Réconcilier sans ouvrir la Constitution?

Le premier ministre du Québec, Philippe Couillard, a plaidé pour une « véritable réconciliation » entre les autochtones et les non autochtones jeudi, soit 48 heures après le dévoilement du rapport de la Commission de vérité et réconciliation (CVR). Cette « véritable réconciliation » passe inévitablement par une « réévaluation de la coexistence » des différents peuples de la fédération canadienne, a-t-il fait valoir.

« Il faut reprendre toute cette relation entre les gouvernements et les Premières Nations », a soutenu M. Couillard, pointant la prochaine rencontre estivale des premiers ministres des provinces et des territoires en juillet à St. John’s. « Il y aura au Conseil de la fédération des discussions spécifiques avec les peuples des Premières Nations. Je suis certain qu’ils vont vouloir aborder cette question-là avec les premiers ministres des provinces et des territoires », a-t-il dit lors d’un impromptu de presse.

Le Québec comme modèle

Fort de « quelques succès » comme la Convention de la Baie-James et le projet de traité sur l’Approche commune avec les Innus, le Québec « offre [sa] collaboration » aux Premières Nations, ainsi qu’aux provinces et territoires du Canada afin de « sortir les autochtones de la Loi sur les Indiens ».

La Loi sur les Indiens « date du XIXe siècle », a insisté le ministre responsable des Affaires autochtones, Geoffrey Kelley. Elle maintient sous « un genre de tutelle » les Premières Nations et « contrôle mal [leurs] affaires », a-t-il souligné au côté de M. Couillard.

Le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador (APNQL), Ghislain Picard, se réjouit de la sortie médiatique de M. Couillard. À ses yeux, il y a même « de la place à de l’amélioration sur le plan constitutionnel ». « Est-ce qu’on est prêt pour ouvrir les discussions sur le plan constitutionnel pour satisfaire le Québec et en même temps les Premières Nations ? Peut-être », a-t-il affirmé dans un entretien téléphonique avec Le Devoir. L’APNQL veut voir « mieux encadrer les obligations de l’État envers les Premières Nations ».

Il est toutefois conscient que l’ouverture de discussions constitutionnelles est « loin de faire l’unanimité à l’échelle du pays ». C’est pourquoi il invite à « insérer l’ordre du jour » du prochain Conseil de la fédération la tenue d’une « rencontre exploratoire » sur le sujet entre les chefs de gouvernements provinciaux et territoriaux ainsi que les chefs des Premières Nations.

En leur accordant une plus grande autonomie gouvernementale, l’accord de Charlottetown (1992) représentait « quand même des avancées importantes » pour les Premières Nations, a-t-il rappelé. « Ça aurait pu fournir des paramètres pour éventuellement permettre la transition de la Loi sur les Indiens à des formes de gouvernements plus autonomes dans nos communautés. Mais on sait ce que l’accord est devenu par la suite. »

 

Les provinces, des alliées

Cela dit, une limitation de la portée de la Loi sur les Indiens demeure « possible » sans modifier la Constitution, a indiqué M. Picard.

Le chef du gouvernement québécois s’est engagé à ne pas « demander la tenue d’une conférence constitutionnelle ». « Mais, il est très possible qu’à l’avenir, il y ait un autre rendez-vous constitutionnel, sur des sujets comme la réforme du Sénat ou les questions autochtones », a répété M. Couillard durant l’été 2014, avant d’ajouter : « Le Québec va [y] participer à la condition que ses demandes traditionnelles, qui demeurent valides aujourd’hui, soient sur la table également. »

M. Couillard « attache beaucoup d’importance » à l’« incertitude constitutionnelle » planant sur le Québec dans la fédération canadienne, a noté le chef Picard jeudi.

Modification constitutionnelle ou non, les provinces et les territoires peuvent « de toute évidence » être « des alliés » afin de donner suite aux 94 recommandations de la CVR, puisque le gouvernement fédéral, « fidèle à lui-même », demeure les bras croisés.

Depuis l’arrivée des conservateurs à Ottawa, les communautés autochtones pâtissent d’une « relation dans un sens » avec le gouvernement fédéral. « Il décide ce que nous devrions faire. »

M. Couillard s’est pour sa part refusé jeudi à casser du sucre sur le dos du premier ministre fédéral, Stephen Harper. « Il y a une élection fédérale qui s’en vient », s’est-il contenté de dire.

Mais contrairement à son homologue fédéral, M. Couillard a employé l’expression « génocide culturel » afin de qualifier la politique consistant à mettre de force, sur plus d’un siècle, 150 000 jeunes autochtones dans des pensionnats pour « sortir l’Indien » d’eux. « Il faut le reconnaître, il y a eu certainement une tentative organisée, à une certaine époque malheureuse, d’effacer l’identité, la culture et même la langue des communautés des Premières Nations », a déclaré M. Couillard, à l’entrée du caucus des élus libéraux. « Il faut avoir la maturité de dire cela », a-t-il poursuivi, tout en saluant le travail accompli par la CVR au cours des six dernières années. « [Le rapport de la CVR] n’a pas eu encore toute l’attention qu’il méritait », a-t-il déploré.

