L’homme qui voulait vivre encore un peu

«Ce que je ressens ? Un abîme. Un vide», confie Lisette Lapointe, à l’église Saint-Germain d’Outremont.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Ce que je ressens ? Un abîme. Un vide», confie Lisette Lapointe, à l’église Saint-Germain d’Outremont.

C’est peut-être le propre de la mort : surprendre. Même quand la victime a 84 ans et séjourne à l’hôpital depuis cinq mois. Ainsi Jacques Parizeau en ce 1er juin 2015, fauché la tête pleine de projets et alors qu’il était convaincu de s’en sortir. Car même malade, même affaibli, l’homme voulait vivre encore un peu, encore un bout. Le corps voûté, certes, mais l’âme intacte.

« Il adorait la vie », souffle son épouse, Lisette Lapointe. Nous sommes mercredi, moins de 48 heures après le décès de celui qui partageait son quotidien depuis 1992. L’église Saint-Germain d’Outremont est déserte : le soleil d’après-midi entre à plein par les vitraux latéraux. Lumière aux reflets jaunes, teintes de bleu. Les rayons qui touchent le visage de Mme Lapointe montrent combien elle est secouée. « Ce que je ressens ? Un abîme. Un vide. »

Si douce et fragile soit-elle — au bord du chuchotement —, sa voix provoque un léger écho dans l’église où elle a donné rendez-vous au Devoir, après une rencontre avec le chef du protocole du gouvernement.

Mardi prochain, tout ce que le Québec compte de politiciens, dignitaires, artistes et artisans de sa vie publique se presseront sur les bancs de bois. Mais pour le moment, le lieu est plongé dans un silence imposant que la conversation soulève à peine. Comme si les mots marchaient sur la pointe des pieds.

Lisette Lapointe apparaît sonnée, bien sûr. Le Québec a peut-être perdu un « géant », elle a perdu quelque chose de plus profond : un mari avec qui elle fut « très heureuse et amoureuse, toujours ». Quand elle arrive à retenir ses larmes, c’est à grand-peine. « Je ne réalise pas, dit-elle. Je suis dévastée, parce que ce n’était tellement pas prévu. »

Mais l’homme n’était-il pas gravement malade depuis longtemps ? Effectivement. Mais l’espoir, toujours l’espoir. « Il avait obtenu [une date de] congé après cinq mois d’un combat titanesque, explique Mme Lapointe. Il avait fait de la physio, il était apte à sortir, il avait plein de projets… » Puis tout a basculé.

Jacques Parizeau était hospitalisé depuis le début de l’année. Sa santé s’est mise à décliner quelque temps après qu’il eut reçu un doctorat honoris causa de l’Université de Montréal en octobre, événement qui fut suivi d’un ultime voyage en Europe avec sa femme (Paris, Collioure et Barcelone — où il a assisté « anonymement » au référendum catalan).

Soigné alternativement à l’Hôpital général juif de Montréal et à l’Hôpital Marie-Clarac, il a fait preuve, selon son épouse, d’une « immense persévérance » pour se remettre sur pied. Littéralement. « Il a tellement travaillé et souffert pour être capable de marcher à nouveau », dit Lisette Lapointe.

Jusqu’au bout

Si la mort n’était pas « prévue », c’est que l’ancien premier ministre s’était récemment fait dire qu’il pourrait quitter Marie-Clarac le 28 mai pour enfin rentrer chez lui, à Saint-Adolphe-d’Howard (ville dont Mme Lapointe est la mairesse). Son état de santé s’est toutefois détérioré avant l’échéance : transféré à l’Hôpital juif le 24 mai, il y est décédé huit jours plus tard.

Mais Jacques Parizeau n’a jamais su que les médecins avaient perdu espoir de guérison : Lisette Lapointe a préféré ne rien lui dire. « On a su que c’était irrémédiable deux jours avant son décès, dit-elle. Le choc était là. Ensuite, c’est plus de l’accompagnement, bien garder les portes fermées pour que personne… » Elle s’arrête, hésite, puis reprend : « Je ne veux pas aborder ces aspects trop personnels. La famille était là, et j’étais là quand il est parti. »

Elle ajoute tout de même : « Il n’y a pas eu d’au revoir, parce que, pour lui, le projet était de sortir de l’hôpital. Il avait une rechute, et il allait s’en sortir. Il n’a pas eu peur, il n’a pas eu mal. C’est l’idéal… mais c’est trop tôt. »

Un livre

Quand on lui demande si M. Parizeau évoquait parfois la mort, elle répond avec vigueur que non. « On aimait trop la vie pour parler de la mort. Il était dans la vie, dans les projets, toujours vers l’avant. Là, il avait un projet d’écriture de livre, sur les choses qu’il n’avait pas dites ou les liens qu’il n’avait pas faits. Il a fait tout son plan à l’hôpital, et il attendait de sortir pour commencer à écrire. Il avait aussi un projet de documentaire [avec Stéphan Bureau], et d’article, et… »

Le portrait que l’ex-députée (2007-2012) brosse de son mari est celui d’un homme amoureux de la vie, « curieux de tout le monde, fidèle dans ses convictions, fidèle à ses amis et à ses proches, d’une grande générosité, exigeant mais juste. Quelqu’un qui témoignait d’un même respect et intérêt envers les gens, quels qu’ils soient ».

Un homme resté lucide jusqu’à la toute fin, aussi. « Encore cette semaine, j’essayais de lui faire penser à autre chose, raconte Lisette Lapointe. J’ai trouvé un article sur la dette brute et la dette nette du Québec. Je lui ai lu, et il l’a commenté immédiatement en disant que les gens avaient été longs à comprendre la différence entre les deux. » Pour la seule fois de l’entrevue, elle échappe un rire.

Deuil

À trois ou quatre reprises durant la demi-heure d’entretien, Lisette Lapointe soulignera qu’elle ne veut pas parler d’elle ou accaparer un espace qui appartient à son mari. Mais la stature du personnage lui impose en même temps de vivre son deuil en public.

Lisette Lapointe se dit toutefois « très fière et touchée » de l’honneur réservé à son mari. « Si on a un homme d’État au Québec, c’est bien lui. Alors je trouve ça extrêmement correct et respectueux de la part du gouvernement, glisse-t-elle. En même temps, c’est sûr que c’est difficile [à vivre]. Normalement, quand on est en deuil, on veut rester un peu à l’écart, rentrer en dedans de soi-même. Là, il faut que je sois forte. C’est ce qu’il aurait voulu. »

Pour le moment, elle tente d’absorber le choc. Mardi, au lendemain du décès de M. Parizeau, Lisette Lapointe a passé la journée « collée à [son] écran de télévision, à écouter tous les hommages, à revoir des discours qu’il a prononcés ».

C’était tout ce qu’elle pouvait faire, dit-elle. Mais c’était aussi une manière de rester encore un peu près de l’homme qu’elle a aimé et accompagné jusqu’au bout d’une vie plutôt hors-norme. Une vie que Jacques Parizeau aurait malgré tout souhaitée plus longue : vivre encore un peu, encore un bout.