Ultime adieu à Jacques Parizeau

Lisette Lapointe s’est fait remettre un drapeau du Québec à la fin de la cérémonie. À gauche, Robert Parizeau, le frère du défunt.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Lisette Lapointe s’est fait remettre un drapeau du Québec à la fin de la cérémonie. À gauche, Robert Parizeau, le frère du défunt.

Le glas de l’église Saint-Germain d’Outremont a sonné mardi après-midi, appelant à saluer la mémoire d’un homme d’État plus grand que nature, Jacques Parizeau.

L’ex-chef d’Option nationale, Jean-Martin Aussant, a rendu hommage à un « géant politique » de la nation québécoise, qui fait assurément partie de la « courte liste des libérateurs de peuple ». « Si nous pouvons en être fiers, nous devrons aussi en être dignes », a soutenu l’ami de « Monsieur » devant un parterre composé de nombreuses personnalités, dont six anciens premiers ministres québécois : Pierre Marc Johnson, Daniel Johnson, Lucien Bouchard, Bernard Landry, Jean Charest et Pauline Marois.

Le cercueil du 26e premier ministre du Québec, recouvert du fleurdelisé, avait été quelques minutes plus tôt porté, sur un air de Bach, jusqu’au pied de l’autel par huit policiers en tenue d’apparat.

Le décès de M. Parizeau devrait marquer « la fin des exils, de tous les exils… qu’ils soient géographiques ou intellectuels », a soutenu M. Aussant, qui s’est installé à Londres au lendemain des élections générales de 2012. « Il faut que nous participions tous, chacun à notre façon, à la construction de cette société pour laquelle il a tant travaillé », a-t-il poursuivi.

M. Parizeau « incarnait la confiance en soi », se détachant d’un peuple longtemps aux prises avec ses « traumatismes », ses « doutes » et ses « craintes », a souligné l’ancien député péquiste. « Toujours en complet, toujours sans complexe, ilétait pour ainsi dire le “ convaincu en chef ”. »

M. Aussant a cherché à détendre l’atmosphère à l’intérieur de l’église. Pour y arriver, il a rappelé que M. Parizeau s’était amusé du surnom de « Yoda, le sage des sages » que lui avaient donné des sympathisants indépendantistes, et de la carte de membre « en bois » qui lui avait été remise par le PQ afin qu’il ne puisse jamais la déchirer.

L’ami intime de la famille Parizeau-Lapointe regrette de ne jamais avoir témoigné toute son affection à l’ancienne figure de proue du mouvement indépendantiste québécois. « Je ne lui ai donc jamais dit ce que le Québec entier ne lui a pas assez dit : je vous aime M. Parizeau », a lâché M. Aussant, avant d’étouffer un sanglot.

Le premier ministre Philippe Couillard a pour sa part salué la mémoire d’un « grand bâtisseur » du Québec moderne et d’un homme politique « rationnel et respectueux ». « Le premier ministre Bourassa trouvait en M. Parizeau un adversaire de taille en matière de contenu autant que de forme. On me dit même que devant certaines questions particulièrement bien posées, il pouvait arriver à M. Bourassa de perdre quelque peu son célèbre sourire en coin, signe d’une perplexité certaine », a-t-il fait remarquer.

M. Parizeau et lui s’étaient promis de se rencontrer en tête à tête afin de « discuter du Québec, de notre Québec ». « Outre son extrême gentillesse, j’ai été frappé par sa sincérité, son désir d’échanger. Malheureusement ce rendez-vous a été de ceux que l’on repousse, puis que l’on regrette de ne pas avoir tenus », a déclaré le chef de gouvernement libéral.

Le recteur de l’Université de Montréal, Guy Breton, a par la suite salué la détermination du « professeur » Jacques Parizeau à bousculer les idées reçues, dont celle voulant que « les Québécois [soient] nés pour un petit pain ». « Son impact a été tel qu’on pourrait aisément dire qu’il a été l’artisan de deux révolutions tranquilles, celle de l’État moderne et celle de l’émergence de toute une classe, de toute une cohorte d’entrepreneurs et de financiers francophones », a déclaré M. Breton.

Le recteur de l’UdeM a décrit HEC Montréal — à quelques pâtés de maison de l’église Saint-Germain d’Outremont — comme l’« autre port d’attache » de M. Parizeau. « Enseigner, c’est l’autre feu qui le brûlait. […] Il entrait avec son éternel complet trois-pièces et deux paquets de cigarettes. Sans notes aucunes, il livrait un exposé de trois heures qui semblait réglé comme du papier à musique », a rappelé M. Breton, qui lui avait décerné un doctorat honoris causa, en octobre dernier.

M. Parizeau n’était pas peu fier de ce doctorat honorifique de l’Université de Montréal. Pour preuve, un policier a pris soin d’apporter le précieux document à l’église, tandis qu’un autre transportait ses insignes de Grand Officier de l’Ordre national du Québec.