« Ça va prendre des leaders comme ça pour dire les choses comme elles sont », a fait valoir M. Picard, appelant tous les acteurs politiques à mettre fin au « déni collectif de ce tragique chapitre de l’histoire canadienne ».

Se fonder sur la Déclaration

D’autre part, le chef de l’APN Québec–Terre-Neuve-et-Labrador presse les provinces canadiennes, au premier chef le Québec, à « adapter leurs politiques sur la base des principes » de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, à défaut d’avoir persuadé Ottawa d’y souscrire. « La déclaration est une pièce maîtresse pour la suite des choses, a-t-il fait valoir. Le gouvernement du Québec est déjà sur une bonne voie. »

Ghislain Picard croise les doigts afin que le rapport de la CVR ne « ramasse pas la poussière ». D’ailleurs, combien des 400 recommandations de la Commission royale sur les peuples autochtones (commission Erasmus-Dussault) mise sur pied au lendemain de la crise d’Oka à l’été de 1990, ont été suivies ? s’interrogeait-il jeudi.

Une histoire « franche »

Le rapport de la CVR commande un réexamen des programmes d’histoire des écoles du Québec afin que « nos enfants soient conscients qu’il y a une participation d’abord très importante et constructive des peuples des Premières Nations à l’édification du pays [mais aussi] que certains épisodes malheureux se sont produits », selon M. Couillard. « Souvent, quand les choses ne sont pas très jolies, on n’aime pas les montrer. Mais, parfois, il faut montrer ces choses-là pour aller plus loin », a-t-il insisté. M. Picard invite aussi la population canadienne à ne plus « se fermer les yeux sur des périodes un peu plus sombres de l’histoire [du Canada] » — tout en leur rappelant que celle-ci a commencé bien avant 1534. En plus de revoir les programmes d’histoire, le gouvernement libéral se montre disposé à mettre sur pied un « Mois sur l’histoire des premiers peuples ». « On ne peut pas changer l’Histoire. C’est pourquoi nous devons travailler sur l’avenir », a dit le ministre Geoffrey Kelley.
8 commentaires
  • Cyr Guillaume - Inscrit 5 juin 2015 00 h 46

    Mais non, il ne faut pas toucher à cette boîte de pandore!

    Qu'est la constitution, cela pourrait ramener des ''veilles chicanes'' à la surface!

  • Nicole Ste-Marie - Abonnée 5 juin 2015 07 h 40

    La façon de faire "Britannique"

    « Il faut le reconnaître, il y a eu certainement une tentative organisée, à une certaine époque malheureuse, d’effacer l’identité, la culture et même la langue des communautés des Premières Nations », a déclaré M. Couillard, à l’entrée du caucus des élus libéraux.

    Si l'on revise le rapport "Durham"

    Le rapport Durham est publié à Londres en février 1839. Durham recommande que le Haut-Canada et le Bas-Canada soient réunis en une seule colonie qui pourra ainsi devenir, éventuellement, majoritairement anglophone et ce, plus rapidement. Il recommande l'accélération de l'immigration britannique au Canada afin de marginaliser la population canadienne-française, la forçant ainsi à choisir la voie de l'assimilation linguistique et culturelle. Finalement, il suggère le retrait des libertés accordées aux Canadiens français par l'Acte de Québec et l'Acte constitutionnel afin d'éliminer la possibilité de rébellions futures. (Wikipédia)

    Partout où les Britanniques passent, leur façon de coloniser les peuples qu'ils disent "inférieurs", est la même partout. Que ça soit au Canada, pays qui appartient aux autochtones, que celà soit en Australie, pays qui appartient aux Aborigènes, que celà soit avec les canadiens Français du Bas-Canada, pays qui appartient aux autochtones, ils s'attaquent à leur intégrité physique, culturel, linguistique et social avec un acharnement cruel qui se retournera finalement contre eux à un certain moment.
    Revoyons l'article " Le Royaume -Uni face à l'horreur" du "Devoir" sur les agressions sexuelles sur des mineurs du 22mai 2015.
    Enquête déclenchée suite à l'affaire Jimmy Saville; 116 000 plaintes, révélations effrayantes est-il dit, 1433 suspects prédateurs identifiés.
    Il y a eu "Jimmy Saville", 261 personnes publiques dont 76 politiciens des institutions britanniques.
    Si les Britanniques sont capable de traiter leurs propres enfants de cette façon horrible, ils sont capables des pires bassesses, le passé le confirme.

  • Michel Lebel - Abonné 5 juin 2015 08 h 47

    L'avenir plutôt que le passé!

