À bout de bras

Lisette Lapointe et Jacques Parizeau lors d’un rassemblement au cours de la campagne référendaire de 1995
Photo: Benoît Aquin Lisette Lapointe et Jacques Parizeau lors d’un rassemblement au cours de la campagne référendaire de 1995

Deux hommes politiques auront marqué ma vie profondément : René Lévesque et Jacques Parizeau, deux hommes complètement différents l’un de l’autre mais unis par leur désir profond de sortir le Québec de sa torpeur et de sa résignation. J’ai voyagé sur leur bateau pendant plus de quatre ans, participant à tous leurs travaux et apprenant doucement le mode d’emploi de ces deux titans aux antipodes l’un de l’autre, mais soudés par le sentiment d’avoir été désignés pour mener le bateau à bon port.

Le personnage de Lévesque m’est apparu plus facile d’accès dès le départ. J’avais eu l’occasion de l’interviewer à quelques reprises à travers les années et il était évident que le fait d’avoir partagé, en partie, le même métier rendait la communication plus aisée. Une entrevue, quand elle est un succès, permet souvent de connaître rapidement et profondément l’individu qui répond à vos questions, vous livrant au passage une bonne partie de ce qui l’anime ou de ce qui le motive dans ses comportements. Lévesque était un livre ouvert… pas simple à comprendre, mais ouvert. Il fallait un peu de patience pour en faire le tour, mais la confiance qu’il vous accordait était votre récompense. Sa fragilité un peu bourrue vous rappelait à l’ordre si vous aviez tendance à dépasser les mesures. Il était puissant et fragile à la fois. Il l’est resté jusqu’à la fin de sa vie et a toujours suscité l’envie de son entourage et de ses amis de veiller sur lui en toutes circonstances. Pour moi, il est vite devenu une sorte de grand frère que je n’avais jamais eu et j’ai développé à son égard une admiration qui ne s’est jamais démentie. Il était un ami précieux.

La conquête de l’amitié de Jacques Parizeau a été beaucoup plus longue et beaucoup plus difficile. Je me souviens l’avoir eu en entrevue une fois avant notre rencontre officielle, mais c’était comme un mauvais souvenir. M. Parizeau était resté fermé, souriant et répondant à toutes les questions, mais avec une sorte de détachement qui avait donné l’impression d’un interrogatoire de police. J’avais été déçue, mais il était reparti satisfait. Je peux dire que la première rencontre avait été assez froide. Je me souviens m’être dit que cet homme ne manquerait jamais de vocabulaire et qu’il pourrait toujours faire une entrevue sans jamais rien dire d’important. C’était un professeur de haut niveau. Il avait le ton d’un professeur en fonction et il avait décidé de faire de vous un élève pas trop doué à qui il allait prendre le temps de faire réaliser son ignorance. La joute s’est terminée 1 à 0 en sa faveur. Mais j’avais assisté à du grand Parizeau.

À notre deuxième rencontre, tout était changé. Je venais de faire mon entrée en politique, et dès que la nouvelle a été rendue publique, on m’a remis une longue liste de tous les candidats qui souhaitaient m’avoir à leurs côtés au moins une fois au cours de la campagne électorale. À ma grande surprise, le nom de Jacques Parizeau faisait partie de cette liste. Ma première réaction a été de me dire que je refuserais au moins celui-là. Je ne voyais pas l’intérêt qu’il pouvait avoir à souhaiter ma présence, et comme j’avais pris l’engagement envers les organisateurs de mon comté d’être très présente dans Dorion, l’excuse était toute trouvée. J’ai tenu mon bout jusqu’à ce que René Lévesque intervienne pour me dire que je devais aller dans l’Assomption, car il fallait que M. Parizeau soit élu et que je pouvais peut-être faire une différence. La politique est un jeu d’équipe. J’ai dit oui, mais en insistant sur le fait que je n’avais aucune idée de ce dont j’allais parler. Ça m’a torturée pendant des jours. Le moment venu, je n’avais toujours pas trouvé.

Dans l’Assomption, ce soir-là, Jacques Parizeau m’attendait le sourire aux lèvres. Il m’a donné la main et m’a annoncé que je parlerais la première, si bien que si j’avais d’autres engagements, je pourrais partir dès que j’aurais fini. Il allait terminer la soirée devant une salle archipleine. J’ai demandé combien de temps j’avais. Il m’a répondu de prendre tout le temps que je voulais. Il s’est excusé et est reparti avec ses organisateurs, qui avaient encore des choses à régler. Toute seule dans mon coin, les mains moites, je me demandais encore de quoi j’allais parler. J’avais quelques minutes pour trouver mon sujet.

Une fois mon tour venu, je suis entrée sur scène. Jacques Parizeau applaudissait dans la coulisse. La salle était gagnée d’avance, ça m’a rassurée. Je commence, comme j’ai pris l’habitude de le faire, en disant que nous vivons un moment extraordinairement important de notre histoire, qu’il est enfin temps que nous choisissions notre avenir comme peuple et bla bla bla. Je patine toujours dans ma tête sans savoir où je m’en vais. J’ai une pensée pour Marie-Louise, ma grand-mère dont j’ai déjà tant parlé, et ce qui me revient en mémoire, c’est la méthode qu’elle avait développée pour faire son budget de pauvre avec l’argent que mon grand-père rapportait à la maison. Parizeau, budget… je tiens mon sujet. Moi, issue d’une famille de pauvres, je peux peut-être lui expliquer à lui, le grand bourgeois, comment tout prévoir dans un budget qui tient compte des plus petits et des plus démunis de notre société. J’explique que ma grand-mère faisait son budget à l’aide de petites enveloppes blanches dans lesquelles elle versait l’argent nécessaire pour le loyer, la nourriture, les chaussures des enfants, l’électricité et le chauffage. Sa dernière enveloppe était réservée aux quêteux et nous vivions dans un quartier où il y en avait beaucoup. La salle se lève et on m’applaudit à tout rompre. Je suis émue. Quand je quitte la scène, Jacques Parizeau m’attend en coulisse, me prend dans ses bras et me glisse à l’oreille : « C’est une leçon que je n’oublierai jamais, merci. »

Je sais que je porte en moi une expérience de vie que cet homme n’a jamais connue. Le sort l’a choyé et il n’a jamais manqué de rien. Mais il lui manquera toujours de savoir ce que c’est que d’avoir faim quand il n’y a rien dans les cuisines, d’avoir froid quand on vous a coupé le chauffage et l’électricité, d’avoir envie de voir le monde quand vous n’avez pas l’argent pour prendre l’autobus au coin de chez vous. Pour la première fois, j’ai l’impression que je peux aussi lui apprendre des choses à lui, le savant, le professeur, l’homme aux idées fascinantes qui font tellement défaut à notre peuple gardé si longtemps dans cette terrible ignorance qui arrangeait tellement de monde. Je veux qu’il apprenne à me faire confiance. Je veux profiter de son savoir et je veux qu’il soit mon ami.

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