Du classique à une comptine

Durant une cérémonie où la musique a occupé une place importante, la soprano Marie-Josée Lord a interprété l’Ave Maria de Schubert, accompagnée du pianiste Alain Lefèvre. L’auteur-compositeur-interprète Claude Dubois a repris son succès Si Dieu existe.

Des centaines de personnes s’étaient agglutinées devant l’église afin de suivre les obsèques sur écran géant. Elles se sont spontanément mises à chanter la comptine À la claire fontaine à la sortie du cortège funèbre. « Il y a longtemps que je t’aime. Jamais je ne t’oublierai », répétaient-elles, leur voix s’élevant dans un silence vite interrompu par les cloches de l’église et les applaudissements des passants.

La conjointe de M. Parizeau, Lisette Lapointe — tenant fermement entre ses mains le drapeau du Québec de l’Hôtel du Parlement — a esquissé un léger sourire.

« Merci Monsieur Parizeau », scandait la foule, de laquelle émergeait une pancarte sortie tout droit de la campagne référendaire de 1995. « Oui, et ça devient possible », était-il écrit bleu sur jaune.

« Grand homme »

De nombreux élus et d’anciens élus à l’Assemblée nationale et à la Chambre des communes étaient présents afin de rendre un dernier hommage à leur ex-allié ou adversaire politique, Jacques Parizeau.

« C’était un grand homme d’État », a affirmé le ministre conservateur Denis Lebel, après s’être arrêté sur le parvis de l’église.

Le chef du Nouveau Parti démocratique, Thomas Mulcair, a dit garder le souvenir d’« un homme d’une intelligence extraordinaire, coriace, déterminé ». « C’est l’une des personnes les plus impressionnantes que j’ai pu côtoyer dans ma vie politique », a lancé l’ex-député à l’Assemblée nationale.

Le chef du Parti libéral du Canada, Justin Trudeau, a également dit avoir été ébloui par la « brillance politique et philosophique » de M. Parizeau.

De son côté, l’ex-première ministre Pauline Marois s’est souvenue d’un homme prompt à « s’indigner », mais également à « s’enthousiasmer ». « Il aura changé le visage du Québec. Il fait partie de ce tout petit groupe de personnes ayant eu une influence énorme sur l’entrée du Québec dans sa modernité », a-t-elle souligné.

Le chef du Parti québécois, Pierre Karl Péladeau, a fait son entrée sous les applaudissements nourris de la foule. Il a toutefois gardé le silence.

Après avoir été exposée en chapelle ardente au siège de la Caisse de dépôt et placement à Montréal et à l’Assemblée nationale, la dépouille de M. Parizeau a été conduite à son dernier repos.

Les policiers de Montréal avaient mis de côté leurs moyens de pression et revêtu leur uniforme normal pour les funérailles de Jean Béliveau en décembre dernier. Mais ils ont porté leurs pantalons de camouflage et leur casquette rouge pour les funérailles de Jacques Parizeau, mardi. Le maire Denis Coderre a réagi sur Twitter : « Temps d’avoir une loi qui règle une fois pour toutes le respect de l’uniforme du policier Mtl. Fraternité a manqué de classe aux funérailles. » Les moyens de pression des policiers ont été dénoncés de toutes les façons sur les réseaux sociaux. Ils ont été accusés de manquer de respect envers l’homme d’État qu’était Jacques Parizeau.

Police : en uniforme pour Béliveau, en camouflage pour Parizeau

Les policiers de Montréal avaient mis de côté leurs moyens de pression et revêtu leur uniforme normal pour les funérailles de Jean Béliveau en décembre dernier. Mais ils ont porté leurs pantalons de camouflage et leur casquette rouge pour les funérailles de Jacques Parizeau, mardi. Le maire Denis Coderre a réagi sur Twitter: «Temps d’avoir une loi qui règle une fois pour toutes le respect de l’uniforme du policier Mtl. Fraternité a manqué de classe aux funérailles.» Les moyens de pression des policiers ont été dénoncés de toutes les façons sur les réseaux sociaux. Ils ont été accusés de manquer de respect envers l’homme d’État qu’était Jacques Parizeau. Marco Fortier

Ils ont dit

« Je l'aimais beaucoup, même si parfois on a eu des différends. Il aura changé le visage du Québec. Il fait partie de ce tout petit groupe de personnes ayant eu une influence énorme sur l'entrée du Québec dans sa modernité, particulièrement sous l'angle économique. Ce que je retiens de lui, c'est sa capacité à s'indigner et de s'enthousiasmer. »
Pauline Marois, ancienne première ministre du Québec.