    À une époque pas si lointaine, le colonialisme n'était pas vu comme une mauvaise chose, l'Algérie devait rester française, même pour le grand Camus, etc.
    Des questions alors se posent: doit-on juger le passé selon la morale ou les critères contemporains, dont ceux du génocide? Les pensionnats pour les jeunes Indiens étaient -ils tous des lieux condamnables où les jeunes n'apprenaient rien? Qu'arrivera-t-il aux autochtones si les réserves sont abolies? Leur sort ultime sera-t-il alors de s'intégrer la majorité, vu leur faible population? L'intégration serait-elle une bonne ou mauvaise chose? Quelle importance doit-on accorder à l'ethnicité en ce XXle siècle? Ce sont là quelques exemples de dures mais inévitables questions qu'il faut se poser à l'occasion du dépôt du rapport de la Commission de vérité et réconciliation. C'est le temps, je crois, d'aller véritablement au fond des choses, pour trouver les bonnes solutions. Penser à l'avenir plutôt qu'au passé.

    Michel Lebel

    • Jacques Gagnon - Inscrit 5 juin 2015 10 h 08

      On dit cela quand on veut renier ses crimes. Le passé, il faut le regarder monsieur Lebel. Il est responsable de ce que nous vivons aujourd'hui. On pourchasse encore des criminels de guerre, avec raison. Devrait-on oublier ? Non.

      Peu importe, les pensionnats étaient des horreurs que nous devons assumer, comme c'était le cas aussi pour plusieurs d'entre nous. De plus, une telle attitude n'est pas respectueuse de ceux qui ne participaient pas de ces crimes, car il y en avait.

      Savez-vous qu'on est allé jusqu'à donner des couvertures infectées de variole pour exterminer les autochtones ?

    • Sylvie Verreault - Inscrite 5 juin 2015 12 h 42

      Oui monsieur Lebel, les pensionnats pour jeunes autochtones étaient tous des lieux condamnables, où nos proches, nos frères et soeurs de sang et d'héritage, les peuples des Premières Nations, ont subit tout. Ils ont subit tout. Et votre doute interrogatoire à savoir ce qu'ils feraient (et ils le feront, je vous le promet!) une fois les réservent abolies, est enrageante et douleureuse à lire. Votre intervention témoigne d'une pathétique et dangereuse ignorance de notre histoire. Et comme le dirait monsieur Serge Bouchard, Jacques Cartier fut le Hitler de l'histoire de ces peuples. Alors oui, il faut regarder le passé avec la lunette du temps, d'où la sagesse de nos aînés. Au Canada, tout un groupe de citoyen vivent en aparthied. Ayons honte, svp.

    • Michel Lebel - Abonné 5 juin 2015 17 h 00

      Mme Verreault,

      Au contraire, je connais assez bien votre histoire, mais je ne carbure pas à la rectitude politique, au langage convenu, au mentra de la mauvaise conscience blanche. Je ne minimise pas les très graves erreurs du passé, mais je dis regardons maintenant plus le présent et l'avenir. Posons les vraies questions, sans censure, sans tabou. Pour le bien de tous et en particulier des jeunes générations d'autochtones.

      Michel Lebel

  • Alain Lavallée - Inscrit 5 juin 2015 09 h 24

    Les Lois fédérales sur les Indiens de 1869 et 1876

    Quand M. Couillard dit ""« Il faut reprendre toute cette relation entre les gouvernements et les Premières Nations », il temporise.

    Dans les faits le gouvernement du Dominion of Canada de John A MacDonald qui dès sa formation en 1867 avait comme objectif «d'éliminer le système tribal et, à tous égards, d'assimiler les autochtones aux habitants" du Canada " Pour réaliser son programme il a passé les Loi sur les Indiens de 1869 et 1876 établissant graduellement 139 pensionnats où sont passés 150 000 Autochtones. Ce "génocide culturel" est l'oeuvre du Fédéral et de l'attitude de l'empire Britannique dans son ensemble à l'égard des peuples autochtones. Encore aujourd'hui on constate l,attitude du Fédéral à l'égard des peuples amérindiens.

    À cet égard il est important de rappeler que la Nouvelle-France a dès 1603 , avant même la fondation de Québec en 1608 a adopté une attitude d'alliances avec les Amérindiens et construit une Amérique Franco-Amérindienne (Grande Paix de Montréal de 1701). Il est très intéressant de mettre en parallèle dans l'histoire les approches de l'empire espagnol, de l'empire britannique et de l'empire français à l'égard des peuples amérindiens, comme je l'ai fait dans le texte suivant

    http://quebec.blog.lemonde.fr/2008/05/24/l%E2|

  • Patrick Côté - Abonné 5 juin 2015 11 h 10

    Pour le gouvernement fédéral, les premières nations sont comme des bêtes de cirque. Elles sont présentes mais vite oubliées. Elles croupissent dans les réserves. Elles sont culturellement laissées en cage mais quand arrive un événement comme les olympiques, ce gouvernement est fier de les sortir de l'ombre et de démontrer à quel point elles sont importantes pour le pays. Quelle hypocrisie!