L’action au nom des convictions

Hubert Thibault
Photo: René Mathieu Hubert Thibault

Au moment de souligner le départ de Jacques Parizeau, ce ne sont pas seulement les grandes réalisations si connues qui me reviennent. Ce sont aussi les petites anecdotes qui traduisaient au jour le jour la véracité et les dimensions multiples de l’homme. Il se disait pédagogue avant d’être un politique. Alors que, avant son discours sur le budget, il montrait un calme rassurant, j’ai eu l’occasion de le voir aux HEC aux environs de 1986 pour lui faire signer des papiers. Il était à revoir, des heures à l’avance, ses notes pour un cours qu’il avait pourtant donné des centaines de fois. Manifestement, je le dérangeais profondément. On aurait dit l’acteur révisant son texte avant d’entrer en scène. Il a toujours démontré une confiance inébranlable dans la jeunesse (une confiance un peu surprenante compte tenu de l’âge que nous avions au moment où il nous recrutait).

Son sens de l’engagement et de la loyauté était pour nous un exemple. Il y a quelques années, je lui relatais qu’un proche de M. Lévesque m’avait raconté qu’il était intervenu auprès de celui-ci pour lui dire que la nationalisation de l’amiante n’était plus une bonne idée, mais que M. Lévesque avait jugé que le gouvernement était trop engagé et qu’il devait continuer. Lorsque je lui ai demandé si l’anecdote était vraie, il s’est contenté d’un léger sourire. Lui qu’on avait si durement vilipendé pendant tant d’années sur ce sujet refusait, par fidélité envers M. Lévesque, même plus de 15 ans après sa mort, de lui renvoyer la moindre parcelle du fardeau de cette décision.

Jacques Parizeau, c’était aussi le Québécois sans complexe qu’on souhaiterait tous être. Au lendemain de l’élection de 1989, une claire défaite pour nous au moment où Meech vole encore vers une ratification sans histoire, Monsieur accepte de donner un discours à Toronto dans une séance conjointe du Canadian Club et de l’Empire Club. Il faisait face à une atmosphère glaciale que seul le stoïcisme ou le flegme anglais peut produire. (Le patron d’honneur de l’événement, la plus haute autorité protestante de Toronto, avait présenté Monsieur en disant : « My wife told me this morning… stay polite. ») Pendant 45 minutes, Monsieur leur avait expliqué ses intentions en regard de Meech. De deux choses l’une : soit Meech était vide de contenu et il en ferait la démonstration ; soit il en résulterait quelque chose qui décuplerait l’appétit des Québécois. Il leur avait aussi longuement expliqué dans un anglais évidemment impeccable que le nationalisme québécois était tout aussi honorable que le nationalisme canadien.

Alice Parizeau a écrit un livre émouvant sur son mari. Pendant la campagne électorale de 1989, elle était déjà très malade et tenait à demeurer à la maison. Monsieur nous avait demandé d’organiser son horaire pour qu’il puisse revenir à la maison à peu près tous les soirs. Responsable des contenus, je le voyais alors tard pour peaufiner les sujets et textes du lendemain. À la moindre toux, autant de fois qu’il le fallait, Monsieur montait à l’étage en s’excusant d’interrompre notre échange. Il dégageait alors une impressionnante dignité.

On a écrit et dit bien des choses sur l’homme politique qu’était Jacques Parizeau. Jamais, cependant, on ne l’a accusé d’user de la langue de bois ou d’agir au gré de la conjoncture. Rien d’autre que ses convictions n’a guidé son action. Il croyait profondément à l’État québécois et au pays auquel il a tant travaillé.