« Un militant extraordinaire. Un camarade de combat pour l'indépendance depuis longtemps. Nous avons signé notre carte de membre du Parti québécois ensemble, il y a près de 40 ans. M. Parizeau a fait des choses extraordinaires pour la cause souverainiste. Un économiste de cette taille pour l'indépendance, ça doit faire réfléchir (sur le fait) que la souveraineté est une bonne chose. Ce n'est pas le temps de se décourager, de baisser les bras, mais de lever le poing. »
Bernard Landry, ex-premier ministre du Québec.

« Je retiens son travail dans la Révolution tranquille comme bâtisseur du Québec moderne. Son intelligence et sa passion. C'était un homme de coeur, mais qui avait une brillance politique et philosophique. »
Justin Trudeau, chef du Parti libéral du Canada.

« Nos pensées et nos prières sont avec la famille et les proches de M. Parizeau, qui est un grand homme d'État, qui a travaillé toute sa vie pour améliorer celle de ses concitoyens. Je me souviens d'un homme d'une intelligence extraordinaire, coriace, déterminé, quelqu'un de très impressionnant. C'est l'une des personnes les plus impressionnantes que j'ai pu côtoyer dans ma vie politique. »
Thomas Mulcair, chef du Nouveau Parti démocratique.

« C'était un grand homme d'État. Au nom du gouvernement Harper, j'offre mes condoléances à la famille de M. Parizeau. »
Denis Lebel, lieutenant politique du premier ministre du Canada Stephen Harper au Québec.

« Nous perdons un des grands bâtisseurs du Québec. Quelqu'un qui a vraiment porté la cause de l'indépendance avant ses intérêts personnels. Je pense que c'est un exemple pour tous les Québécois.» 
Mario Beaulieu, chef du Bloc québécois.

« Le respect et la dignité. On n'était pas de la même famille politique, mais (M. Parizeau) transcendait cela. Sur le plan économique, il a fait énormément pour l'émancipation du Québec. On peut le remercier pour ça. »
Denis Coderre, maire de Montréal et ex-député des libéraux fédéraux.
12 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 10 juin 2015 04 h 10

    Servir ou se servir ?

    Lorsque la société est amputée d'une police respectueuse de ses institutions légitimes et de qui les représentent, c'est qu'elle est gravement malade. Qui peut dorénavant se surprendre du comportement outrancièrement autoritaire que celle-ci nous montre depuis quelques années ? Nos politiciens de Montréal se sont largement servis de la capacité de débordement autoritaire de celle-ci pour faire taire les légitimes récriminations populaires des étudiants et autres, il faudra maintenant trouver un prochain maire qui n'a pas froid aux yeux, pour imposer aux policiers la valeur de ce qu'est le veritable service public... Et ce n'est certainement pas Monsieur COderre qui pourra imposer cela... (texte écrit sur une tablette et en absence de toute expérience de ce nouvel outil pour moi...)

  • Marcel (Fafouin) Blais - Abonné 10 juin 2015 04 h 30

    Au revoir Jacques !

    Bien des mots peuvent être dites du coeur ;

    De tous ces mots, ceux des Ginette demeurent comme "vivants" :

    https://www.youtube.com/watch?v=fLpcJQd-uTc

    Au revoir Jacques ! - 10 juin 2012 -

  • Pierre Schneider - Inscrit 10 juin 2015 06 h 31

    Ite missa est

    Il ne nous reste pour, afin de rendre un ultime hommage à Monsieur, qu'à réaliser son rêve de faire du Québec un pays.

    • François Dugal - Inscrit 10 juin 2015 08 h 56

      Bien dit, monsieur Schneider.

  • Josée Duplessis - Abonnée 10 juin 2015 06 h 47

    Nos hommages Monsieur.

    Ce que je retiens de ce que M. Aussant :''Le décès de M. Parizeau devrait marquer « la fin des exils, de tous les exils… qu’ils soient géographiques ou intellectuels », a soutenu M. Aussant, qui s’est installé à Londres au lendemain des élections générales de 2012. « Il faut que nous participions tous, chacun à notre façon, à la construction de cette société pour laquelle il a tant travaillé », a-t-il poursuivi.''
    C'est son appel à toutes les forces du Québec pour se donner notre pays.
    Soyons fidèles à la pensée de M. Parizeau et soyons-en dignes en ne la laissant pas mourir.

  • François Dugal - Inscrit 10 juin 2015 07 h 58

    Monsieur Parizeau

    De son vivant, on raillait ses bonnes manières d'une autre époque; sa franchise et son honnêteté tranchait à l'Assemblée Nationale. Apres sa mort, ses détracteurs le saluent.
    Si je dis que notre démocratie est basée sur le mensonge, est-ce que je me trompe?

    • Sylvain Auclair - Abonné 10 juin 2015 12 h 09

      Notre vie sociale est toujours basée sur un minimum de mensonge...