Un mentor

Luc Godbout
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Luc Godbout

Je l’ai rencontré pour la toute première fois à l’été 2000. Je m’en souviens comme si c’était hier. J’étais tout fébrile en me rendant à son petit bureau d’ex-premier ministre. Cela demandait une bonne dose d’audace pour qu’un illustre inconnu aille le solliciter.

À l’époque, je travaillais depuis deux ans sur une réforme fiscale au Mali. Pour faire avancer les choses, je m’étais mis en tête de demander à cet homme aux multiples chapeaux — professeur, économiste, ancien ministre des Finances et ex-premier ministre du Québec —, non seulement de prendre connaissance du projet, mais aussi d’aller discuter des enjeux de la réforme avec les autorités fiscales maliennes. Après une lecture attentive de la documentation soumise et des questions sur le sérieux de l’affaire, M. Parizeau accepta. Pour son séjour au Mali, alors que les autorités s’affairaient à organiser la visite éclair d’un homme d’État, lui voyait les choses autrement. Il souhaitait en premier lieu aller sur le terrain, prendre le temps de bien analyser, de saisir la réalité avant d’intervenir. Ce voyage m’a également permis de constater son esprit de synthèse et sa capacité de vulgarisation hors du commun.

Ces moments privilégiés se sont poursuivis, nos échanges réguliers sur les différents enjeux économiques et fiscaux ont toujours été d’une immense richesse. De la rédaction de ma thèse à la réalisation de travaux académiques, il commentait mes textes en leur accordant toujours beaucoup d’attention.

M. Parizeau était un homme extrêmement généreux envers la jeunesse, il était conscient de l’importance de transmettre ses connaissances. Jusqu’à tout récemment, annuellement, il offrait des moments privilégiés à mes étudiants. Il leur expliquait le rôle et les grands enjeux de la fiscalité. Préparé comme à son premier séminaire, il captait l’attention des étudiants, suspendus à ses lèvres.

À l’égard des finances publiques, je retiens de M. Parizeau qu’il déplorait que les budgets d’aujourd’hui aient tendance à faire un peu de tout. À ses yeux, il fallait cerner un problème et mettre le paquet pour le régler. Il disait « à problème majeur, solution majeure ». Dans cette philosophie, en vue de lutter contre l’absence de détention d’actions par les francophones et contre la difficulté de faire croître les entreprises québécoises de moyenne taille, Jacques Parizeau intervient par la fiscalité en créant le Régime d’épargne-actions. Il m’a d’ailleurs confié que les émissions de capital-actions des moyennes entreprises que le REA a rendues possibles constituaient, sur le plan économique, l’une des choses les plus importantes qu’il ait faites.

Nos dernières discussions remontent à l’été dernier. Comme il avait lui-même fait, au début des années 1980, un livre blanc sur la fiscalité, j’ai cru bon, une fois de plus, de bénéficier de ses points de vue et de son expérience. Fidèle à lui-même, il s’est préparé pendant plusieurs jours. Au terme des échanges, il m’avait rassuré sur les grandes orientations possibles. En outre, avait-il dit, « faites le ménage dans la panoplie de mesures fiscales, soyez sans crainte, il y en aura autant dans 25 ans ! ». En mars dernier, j’ai tenté de le joindre à quelques reprises, le téléphone sonna, sans réponse, déjà son silence m’envahissait.

Côtoyer Jacques Parizeau fut un privilège. Je serai toujours reconnaissant pour son mentorat hors du commun.