maisons et Unités. Par respect pour eux et pour leur dévouement remarquable.

  • Jean-François Trottier - Abonné 3 septembre 2015 07 h 02

    L'imposition par le haut

    On ne peut raisonnablement obliger une personne à apporter son assistance à une autre qui a fait le difficile choix de partir.

    Alors, "briser la résistance" ? Je n'y crois pas. Que ce soit pour des raisons morales, des tabous ou une peur irraisonnée, selon une démarche humaniste personnelle ou pour des raisons épidermiques, la résistance est peut-être mince (ou pas), en tout cas elle sera tenace et... bien compréhensible malgré tout. Moi, malgré mon acceptation morale dans ce cass, je ne me vois pas....

    Est-ce que Barette donnera l'exemple ? Le ferait-il ??

    Saura-t-il faire son travail, puis s'effacer pour laisser toute la place à la famille, aux amis pour ces quelques minutes qui suivent ? Puis rentrer chez lui l'âme en paix et se servir un petit scotch t relaxer à la fin d'une journée bien rempie ?

    Je sais, il y a de la malhonnêteté dans ce qui précède. C'est pourtant, j'en suis persuadé, ce que certains médecins vivent.

    Alors, il y a nécessité de discussion, concertation, écoute. On dit que ĉa a déjà été fait mais ce ne sera jamais assez. Les médecins auront besoin d'un appui psychologique fort et compatissant.

    On ne parle pas vraiment des premières forces de Barette, au contraire. Pour décider, admettons qu'il est le premier aux barricades qu'il a participé à créer en fonçant toujours plus vite. Pour lui, le dossier est clos, c'est tout dire.

    En fait, la décision administrative a été prise. Reste l'application, qui sera ardue mais surtout délicate.
    Délicate, Barette... quelque chose cloche ici.

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 3 septembre 2015 09 h 20

      Il ne faut jamais rater une occasion de désavouer le ministre. C'est réflexe. De prendre sa défense non plus, me répondra-t-on en esquissant un sourire entendu. On entendra aussi les protestations féministes à l'endroit des « Doc », ces petits potentats paternalistes et insensibles à la souffrance humaine tant que leur scotch les attend à la maison. Et chacun de se draper dans son petit bout de bonne conscience et de vertu. De quoi était-il question, déjà ? De « Barette »...

      On reproche au ministre d'agir de façon autoritaire, de vouloir briser non des résistances, mais plus prosaïquement des adversaires. Eût-il plutôt employé un ton plus conciliant, il aurait été accusé de prendre le parti des médecins ou de faire droit à des particularismes religieux au détriment de l'application de la loi. De quoi est-il question, déjà ? De « Barette »...

      La fermeté montrée par le ministre peut sans doute être rapportée à son tempérament, voire à ses turpitudes. Mais cela ne présente d'intérêt que très anecdotique. Ce qui importe, c'est qu'il rappelle à tous que la question est réglée. Cela ne veut pas dire que les résistances n'existent plus ni qu'elles ne doivent pas être traitées avec doigté et respect, ce que la loi prévoit, mais sans que ce faisant son applicabilité soit compromise. Dans le cas de la décision concertée des MSP, il y a un passage à la limite que le ministre ne peut laisser s'installer.

      Le reste c'est bon pour la politicaillerie. Des fois, il y aurait un peu lieu de la mettre en veilleuse...

    • Jean-François Trottier - Abonné 3 septembre 2015 10 h 52

      Comme pour toute législation le texte est une chose et l'application en est une autre beaucoup plus importante. Nolus vivons dans un état dde droit qui dans tous les cas laisse une large part à la pratique tenant compte, mais souvent déniant, la loi. C'est ainsi.

      Je l'ai dit, ma description est caricaturale, j'admets même sa malhonnêteté, pas besoin d'en rajouter. Il est d'ailleurs plutôt rigolo que vous le fassiez.
      Je tenais simplement à personnaliser la question pour démontrer sa fragilité dans tout ce qu'elle a d'humain et je ne renie pas le résultat.

      D'autre part, quiconque a suivi le cheminement de M. Barette au ministère ne peut que convenir de ses qualités de fonceur débridé, qu'on relève ce qualificatif ou pas.

      On a noté aussi sa propension à tout remettre entre les mains des médecins, ce qui dans ce cas vient justement ou injustement contrecarrer ses plans. Si la santé n'était qu'affaire de médecins, nous serions tous gravement malades et sans rémission, n'en doutez pas.

      Je n'aime pas Barette et mon point de vue n'est pas idéologique. Sa politique de l'affrontement n'a rien de souhaitable, l'accélération de la privatisation non plus, et il serait bien difficile de ne pas lui en reconnaître une certaine responsabilité. Aucun effort de consensus chez lui depuis ses débuts, et sur un point aussi grave il en faut. Beaucoup.

      Je l'ai appuyé dans ce dossier, autant que j'ai pu. Mais de là à le prendre pour un bon gestionnaire, faut pas charrier! Nommons un chat, un chat, et Napoléon par son prénom.

  • Hélène Gervais - Abonnée 3 septembre 2015 07 h 10

    Les gens qui séjournent ...

    dans les maisons aux soins palliatifs n'y sont pas pour très longtemps. Et d'après moi, ont le choix d'y aller ou non, mais s'ils y vont ils sauront qu'ils n'auront pas le droit à l'euthanasie. Mais comme ils savent que c'est pour une courte durée, ils n'ont pas besoin que l'euthanasie y soit pratiquée. Par contre, ceux qui souffrent depuis longtemps, ne vont pas dans ces maisons il me semble non?